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La République Du Cinéma

« 50 nuances de Grey »: triste amour sans humour

Par Sophie Avon

La production s’est souciée d’éviter tout article défavorable avant le coup d’envoi du match : Christian Grey contre Anastasia Steele dans « 50 nuances de Grey »mais il suffit de transposer le nombre de lectrices potentiellement spectatrices pour admettre que l’adaptation du roman de la Britannique E.L. James par l’autre Britannique Sam Taylor-Johnson a toutes les chances  de prolonger le phénomène. Quant à être une réussite, c’est une autre histoire.

Commençons par les comédiens. Franchement, Jamie Dornan n’est pas l’acteur le plus charismatique du monde, même si l’on veut bien considérer qu’interpréter un homme tel que Christian Grey, milliardaire, célibataire, hétéro et sans cœur, ce n’est pas simple. Et pour cause. Le personnage du roman est une émanation, une idée, un fantasme pur. Il est si peu un être de chair que lui donner un corps et un visage relève de l’exploit. Jamie Dornan a pourtant un beau torse mais l’air si content de lui à longueur de temps, sourcil froncé, œil en joue, qu’il est plus agaçant qu’attirant. Peu importe, tout le monde répète à longueur de temps qu’il est sexy, et face à lui, Anastasia Steele qu’interprète Dakota Johnson le trouve intimidant et irrésistible. Du coup, elle se mordille les lèvres sans arrêt. Dès sa première entrevue avec Grey, outre le fait qu’elle est mal attifée, elle trébuche et s’affale en entrant dans son bureau. Face au mâle qui est censé la croquer, est-elle si empotée, si gauche ?

En fait, la jeune fille se révèle plus maline qu’elle n’en a l’air. Extrêmement habile pour s’imposer telle qu’elle est, une romantique en quête du grand amour.  Christian Grey a beau essayer de la convaincre qu’il n’est pas le prince charmant, elle s’accroche. C’est une bergère au caractère obstiné. Vierge de surcroît, ce qu’on voudrait nous faire prendre pour un avantage décisif quand, à la vérité, c’est une façon d’abdiquer un demi-siècle de libération féministe. La mère d’Anastasia en est, elle, à son quatrième mari. Comme quoi être né avant 1970 a quelques avantages.

Grey est incapable d’aimer donc, confie à sa partenaire qu’il baise au lieu de faire l’amour et possède dans son palais vide, une chambre rouge où les poulies, les martinets et les câbles le disputent aux menottes et autres ustensiles sado-maso. Hélas, ce n’est pas ici qu’on augmentera son savoir érotique.  « 50 nuances de Grey » n’a rien d’une leçon de libertinage car si Grey a un matériel imposant, il n’en fait pas grand-chose. Une petite fessée de temps en temps, un peu d’escalade au bord du lit, rien de bien original. C’est un homme riche et chic mais comme son nom l’indique, gris et plombé. En guise d’émancipation, il propose à Anastasia un ridicule contrat bourré d’alinéas qui en dit long sur notre société aseptisée où les plus nantis se protègent de tout, y compris des assauts d’une pucelle.

La seule chose contre quoi Grey ne s’est pas protégé, c’est évidemment la passion qui naît en lui pour la première fois. D’un sentimentalisme sirupeux, le récit est continuellement souligné par une musique qui ose le religieux quand les amants se retrouvent sans que ce soit une transgression.  Car rien n’est moins transgressif que cette histoire d’amour sans humour où les jeux sexuels n’ont rien de drôles et où le seul horizon est d’entrer dans le rang. L’amour est au fond le viager des gens normaux et c’est même une obsession d’Anastasia : faire comme les autres.  Si bien qu’au lieu de profiter des avantages d’un amant prêt à l’initier aux plaisirs interdits, la jeune fille se donne un peu, résiste beaucoup et diagnostique chez Grey un  traumatisme passé. On ne peut pas aimer jouer du fouet si on n’a pas un sérieux problème, pense Anastasia et avec elle la morale rétrograde du film. Lequel est lourdement psychologique à défaut d’être sensuel.

Au bout du compte, « 50 nuances de Grey » use et abuse d’une recette aussi vieille que le monde,  le mariage du feu et de la glace dont on devine aisément que c’est le tiède qui triomphe. Il faut croire que le succès est à ce prix.

« 50 nuances de Grey » de Sam Taylor-Johnson. Sortie le 11 février.

 

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commentaires

24 Réponses pour « 50 nuances de Grey »: triste amour sans humour

Jacques Barozzi dit: 11 février 2015 à 12 h 41 min

La chair est triste, hélas, et j’ai vu tous les films !
« Le jour venu » de Romain Goupil, sans intérêt, et « It follows » dont on fait tout un battage, bof !
Bien aimé en revanche « Félix et Meira »…

puck dit: 11 février 2015 à 16 h 23 min

« un homme tel que Christian Grey, milliardaire, célibataire, hétéro et sans cœur, ce n’est pas simple… »

il me semble que c’est plus simple que s’il était pauvre, au chômage, marié et d’une grande bonté, ce qui est, vous en conviendrez, un profil qui ne fait rêver personne.

l’admiration et le respect naturels des pauvres pour les riches est en fait une donnée biologique, le pauvre réserve sa cruauté et sa méchanceté pour ses semblables mais jamais pour le spécimen dominant.

