de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« 3 coeurs », deux soeurs et un drame de toute beauté

Par Sophie Avon

Il y a des fictions plus ou moins périlleuses et celle-ci en est une, qui relève des défis narratifs propres à faire tomber un film dans l’invraisemblance. Or Benoît Jacquot raconte cette histoire avec une telle foi, ses comédiens sont si profonds et l’émotion si puissante que ces « 3 cœurs » scintillent au firmament d’une filmographie copieuse.

Le début de l’intrigue : Marc (Benoît Poelvoorde) rate son train en fin de soirée dans une ville de province jamais nommée (que nous nommons quand même, il s’agit de Valence). Au comptoir du dernier café ouvert, il rencontre une jeune femme, Sylvie (Charlotte Gainsbourg) avec laquelle il commence à parler. L’échange se prolonge, ils se mettent à marcher, la promenade dure au point que les deux inconnus se retrouvent  au petit jour, sachant qu’ils viennent de donner naissance à un amour. Ils ne s’échangent pas leur nom ni leur téléphone mais se fixent un rendez-vous dans les jours suivants à Paris.

Le rendez-vous sera manqué et de cette occasion ratée, le cinéaste tisse sa toile. Quand après une tension dont on sait bien pourtant quelle est l’issue, Marc arrive en retard au rendez-vous et trouve une chaise vide au Jardin des Tuileries, dans la douceur de cette fin d’après-midi,  la musique accompagne ce que tout spectateur normalement constitué ressent, la tristesse de ce qui aurait pu être et ne sera plus – et Sylvie, plus triste encore, rentre chez elle en pleurant. Mais la beauté de ce moment, l’émotion qui s’en dégage, renseignent sur la matière d’un film qui est au-delà du mélo : « 3 cœurs » serait plutôt à classer parmi les contes, entre conte philosophique et sentimental, sachant que la tension constante en fait aussi un suspense car on ne sait jamais comment tourne la fatalité, comment hommes et femmes réagissent lorsque l’existence, soudain, s’accélère, se complique et semble jouer avec les cœurs.

Marc retourne à Valence, sur les lieux du coup de foudre, ne trouve plus Sylvie, laquelle s’est finalement envolée pour l’Amérique. A la place, il trouvera Sophie (Chiara Mastroinanni) qui est en pleine détresse car elle a un redressement fiscal. Elle est antiquaire, il est inspecteur des impôts. Elle est perdue, il va l’aider. La contingence est un ressort comme un autre. Ils vont tomber amoureux. Or, on le sait depuis le début, Sophie est la sœur de Sylvie. Tout est en place pour que frappe la tragédie – ou tout au moins la déroute, l’épouvante, le malheur.

A quel moment, Marc prend-il conscience que Sophie est la sœur de cette jeune femme qu’il a rencontrée un soir et ratée quelques jours plus tard ? Benoît Jacquot se garde de fixer explicitement l’instant où Marc réalise ce qu’il a fait, mais une chose est sûre, quand la vérité apparaîtra – et elle apparaîtra, c’est une des conditions du thriller tel qu’il est envisagé ici -, elle sera si vertigineuse, si insupportable, que tout basculera. Plus rien ne sera possible, ou bien alors, quelqu’un y laissera la peau comme dans ces tragédies antiques où il faut sacrifier un innocent pour laver la transgression.

Bien sûr, on pourrait penser que la transgression est anodine ou innocente. Après tout, Marc, au départ, ne savait pas. Pas plus à vrai dire que le pauvre Œdipe fuyant ceux qu’il aime pour les épargner et ce faisant, donnant à la fatalité le moyen de se déployer plus cruellement encore. C’est sans doute l’une des choses les plus belles du film : la façon dont la destinée s’inscrit pas à pas, sous le regard de la mère (Catherine Deneuve). La façon dont les hommes, en l’occurrence dont Marc, tâtonne, se ronge les sangs, s’agite, se tourmente, ment, tâche d’éviter l’inévitable et finalement, s’abandonne à son désir.

