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La République Du Cinéma

« Aimer, boire et chanter » pour mieux en jouer

Par Sophie Avon

On ne peut aujourd’hui regarder « Aimer, boire et chanter » sans penser qu’Alain Resnais s’est ingénié à mettre en scène sa propre disparition. Pour pouvoir au moins profiter de ce qu’on rate à tous les coups : la procession affligée des proches. Bien sûr, il travaillait déjà sur son prochain film, « Arrivée et départ », également adapté d’une pièce d’Alan Ayckbourn, mais la mort n’en finissait pas de battre à ses côtés, une mort malicieuse, joueuse, presque une copine à vrai dire, et ici plus qu’ailleurs où c’est George, le personnage central, que la maladie a rattrapé et condamne inexorablement. Voire.

Autour de cette figure bientôt manquante, trois couples d’amis dont  Colin, le médecin, et sa femme, Kathryn (Hippolyte Girardot et Sabine Azéma), Jack et Tamara (Michel Vuillermoz et Caroline Silhol), Simeon et Monica (André Dussollier et Sandrine Kiberlain).  Tous à part Jack, font du théâtre en amateur. Anéanti par la maladie de son meilleur ami, Jack propose à Colin, Kathryn et Tamara d’intégrer George à leur troupe. Il demande aussi à Monica, laquelle a quitté George pour Simeon, de retourner avec son ex compagnon durant les quelques mois qui lui restent, histoire qu’il n’achève pas sa vie seul…  Les saisons passent. En attendant de finir seul, George mène la danse et se livre à des jeux de séducteur. Bientôt, toutes les femmes se le disputent.  Comment lui en vouloir ?

Voilà la trame facétieuse d’un film de commande qu’Alain Resnais, fidèle à son habitude, s’est gardé d’écrire pour mieux le filmer, autrement dire le réécrire à sa façon. Et sa façon n’a de cesse d’interroger la forme, de réconcilier théâtre et cinéma, vérité et mensonge, planches de dessin et paysages réels, gros plans au fond tramé et pendillons en guise de décors, bref, de semer la zizanie dans les codes, de mêler allègrement les registres.

Ce mélange des conventions, cette manière d’élargir la palette sans craindre l’hétérogénéité, de faire confiance  à un dispositif proche du chantier, fait bien sûr beaucoup dans la singularité d’un film qui in fine,  gagne en étrangeté et va vers l’abstraction tout en posant la seule question qui vaille : d’où vient notre foi de spectateur, d’où vient que des acteurs puissent donner corps à une histoire si peu soucieuse de réalisme ?

Les coulisses sont souvent plus passionnantes à observer que le plateau. En dépouillant ses comédiens de tout sauf de leurs personnages, en plaçant le jeu au cœur de son film,  Alain Resnais obtient ce qu’il veut, cette vérité qui est bien autre chose qu’une reproduction exacte de la réalité et qui, affranchie de tout réel, bâtit un monde à part, autonome et obéissant à ses propres lois.  Jamais le spectateur n’aura été à ce point prié de participer au chantier, d’en accepter la règle. On pense à la phrase de Michel Bouquet : « les spectateurs ne viennent pas me voir jouer, ils viennent jouer avec moi… »

Avec « Aimer, boire et chanter », on est dans un pays fictif, le pays de York qui existe mais dont Resnais fait son terrain de jeu et le royaume de notre crédulité. George va mourir, et autour de lui, le monde se ranime, vibre, semble se remettre en route : pourquoi ces femmes si bien disposées à son égard ont-elles tout à coup des secrets ? La bagatelle est le miroir sans tain derrière lequel le cinéaste, à l’instar de George, observe l’excitation humaine, la vulnérabilité des hommes, la duplicité des femmes et la vivacité éternelle de la jeunesse… Son cadre est si large, n’étant qu’un arc en ciel de leurres, et son dispositif si modeste qu’on ne voit que ça : des acteurs donnant vie à des individus, une humanité pour de faux se dépêchant de vivre, des êtres qui nous ressemblent jouant pour nous la tragédie finale.

« Aimer, boire et chanter » d’Alain Resnais. Sortie le 26 mars.

 

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commentaires

14 Réponses pour « Aimer, boire et chanter » pour mieux en jouer

Jacques Barozzi dit: 26 mars 2014 à 9 h 21 min

« des acteurs donnant vie à des individus, une humanité pour de faux se dépêchant de vivre, des êtres qui nous ressemblent jouant pour nous la tragédie finale. »

Il serait peut-être intéressant d’analyser la filmographie du cinéaste sous l’angle de la théâtralité : le théâtre d’Alain Resnais ?