à ce titre, il me semble que ce billet répond mot pour mot et trait pour trait à celui consacré au documentaire « le prix à payer », à toutes les questions que vous posiez sur ce documentaire ce film vous donne les réponses.

les hommes parlent d’amour mais leur biologie ne raisonne pas en terme d’amour et de haine mais simplement en terme d’admiration ou de mépris, les hommes ne recherchent jamais l’amour, il ne recherche que l’admiration des autres.

comme l’écrivait Schopenhauer (qui ne doit rien à Cioran) dont la phrase : « Pas de rose sans épines mais beaucoup d’épines sans rose » l’a rendu célèbre : « en premier lieu, un homme n’est jamais heureux : il passe son temps à courir après quelque chose censé, pense-t-il, le rendre heureux. Il atteint rarement son but et, lorsqu’il y parvient, c’est pour être déçu : il finit presque toujours comme une épave et revient au port sans mât ni gréement. Qu’il ait été heureux ou malheureux ne change rien, car sa vie n’aura été rien d’autre qu’un instant présent, toujours éphémère. Désormais elle est terminée. »

Le gros problème est que les américains mènent leur existence comme si le bonheur existait, c’est bien pour ça qu’ils en plombent la comptabilité qui s’écrit, jour après jour, avec le sang des plus faibles.

le fantôme de JC..... dit: 11 février 2015 à 16 h 25 min

« C’est une bergère au caractère obstiné. Vierge de surcroît … »

.. et à l’hymen indestructible, s’écria le bouc du troupeau…

puck dit: 11 février 2015 à 16 h 27 min

comme le dit Jo : « c’est en effet une drôle de chose que la vie – ce mystérieux arrangement d’une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu’on puisse en espérer, c’est quelques connaissance de soi-même – qui arrive trop tard – une moisson de regrets inextinguibles. »

mamie zinzin dit: 11 février 2015 à 16 h 41 min

« les hommes ne recherchent jamais l’amour, il ne recherche que l’admiration des autres. »

ça fait rêver

puck dit: 11 février 2015 à 17 h 56 min

correction : l’homme ne recherche jamais l’amour, il recherche seulement à susciter l’admiration chez les autres.

oui effectivement, ça laisse rêveur.
ça laisse même très rêveur.

je crois qu’on peut effectivement « comparer la vie à une étoffe brodée dont chacun ne verrait, dans la première moitié de son existence, que l’endroit, et, dans la seconde, que l’envers ; ce dernier côté est moins beau mais plus instructif car il permet de reconnaitre l’enchevêtrement des fils. »

l'âme tourmentée, solidaire, compassionnelle de JC..... dit: 12 février 2015 à 15 h 58 min

Comment Sophie, visionnant tant de nullités, essayant honnêtement de faire un travail de découverte destinée aux curieux qui passent, l’air agité, comment ne sombre t elle pas dans la désespérance la plus sombre ?

Je suis inquiet ! et je prie notre Seigneur et Lucifer son bras droit, pour qu’elle réchappe à l’épuisement intellectuel, sensible et moral que peut entrainer cette situation pour des âmes mêmes fortes !…

Courage ! un jour, un grand film sortira des plans marketing…

Dominique SK, économiste reconnu, bête de sexe, mari volage..... dit: 12 février 2015 à 17 h 02 min

Milena !
Dora !
Comment allez-vous ?

C’est loin le Carlton, hein … comme le temps passe… on s’marrait bien tous les trois !

arthur dit: 12 février 2015 à 18 h 25 min

sophie JC vous invite ( 15 h 58 min) à aller prendre des vacances à porquerolles faire des tours sur sa vespa rose!

Hollande, stagiaire dirigeant..... dit: 13 février 2015 à 11 h 58 min

Conclusion hâtive, Milena et Dora ! L’impuissance est séduction fascinante et garantie de raffinements qui vous échappent…

l'âme tourmentée, solidaire, compassionnelle de JC..... dit: 13 février 2015 à 12 h 25 min

Julie,
J’ai, effectivement, un succès fabuleux auprès des gamines, généralement des veuves, de plus de 80 printemps : piquer leur pognon est d’une facilité extrême …!

Euh… quel âge avez vous, si ce n’est pas indiscret ?

l'âme tourmentée, solidaire, compassionnelle de JC..... dit: 13 février 2015 à 20 h 03 min

Sophie,
vous donnez de la confiture aux cochons, avec vos excellents billets !

Ceci étant dit, si ces cochons paient leur place dans des salles obscurcies par volonté cinématographique, la machine économique fonctionne.
(… et l’Art de l’image animée … on s’en fout, n’est il pas vrai ? … )

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