Il fallait un geste sûr pour donner vie à une telle succession de hasards et Benoît Jacquot serre patiemment le nœud de son intrigue, même s’il le fait avec douceur et une poignante mélancolie. Il est tout aussi ferme  dans les scènes difficiles, ces morceaux de bravoure où sans quitter le terrain réaliste, le récit s’étoffe, se dilate, prend des allures de prophétie et va vers le fatum. Quant aux acteurs – Charlotte Gainsbourg toute en orage et fêlure, Chiara Mastroianni incarnant l’innocence du bonheur et Benoît Poelvoorde, la quintessence du tourment-, ils vibrent si finement qu’ils donnent à l’histoire non seulement sa chair mais aussi son vertige.

Trois cœurs, donc, appelés à s’attirer et à battre l’un pour l’autre dans cette province que les deux sœurs, à tour de rôle, jugent livrées aux fantômes. Et si on n’aimait jamais que la même femme ? Celle qui  revient, quoiqu’il arrive, car si ce n’est elle, c’est donc sa sœur. Et si on en aimait qu’une seule, à jamais, au point de la chercher ensuite toujours à travers d’autres dont on pressent qu’elles la ressuscitent. Alors oui, un tel homme, pour peu que son cœur soit faible, un tel homme pourrait y laisser sa vie. Quant au  reste, la province et ses mystères, le romanesque et l’ennui, l’espoir d’aventure et la malveillance du sort, ils se retrouvent là, comme dans un polar de Simenon, avec en plus la lumineuse élégance du rêve. Et si tout cela n’était qu’un songe ?

« 3 coeurs » de Benoît Jacquot. Sortie le 17 septembre.

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commentaires

42 Réponses pour « 3 coeurs », deux soeurs et un drame de toute beauté

Jacques Barozzi dit: 17 septembre 2014 à 18 h 23 min

Quel film, Sophie, j’en ai encore le palpitant qui palpite !
C’est un mélodrame, pour le coup une comédie de la catastrophe annoncée, aussi beau que « La femme d’à côté » de François Truffaut.
Et la musique de Bruno Coulais, qui double l’image et les sons, participe à l’abîme que le film ouvre sous nos pieds, en l’occurrence à travers nos oreilles et nos yeux.
Les âmes sensibles, comme moi, sont constamment au bord de la crise cardiaque.
La peur d’aimer et l’impossibilité d’y résister, fatal !
Et pendant ce temps-là, Catherine Deneuve mange, mange mange et quand elle ne mange pas, elle fume ses inimitables cigarettes si fines !
On se dit que si pour chaque scène de repas, une bonne dizaine dont un banquet de mariage, il a fallut une dizaine de prises, Catherine Deneuve qui ne feint pas le coup de fourchette, ne devait plus peser le même poids à la fin du tournage qu’au début ?

Jacques Chesnel dit: 18 septembre 2014 à 17 h 01 min

bien que je n’apprécie guère les films précédents de Jacquot, je suis allé voir celui-là… hélas, désolé, Sophie, mais ne n’ai pas du tout accroché… et cette musique nunuche de Coulais insupportable et la Deneuve qui s’empiffre…; bref pour moi, Jacquot définitivement terminé, je vais regarder mes DVD de Douglas Sirk.

Jacques Barozzi dit: 19 septembre 2014 à 8 h 30 min

Attention, Jacques Chesnel, je vous sens trop ancré à vos anciens repères, vos valeurs sûres, alors que la vie nous enjoint tous à… avancer ! Impossible, hélas, de freiner des quatre fers.
Vous ne voudriez pas devenir un vieux con comme JC ?

Jacques Barozzi dit: 19 septembre 2014 à 8 h 45 min

Mais non, Jacques Chesnel, je vous invite plutôt à rester toujours aussi jeune d’esprit. Pour JC, c’est mission impossible !

