de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« 12 years a slave », au fond des ténèbres

Par Sophie Avon

Solomon Northup était noir, américain, libre, puis esclave. Dans le livre qu’il a publié en 1853, soit quelques mois après sa libération, il écrit: « Il est nécessaire dans ce récit de parler des endroits familiers et des nombreuses personnes qui sont encore en vie aujourd’hui. Ce afin de faire une description complète et exacte des principaux événements de ma vie et de l’institution esclavagiste telle que je l’ai vue et l’ai connue. »

Cette description qu’il a voulue si précise afin qu’elle ne souffre pas la contradiction est le miroir dans lequel Steve McQueen a réfléchi le film dont il rêvait. Britannique, Noir, né à Londres de parents originaires de la Grenade et vivant à Amsterdam, l’auteur de « Hunger » et de « Shame » a longtemps cherché la matière de ce troisième long-métrage, jusqu’à trouver ce livre oublié. Pioche idéale : Solomon Northup faisait partie des 10 % de Noirs libres à cette époque-là, en Amérique, avant d’être enlevé et réduit à la servitude durant 12 ans.

On voit bien ce qui a emballé le cinéaste dans ce texte qui semble fait pour l’adaptation. La puissance du témoignage et la particularité d’un destin, mais surtout, la singularité d’une condition au départ : Solomon, homme de cette moitié du XIX e siècle, a beau être Noir, il se vit comme un Blanc et demeure indifférent au sort de ses frères de couleur. Son sentiment d’injustice n’est pas lié au destin d’une communauté, il est individualiste et moderne. Il est celui d’un individu au-delà des races, musicien doué, violoniste virtuose de surcroît. « N’ayant respiré toute ma vie que l’air libre du nord, écrit-il encore, j’ai toujours eu la certitude de posséder les mêmes émotions et sentiments que ceux que l’on trouve dans le cœur d’un homme blanc et la certitude encore plus grande d’avoir une intelligence égale à celle des hommes dont la peau est plus claire, au moins certains d’entre eux… »

Ce point de vue unique brouille les pistes et donne au film, d’emblée, son originalité. Il lui donne la distance nécessaire et l’empathie inévitable, la virginité du regard et l’horreur de la découverte, l’universalité de l’expérience et la position d’un être à part. On peut compter sur Steve McQueen pour avoir bâti à partir de là une œuvre de toute beauté, qui n’esthétise rien mais s’accomplit dans un lent déploiement dramaturgique.

Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor) habite l’état de New York avec sa femme et ses enfants, lorsqu’il se fait piéger par deux hommes qui lui proposent de l’engager pour accompagner leur numéro dans un cirque itinérant. Solomon accepte, sa femme, cuisinière, est à une trentaine de kilomètres du foyer, ses enfants chez une tante. Le violoniste se prend d’amitié pour ces employeurs, fait la route en leur compagnie, prend pension avec eux, leur accorde sa confiance et un soir, s’endort ivre avant de se réveiller dans un cachot, chaînes aux pieds, son précieux certificat d’affranchissement et ses papiers volés.

Le cauchemar débute. Violence physique, humiliations, solitude, injures. Solomon croit encore qu’étant né libre, il sera bientôt relâché, qu’il suffit de clamer son statut, qu’une méprise est à l’origine de son asservissement, que dans quelques jours, quelques semaines, il sera rendu à son existence d’homme heureux. C’est évidemment l’inverse qui l’attend. Le film commence en plein cœur du cauchemar et remontera le temps au gré de la conscience de Salomon, de ses regrets aussi. Dans le bateau où il est emmené vers la Louisiane, ficelé part son destin, serré aux autres esclaves, il apprend qu’il vaut mieux se taire. La roue du bateau à vapeur est comme la progression du sort. « Si tu veux survivre, dis-en le moins possible » lui conseille un esclavei.   « Je ne veux pas survivre, je veux vivre », répond Solomon. Quelques coups de fouet plus tard, il comprendra que survivre comme un rat est toujours mieux que mourir oublié de tous et de ceux qu’il chérissait.

D’abord vendu à Maître Ford (Benedict Cumberbatch) qui admire ses connaissances en matière de navigation fluviale, il est vite pris en grippe par Tibeats (Paul Dano) qui programme son lynchage et conduit à l’une des scènes fondamentales du film : attaché les mains derrière le dos, pendu puis sauvé par le régisseur mais abandonné en attendant le retour du maître au bout de sa corde, en équilibre, la pointe des pieds soutenant son corps épuisé dans la boue, Patt (c’est son nom d’esclave) n’en finit pas de combattre. Survivre, oui, plutôt que mourir. Plutôt que perdre son âme comme la jolie Patsey (Lupita Nyong’o) qui appartient à l’infâme Epps (Michael Fassbender), lequel a fait de sa meilleure esclave sa maîtresse, ce qui ne lui épargne aucune brimade. Au contraire, elle est victime de l’épouse jalouse et paie pour les fantasmes qu’elle suscite. Dans la deuxième scène clef du film, elle sera fouettée jusqu’à perdre conscience, son jeune corps attaché à un arbre, son dos littéralement dépecé par le fouet. Epps a obligé Patt à porter les coups, puis il prend le relai, furieux, frappant le corps de celle qu’il désire et sur lequel, il veut faire disparaître son amour sous les sévices. En un plan-séquence de dix minutes, Steve McQueen montre la peur, la haine, l’amour, la barbarie, la fureur. Les ténèbres de l’humanité.

Au fond, « 12 years a slave » est un récit d’apprentissage. La souffrance grandit Solomon qui se croyait au-dessus de la condition d’esclave et paradoxalement, l’asservissement va l’affranchir de ce qui constituait sa carapace d’homme blanc. Le film est aussi l’histoire d’un homme qui apprend à devenir celui qu’il est, un Noir révolté dans une société de Blancs.

