de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Abel Ferrara: « Il s’agit toujours de réamorcer le moteur »

Par Sophie Avon

Rencontre avec Abel Ferrara qui propose un portrait magnifique, à la fois bref et lyrique de Pier Paolo Pasolini, écrivain et cinéaste retrouvé assassiné le matin du 2 novembre 1975, sur la plage d’Ostie à Rome. Un parti-pris : filmer cette dernière journée où l’auteur de « Salo », 53 ans, a encore tant de choses à dire. Willem Dafoe incarne Pasolini dans sa dimension la plus pure, artiste sacrificiel et scandaleux qui ne transige pas avec une société dont il pressent la violence et le vide.

Les dialogues de « Pasolini » sont en anglais et en italien. Comment vous êtes-vous débrouillé entre ces deux langues ?

Pasolini est universel et mon travail va au-delà du langage. Mon film est poétique et dépasse le problème de la langue. D’ailleurs, en France et en Allemagne, on m’adore, comme quoi ce n’est pas un problème de langue. De toute façon la langue de Pasolini était un dialecte italien qui ne l’a pas empêché d’être universel.

Quoiqu’il en soit, le film reflète mon impression du personnage et il se trouve que je suis américain. C’était une volonté de ma part de faire avec des acteurs italiens dans leur langue. Mais nous faisons les films en anglais parce que aujourd’hui personne ne lit les sous titres – quant à Willem (Dafoe), il vit en Italie et parle italien. Chez lui, on parle alternativement en anglais et en italien. On a tourné dans les deux langues et j’ai utilisé les scènes dans les deux langues, en prenant la meilleure. Comme avec Gérard Depardieu pour « Welcome to New York » qui parlait un coup en anglais, un coup en français, et je gardais la meilleure prise. Et puis, vous savez, on n’a pas fait un doc mais une fiction. C’est la dernière journée d’un réalisateur et ça reste une fiction. La mémoire de Pasolini mais aussi son travail.

Aviez-vous peur d’ensevelir cette mémoire sous le marbre ?

Pasolini est un homme plein de vie et il est aussi une source de vie. Au moment où il meurt, c’est un homme qui est dans la période la plus accomplie de son existence. C’est une période violente et lui-même dit qu’il mène une vie risquée. A New York, à l’époque, on trouvait  des gamins qui tuaient pour rien et Pasolini parlait déjà de ça, il fréquentait des petites frappes, il aimait ça. Il en parle dans sa dernière interview, de ces gamins prêts à tout pour avoir, pour posséder, pas pour bouffer du pain parce qu’ils sont affamés, juste pour avoir ! Et Pasolini était avec eux, c’était la vie qu’il avait choisie, ça l’attirait. Pelosi avait 16 ans, on ne sait d’ailleurs pas si c’est lui qui l’a tué.

Tout ce que dit Pasolini dans le film, notamment au journaliste à qui il il suggère un titre, « on est tous en danger », est-il vrai ?

Tout ce que Pasolini dit, il l’a dit. On a la trace de ses notes, de ses interviews. Quand il disait : on est tous en danger, il disait aussi que personne ne pouvait faire semblant de ne pas l’être. Mais c’était également une attaque contre les journalistes qui n’allaient pas gratter, qui n’allaient pas voir les aspects les plus sombres de la société. Cette société consumériste qui a besoin sans cesse de nouvelles choses inutiles. Maintenant, on y est.

Vous savez, il s’agit toujours de réinventer la machine, de réamorcer le moteur en explorant la forme. Kubrick parle de ça et montre le chemin. Il faut questionner le fait de faire un film comme si c’était le premier. On pourrait ne pas raconter les films de Pasolini, leur expression formelle pourrait suffire. C’est un artiste qui se repense à chaque fois, qui remet en question toutes les vérités qu’il a pu atteindre. C’est très bouddhiste cette attitude. Recommencer sans arrêt mais ne jamais refaire la même chose, tenter de s’approcher au plus près de la vérité. Ces gars-là, Kubrick, Pasolini, ce sont nos maîtres.

Quelles sont les limites entre doc et fiction ?

J’ai réalisé les deux. Qu’est-ce qui fait la différence ? Recréer un événement réel ou filmer la réalité, qu’est-ce qui est le plus vrai ? On ne sait pas ce qui est arrivé dans la chambre de Strauss-Kahn ni sur la plage d’Ostia – mais on sait que dans le restaurant où Pasolini est allé, il s’est assis à telle place et que le restaurateur lui a servi des oiseaux… Et tout ça est arrivé il y a 40 ans ! Quand on amène là-bas l’acteur, il y a une sorte d’équilibre incroyable qui se produit. Ce qui reste au bout du compte, c’est le film. Vous et moi, nous savons qui est Pasolini, mais il y a des gens qui ne le connaissent pas du tout et le film est aussi pour eux. Le reste, c’est une histoire de relation entre le public et Willem. Je crois qu’un interprète crée des personnages et quand je regarde Willem travailler, j’oublie qu’on est en 1975, je vois un homme qui vit avec sa création, quand je le vois aller draguer un garçon à la gare, je me demande si c’est bien ce que je vois ou si c’est un autre film… Quand on voit le plan final sur l’agenda de Pasolini qui est rempli, on ne peut pas croire que c’est quelqu’un qui va mourir. C’est quoi le réel ? Peut-être que le plus réel, c’est le film qui n’a pas été encore réalisé…

La reconstitution est justement l’une des difficultés d’un tel film qui se passe en 1975…

A Rome on est dans une ville qui a 3000 ans et si on cherchait à recréer Rome en Arizona ou à Dubaï, ce serait un peu compliqué ! Dans le film, on est en Europe, là où ça a eu lieu, dans le restaurant où Pasolini est venu prendre son dernier repas et il y a les mêmes serveurs qui étaient là déjà il y a 40 ans – tout ça pour dire que Pasolini aurait pu être là lui aussi !