Jacques Barozzi dit: 19 septembre 2014 à 10 h 06 min

Quoique reposant sur des faits historiques, Jacques, c’est une belle fable sur la tolérance et la solidarité. J’ai un peu honte à l’avouer, mais j’ai pleuré comme une midinette !

Jacques Barozzi dit: 19 septembre 2014 à 10 h 18 min

« Le rendez-vous sera manqué et de cette occasion ratée, le cinéaste tisse sa toile. »

Ce que dément la photo d’illustration, Sophie.
Ici, contrairement à votre habitude, il aurait peut-être fallu commencer par la fin ?
Le héros tombe affalé sur une chaise, tandis qu’à l’écran se déroule la scène, rectifiée positivement, du rendez-vous manqué, sans laquelle en effet il n’y aurait pas eu ce film.
Fin ouverte que chacun peut interpréter selon son propre désir : l’amour plus fort que la mort ou inversement !

Sophie dit: 19 septembre 2014 à 10 h 43 min

Oui c’est vrai Jacques mais cela aurait été trop compliqué de dire de quoi il retourne d’autant que c’est beau d’être surpris par cette fin – imaginaire à défaut d’être probable. Donc, je préfère n’en rien dire…

Jacques Barozzi dit: 19 septembre 2014 à 11 h 14 min

Oui, Charlotte, mais Benoît Poelvoorde en bourreau des coeurs et principale victime, c’était pas évident au départ et l’on en est convaincu à l’arrivée !

JC..... dit: 19 septembre 2014 à 13 h 13 min

« Vous ne voudriez pas devenir un vieux con comme JC ? »

J’espère bien !!!

Chesnel est tout à fait capable de devenir un vieux con comme Chesnel et Barozzi est déjà devenu un vieux con comme Barozzi … inutile de copier sur JC.

A chacun sa personnalité ! Cons ! mais différents …

puck dit: 19 septembre 2014 à 15 h 08 min

très bel article….

c’est, je crois, en effet, probablement, le rêve de tout redressé fiscal que de tomber, par hasard, amoureux d’un inspecteur des impôts…..

ma foi, les occasion et les rendez-vous manqués ont la particularité de remplir mieux les vies que les trouvés.

pur le dire autrement nous passons une grande partie nos vies, et de nos nuits, en compagnie de nos rendez-vous manqués, ils nourrissent nos imaginaires, ils nourrissent nos fantasmes, ils nourrissent nos rêves, ils nourrissent je sais pas quoi…

en tout cas c’est un grand thème, classique, de la littéraire, si vous prenez par exemple Tchekhov toute son oeuvre parle de nos rendez-vous manqués.

même pour ce qui est des redressements fiscaux, de fiscalité et d’équité sociale, on peut parler de rendez-vous manqué avec les idéaux socialistes, à tel point que j’y vois une sorte de mise en abime, sinon elle aurait pris une autre profession, un instituteur par exemple, encore que l’éducation nationale aussi c’est aussi un rendez-vous manqué, la santé aussi bientôt, l’intégration aussi, en fait même dans la vie sociale et politique il n’y a que des rendez-vous anqué, c’est peut-être là la destinée de l’homme, et de la femme : manquer ses rendez-vous ?

JC..... dit: 19 septembre 2014 à 16 h 29 min

Mais Chesnel, j’ai un blog moi aussi, comme tout con numérique : je ne l’ai dit à personne ! Les gens viendraient le squatter… uhuhuhu !

puck dit: 19 septembre 2014 à 17 h 35 min

« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rencontres » (P.E.)

c’est de Paul Edel ?

si c’est celle de Paul Eluard je crois qu’il a plutôt dit « il n’y a pas de de hasard, il n’y a que des rendez-vous ».

ce qui est très différent parce que la rencontre c’est une chose mais le rendez-vous en est une autre.