Dans ce pays à la chaleur subtropicale où la cueillette du coton est une douleur, ou la coupe de la canne à sucre est une épreuve, et où dépendre de maîtres est bien plus qu’une privation de liberté ou une réification – le plus sûr moyen de devenir mort-vivant -, Solomon garde l’espoir, grave son violon et se met à chanter avec les autres. Il chante avec colère. Il ne sera plus jamais le même. « Moi qui avais été si seul et qui avais si ardemment voulu voir quelqu’un, peu importait qui, je tremblais désormais à l’idée qu’un homme approche. J’avais maintenant peur du visage humain, surtout s’il était blanc. »

« 12 years a slave » de Steve McQueen. Sortie le 22 janvier. Le livre « 12 years a slave » est publié aux éditions Michel Lafon.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

9 Réponses pour « 12 years a slave », au fond des ténèbres

xlew.m dit: 20 janvier 2014 à 16 h 18 min

Pour sortir de sa condition d’esclave rien de mieux qu’un violon.
Pour sortir du violon, aux douze années autoclaves, rien de tel que la brûlante lave d’un cantique de l’amour de la liberté chanté par Salomon.

Jacques Barozzi dit: 22 janvier 2014 à 19 h 47 min

Ennuyeux au possible et sonnant faux !
Ou comment avec de bons sentiments, le nouvel Hollywood continue à se faire beaucoup de sous…

u. dit: 22 janvier 2014 à 20 h 17 min

Petit Papa Noël

Quand je serai grand, je souhaite être comme M. Barozzi.

Je pourrai aller au cinéma tous les jours.

(Sophie, c’est autre chose, elle est sur la crête en bonne surfeuse, et elle doit produire chaque semaine, et faire monter le niveau de la Tribune.
Sophie, c’est autre chose.
Parfois, elle aimerait bien ne pas y aller, au cinéma)

Jacques Barozzi dit: 22 janvier 2014 à 21 h 00 min

Dans ce film, le plus gentil de tous, c’est un blanc, un charpentier relevant de je ne sais plus quelle secte sous-chrétienne, Brad Pitt, au secours !

xlew.m dit: 23 janvier 2014 à 13 h 33 min

Je connais un chasseur de prime allemand qui a vu le film à Düsseldorf et qui a beaucoup aimé. Il était accompagné de son fidèle ami Django qui s’exerçait à faire des cartons sur les sous-titres et certains personnages avec son Remington semi-automatique. Aucun spectateur n’a été blessé ou maltraité durant la projection, sauf l’ouvreuse qui s’est pris une magnifique balle entre les deux yeux. On ne peut pas faire de bon cinéma sans casser des yeux, on leur pardonne à tous les deux.

Jacques Barozzi dit: 23 janvier 2014 à 19 h 03 min

Tu devrais voir le film, xlew.m, car je serais curieux de connaitre tes impressions !
Au début du film, le groupe de noirs vendus comme esclaves, dans lequel se retrouve le héros du film, croise dans la forêt un groupe d’indiens passablement dégénérés. Ceux-ci dansent et chantent en leur honneur en guise de comité d’accueil. Comme pour dire : « Nous on a été à peu près liquidés, et épuisés dans les westerns holywoodiens, c’est maintenant votre tour ! »
On dirait que le film a été produit pour faire plaisir à Dieudonné M’Bala M’Bala ?

xlew.m dit: 24 janvier 2014 à 1 h 18 min

Ciao, Jacques.
Je le verrai, c’est sûr, j’attendrai qu’il passe dans quatre ou six mois sur une chaîne d’abonnement bien connue. Je ne suis pas tellement fan des films de ce McQueen britannique-là, mais la chronique de S. Avon ouvre l’appétit. La presse est unanime, le film a beaucoup plu, je suis un peu étonné de ta réaction. L’acteur principal, Chiwetelel Eijofor, puise l’une de ses origines dans la nation Igbo du Nigéria, ton goût de l’Afrique aurait pu se réveiller à cette évocation, la plupart des esclaves des états du sud venaient de ce peuple. D’après les images que j’ai pu voir, je trouve que le rendu historique est plus que décent. On est assez loin du film récent de Tarentino sur le même sujet (qui montrait de terribles et vraies choses lui aussi). Je peux comprendre que le film ne t’ait pas du tout convaincu, encore as-t-u eu le beau geste de te faire ton idée, de vaincre l’incuriosité (qui m’atteint un petit peu pour le moment).
« 12 years », c’est exactement l’épouvantable décompte que faisait Klemperer de la période qui faillit l’anéantir. De-là à comparer les deux époques (comme l’ont fait en passant, mais sans insister, je l’ai bien saisi, certains de nos amis sur des blogs voisins), je ne sais pas….je n’éprouve pas le besoin d’un tel rapprochement. Je suis plus tenté de le voir en me souvenant de la lecture de H. Beecher Stowe, faite à sept ou huit ans, ça marque à cet âge (depuis j’ai lu autre chose sur l’esclavage heureusement). J’espère me rincer l’oeil de paysages du sud américains que j’adore. Bon weekend à toi en attendant.

Jacques Barozzi dit: 24 janvier 2014 à 6 h 59 min

« J’espère me rincer l’oeil de paysages du sud américains que j’adore. »

De ce côté-la tu seras déçu par ce « southern » saturé d’images de chairs éclatant sous les coups de fouets et de corps gigotants aux branches des grands arbres ! Car ce qui distingue désormais le cinéma du Nouvel Hollywood, c’est un surenchérissement dans la représentation de la violence pour la violence qui, à force d’excès, ne dénonce plus rien et semble destiné à flatter les supposés instincts primaires des spectateurs ? ça marche !

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