Est-ce qu’au fond, le mystère de sa mort est si important 40 ans après ?

Ce qui nous occupe en effet, ce n’est pas comment il est mort, mais la tragédie de cet homme qui a disparu au sommet de sa vie. Ce qui compte, c’est sa perte, c’est son œuvre restée inachevée.

  »Pasolini » d’Abel Ferrara. Sortie le 31 décembre.

Cette entrée a été publiée dans Entretiens.

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commentaires

24 Réponses pour Abel Ferrara: « Il s’agit toujours de réamorcer le moteur »

JC..... dit: 3 janvier 2015 à 10 h 32 min

« Ce qui compte, c’est sa perte, c’est son œuvre restée inachevée. »

Une réponse d’anthologie, tant elle est fulgurante de banalité….

C.P. dit: 3 janvier 2015 à 19 h 27 min

Il est bien « normal » que dans cet entretien Abel Ferrara ne parle pas de Pasolini auteur de théâtre. J’irai voir son film, et je ne passe pas d’un blogue à un autre… en signalant tout de même que se jouera en mai-juin à Paris AFFABULAZIONNE (trad. J-P. Manganaro / m.e.s. Stan Nordey).

Sophie Avon, j’interviens rarement ici parce que je vais beaucoup plus au théâtre qu’au cinéma, mais je lis avec beaucoup d’intérêt vos articles, dont l’actualité me guide parfois vers une salle. Et puis, votre souci, par exemple, de donner en en-tête les bandes-annonces est bien remarquable. Tenez bon !

JC..... dit: 4 janvier 2015 à 7 h 04 min

Sophie, vous me pardonnerez de tomber ici aux genoux de C.P., le suppliant de répondre favorablement à une requête désespérée de votre admirateur le plus servile….

Orlando Monk dit: 4 janvier 2015 à 12 h 49 min

Sophie, il est impossible que vous me préfériez JC. Il est volage, velléitaire et (détail qui peut avoir son importance) physiquement très laid.
J’ai rêvé de vous toute la nuit.

Orlando Monk dit: 4 janvier 2015 à 12 h 52 min

Et puis JC n’en a plus pour longtemps. Sans dévoiler un secret médical (car tout Porquerolles est au courant), ses hémorroïdes ont métastasié (cas rare), elles attaquent déjà le foie.

Joachin Du Balai dit: 4 janvier 2015 à 15 h 16 min

J’ai bien peur que ce film ne soit en fin de compte qu’un gros ratage. Que le mystère entourant la mort de Pasolini n’ait pas retenu l’attention du cinéaste est une aberration.

JC..... dit: 4 janvier 2015 à 16 h 13 min

Orlando,
Vous êtes mal renseigné : non seulement je possède depuis toujours des barrettes de chocolat, et du belge, resplendissantes au dessus de l’ombilic, mais les rougeurs de gencives irritées sont la conséquences des tendresses linguales de ma Gong Li. et rien d’autre.

Il est clair que si Sophie témoignait d’un quelconque intérêt pour la physique quantique et la géométrie non euclidienne, de préférence riemannienne… on reverrait fissa notre échelle des valeurs.

C.P. dit: 4 janvier 2015 à 18 h 52 min

Joachin Du Balai, je viens de voir le film au MK2 Bibliothèque…
Il n’est pas raté, pour moi, mais il est surtout « verbal », et les séquences proposées par ailleurs illustrent et rassemblent en effet quelques centres d’intérêt de Pasolini, plus que directement son dernier jour.

Bien simplement sans doute, j’ai été touché par le choix de William Dafoe (acteur que Ferrara connaît bien), parce qu’il s’est coulé dans le portrait physique de Pasolini : ressemblance assez étonnante avec la photographie de Roberto Villa au moment du tournage des « Mille et une nuits » en 1973.

Orlando Monk dit: 5 janvier 2015 à 11 h 32 min

Que le mystère entourant la mort de Pasolini n’ait pas retenu l’attention du cinéaste est une aberration. (du balai 4 janvier 15h16)

Pourquoi dis-tu ça, mon petit Joachin ? Peut-être n’était-ce pas le sujet. Y as-tu pensé ?

Joachin Du Balai dit: 5 janvier 2015 à 16 h 07 min

« Mon petit » Monk, le « sujet » du film étant la DERNIERE journée de la vie de Pasolini, sa mort (= son assassinat) ne présente strictement aucun intérêt, en effet. A peine une broutille, un épiphénomène…

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