à tel point que dire « pas de hasard que des rencontres » c’est ce qu’on appelle une tautologie.
parce qu’une rencontre se fait toujours par hasard.

alors que dire « pas de hasard que des rendez-vous » signifie que ce qu’on croit être un hasard est en vérité un rendez-vous avec son destin !

vous mesurez la différence ?
on fait un bon de la tautologie à la métaphysique.

c’est pourquoi je pense que l’auteur la tautologie c’est paul Edel.
et celui de la métaphysique c’est Eluard.

mais je peux me tromper.
il faut demander à U. puisque c’est lui, ici, le grand spécialiste de la question métaphysique et aussi de la tête à toto logies…

Jacques Barozzi dit: 20 septembre 2014 à 8 h 54 min

Mais qu’est-ce donc que cet athanor ?

« athanor
nom masculin
(latin médiéval athanor, de l’arabe al-tannūr, le four)
Fourneau dans lequel les alchimistes placent le récipient qui contient la matière de la pierre philosophale. »

Un mot qui nous vient de l’arabe, JC !
C’est valable aussi pour Sophie ?
En le qualifiant de maternel tu nous renvoies, pauvres spectateurs, au ventre de notre fécondité : régression ou création ?
Douce chaleur de notre imaginaire et de nos rêves, pour fuir le réel ou mieux l’affronter ?

Jacques Barozzi dit: 20 septembre 2014 à 9 h 07 min

En fait, JC, les trois films que j’ai vu cette semaine*, valent bien mieux, à mon goût, que la plupart des livres de la rentrée !

* »Tois coeurs », un mélo flamboyant où les caprices de l’amour et du hasard donnent lieu à une véritable opération à coeurs ouverts; « Pride », une comédie dramatique dans la plus pure tradition anglaise, mêlant le social, le politique et les bons sentiments; « Mange tes morts », un western fantasmatique sur les moeurs transcendés d’une tribu en voie d’extinction dans un monde de plus en plus standardisé.

JC..... dit: 20 septembre 2014 à 9 h 13 min

Tu dis parfois des faussetés, Jacky, comme hier à 8:30 mais aussi de grandes vérités : par exemple qu’il vaut mieux voir trois bon films que de lire 600 mauvais romans de rentrée littéraire !

Quand allons nous « désacraliser » le livre qui usurpe sa place primordiale, et le mettre à sa juste place parmi les arts… ?

JC..... dit: 20 septembre 2014 à 9 h 52 min

Qu’est ce que j’irai foutre dans une salle obscure, mon Chesnel ? Les films y passent dans des tas de tubes, au IIIème millénaire.

Pour la Recherche, j’admets ne pas comprendre que tant de braves gens s’en délectent alors que ce n’est que perte de temps et blabla d’un asthmatique à la con, pas sportif pour deux sous, une fiote manquée… uhuhu !

Anna dit: 21 septembre 2014 à 9 h 58 min

Très beau billet, qui donne bien envie d’aller voir ce film. Et Poelvoorde est, généralement, un acteur remarquable !

ueda dit: 22 septembre 2014 à 11 h 28 min

Voilà encore un billet suffisamment enchanteur pour m’épargner d’aller faire l’épreuve des faits.

Mon admiration pour Jacques, infatigable militant de la cause cinématographique, ne faiblit pas.

dominique dit: 24 septembre 2014 à 15 h 52 min

merci Sophie cette belle critique des 3 cœurs,film que j’ai beaucoup apprécié:très bons acteurs même si Benoit Poelvoorde me dérange un peu;quelle est votre interprétation de la dernière scène dans les Tuileries?

Chris dit: 22 novembre 2014 à 23 h 12 min

Dans ce film, toute la partie entre les deux scènes des Tuileries est un songe. Seuls le début et la fin du film sont dans la réalité. Deux chaises au début, une seule chaise a la fin.
Des indices sont présents, Charlotte Gainsbourg est toujours vêtue de la même façon, à plusieurs années d’intervalle, enfin ceci est mon interprétation.

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