Polémikoeur. dit: 26 mars 2014 à 11 h 47 min

Et voilà comment les artistes
bloquent à moitié le rideau
qui retomberait sur eux
comme sur n’importe qui
sans leur baguette magique
pour animer notre cirque !
Théâtre, bien sûr,
mais pourquoi pas ?
Y goûter avant de le rejeter
en convaincra plus que le spectacle
les a élevés qu’il n’en restera de plombés.
Tant pis pour ces derniers !
Ils n’arriveront pas
à rompre le charme.
Rappel !

xlew.m dit: 26 mars 2014 à 12 h 42 min

« Baiser, ne pas sucer que de la glace, faire chuinter les Maîtres-chanteurs », voilà ce qui arrive à certaines affiches de films placardées au dessus des halls d’entrées des salles de ciné, lorsqu’on a le dernier Barbara Carlotti dans les oreilles, on voit trouble, on voit double, on fait des mélanges, le titrage alcoolique s’envole, on a envie de biaiser avec les noms officiels des longs métrages susceptibles de nous emmener au septième ciel.
Bravo pour la citation de Michel Bouquet, toujours divin dans son humanité tranquille.
J’ai entendu les acteurs du film parler de Resnais, il ne disait jamais « coupez ! » après la mise en boîte d’une séquence mais « collure ! » (cf. son passé de monteur professionnel pathologique), « Les Herbes Folles » étaient assez collantes en effet, il n’y avait pas beaucoup de vent fou qui soufflait dans le cou des graminées, on avait l’impression que le cinéaste nous prenait pour de sacrés pauvres Bitos (Bouquet connaît bien), il y avait un côté funèbre appuyé déjà (les actrices et acteurs avaient tous au moins quinze ans de plus que les vrais personnages de l’histoire, c’était assumé par l’auteur, je le sais bien), ce dernier film a l’air plus dans la ligne de « Vous n’avez encore rien vu » (Anouilh connaît), et tant mieux. J’aime bien qu’il nous ait montré que le monde est un théâtre, que la vie c’est du cinéma (Elysées de Versailles) dans chacun de ses films, comme Kiarostami à la fin du « Goût de la cerise-mure » (Hi, Reine). Desplechin avait peut-être fait pareil dans son film de 2007 avec Deneuve et Roussillon, « Un Conte de Noël. »

JC..... dit: 26 mars 2014 à 16 h 37 min

Non, mais, sans en rajouter… Reinais, il fatigue son cinéma des dernières années, et n’apporte rien.

Cela n’a rien d’irrespectueux, c’est un constat personnel. Aucune raison de maquiller ses goûts.

puck dit: 27 mars 2014 à 21 h 40 min

« Avec « Aimer, boire et chanter », on est dans un pays fictif, le pays de York »

oui, avec la hausse du prix de l’immobilier à Paris ça fait pas mal de temps que, vu leur profil, les personnages de Resnais vivent à la campagne.
dans la littérature c’est pareil c’est de plus en plus difficile d’avoir des personnages de romans qui peuvent se payer un logement à Paris, du coup ils sont repoussés à la périphérie.
c’est le prix à payer pour conserver un minimum d’humanité.

JC..... dit: 28 mars 2014 à 13 h 14 min

« On connaît la chanson » est une merde de vieux cinéaste, comme on a la chance de pas en humer souvent …
(et je n’ai pas de sœur, mon bon Jacky!)

J.Ch. dit: 28 mars 2014 à 19 h 06 min

Je ne vais pas aussi loin que JC dans la détestation mais j’avoue qu’après « Smoking/No Smoking, ses films m’ont un peu ennuyé

Kind of Belou dit: 23 avril 2014 à 14 h 00 min

Real, en effet quel film.
Bref ce n’est pas le sujet. L’ami Resnais fait toujours autant l’unanimité, quel plaisir !
Dire de Resnais qu’il est rouillé et moribond depuis « On connait le chanson », c’est un peu fort en chocolat, non ? Coeur… Chef d’oeuvre. Les herbes folles… Grand film. Vous n’avez encor rien vu… Chef d’oeuvre.
Et ce dernier Aimer boire et chanter est aussi un petit bijou. Un Resnais ça fait toujours cet effet « ah, le cinéma ça peut aussi être ça ». Avec plus ou moins de grandiloquence et de réussite (on ne peut pas pondre un « la vie est un roman » tous les deux ans) Resnais (se) réinvente sans cesse.
C’et boulversant et si plaisant à regarder.

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