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La République Du Cinéma

Alacrité/Bacri, contre-emploi? Pas sûr.

Par Annelise Roux

Depuis le temps qu’on en rêvait : Jean-Pierre Bacri, utilisé dans un contre-emploi où il serait enfin lui-même. Un peu bougon, parce que renfermé comme nombre de timides, de rêveurs délicats qu’un rien blesse. Séduisant. Un jeune premier crédible. Son éclat de chocolat au front, en plein milieu ? Il aurait pu se le faire enlever, mais sûrement pas : grain de beauté sur la lèvre de Cindy Crawford.

Nous y sommes. Ce statut lui va bien, à Jean-Pierre. Il suffit qu’il monte dans un avion, quitté par sa femme (Isabelle Gélinas), esquissant tant bien que mal un sourire pour faire propre et digne, qu’il s’efforce d’engager une conversation à bâtons rompus histoire de, avec le voisin d’à côté qui ayant moins de classe morale, bouffi de normalité, le reçoit comme un importun bavard, pour se convaincre que ce Pierrot mélancolique qui déguise son raffinement et ses doutes sous une bogue est parfait pour incarner François Sim, l’anti-héros du nouveau film de Michel Leclerc, directement inspiré du livre éponyme de Jonathan Coe.

Moins séduisant que Sara Forestier, dont nous avions apprécié les méthodes pour réduire les « fachos », dans « Le Nom des gens » ? La jeune Bahia Benmahmoud, jupe au ras des fesses, décolleté sinon pléthorique, en tout cas pas trop comprimé qui payait de sa personne en allant traquer la xénophobie au plus profond, s’envoyant sans mesquinerie économe les antisémites, les patrons esclavagistes, ceux que la peau noire dérange ou qui cassent de l’Arabe pour les guérir de leur hideur, sous l’œil dilaté d’un Jacques Gamblin soufflé, rapidement ébloui ?

Question de point de vue. Le personnage de Jean-Pierre Bacri, a priori moins haut en couleur, démarre plutôt en demi teintes. Il va parcourir à peu près toutes les nuances de l’arc-en-ciel avant d’arriver à bon port.

Michel Leclerc est ce cinéaste généreux qui ne peut s’empêcher de mentionner le Parti Socialiste. « Le Nom des gens » comptait Lionel Jospin en guest star. Ici, allusion est glissée à Jean Poperen, autre figure du PS. Riff amusant et qui n’est pas gratuit. Poperen lors de son décès en août 1997 avait été qualifié par Libération à l’époque de « minoritaire pour l’éternité », ce qui bien entendu dans le contexte a valeur de compliment. Sans tourner à la rengaine, cela rappelle de manière claire le bord pour lequel le réalisateur penche, tout au moins la nature de ce qui le préoccupe, entraîne sa caméra. La difficulté à vivre dans un monde de plus en plus dur, confus, peu solidaire, où les désirs peinent à être identifiés ou sont rarement suivis.
Le film, profus, ne soutient pas une narration trop rigoureuse, faisant appel aux digressions, aux flashback, aux bonds dans le temps et même à une histoire parallèle, celle de Donald Crowhurst, ce navigateur britannique parti en solitaire dont la vie avait déjà inspiré « Les Quarantièmes Rugissants », qui se distingua pour avoir envoyé de fausses positions alors qu’il participait à la course autour du monde Sunday Times Golden Globe Race, puis finit probablement par se suicider en sautant de son bateau, le Teignmouth electron, lorsqu’il ne fut plus en mesure de donner le change.

Ode aux perdants, à ceux qui rament, s’égarent ?

François Sim vu par Michel Leclerc n’est pas un perdant lambda.
Il espionne son ex-épouse en se faisant passer pour une amie sur internet, échangeant confidences et désabusement sur la vie de couple, déçoit les attentes très ordinaires de sa toute jeune fille rivée à ses textos, voire même l’effraie lorsqu’il s’essaie maladroitement à ouvrir devant elle les battants d’un vrai rêve non téléphoné, aventureux, mal bâti. C’est que son rêve à elle, comme ceux de son ex-femme, étaient plus convenus et donc, mieux encadrés.

C’est ce même homme qui n’a pas été désiré, ses parents n’ayant guère été heureux – d’ailleurs, ils ont divorcé – qui aura les larmes aux yeux en apprenant de la bouche d’un amour de jeunesse, une femme qu’il a connue jeune fille, qu’il retrouve et à côté de laquelle il passe de nouveau, que son père à lui se masturbait sur une photo pliée en deux qui les représentait, son frère et elle. Douleur d’apercevoir sous un jour impossible à éclaircir tant il confine à l’intime, ce père aimé, mais mal connu en somme, qu’il est sur le point justement de rejoindre dans les Pouilles.

Plutôt qu’un loser au sens générique, Sim est un homme tâtonnant, ne sachant guère où poser les pieds pour rencontrer une terre ferme, accueillante. Plus délicat en tout et pour tout que ses collègues, représentants comme lui en brosses à dents, au bord de l’apoplexie devant une nouvelle voiture de fonction, la perspective d’effectuer des ventes ou gagner plus d’argent… Une Cendrillon malmenée, réfutée, moquée par ses semblables, ignorante qu’il ne lui manque peut-être simplement qu’un prince digne de ce nom pour trouver la pantoufle de vair qui habillera son pied.

La longue manière d’épiloguer sur la solitude via les conversations avec le GPS, censée représenter un des ressorts comiques majeurs du film, trop inspirée de Marco Ferreri (« I Love You », 1985, dans lequel Christophe Lambert tombait amoureux de son porte-clés) fonctionne sur la répétition, efficacement, sans plus. Un humour d’une mélancolie plus fine et poignante rôde dans d’autres scènes davantage cryptées, là où on l’attend moins.

La scène d’amour inachevée, avec une Valeria Golino que l’âge en l’empâtant à peine a rendue d’une sensualité encore pire, magnifique avec ses yeux de poupée Bella, ses traits de Sophia Loren en train d’étendre son linge sur une terrasse, oscille entre drôlerie effarouchée et tristesse inconsolable.
Mathieu Amalric est d’une ambiguïté redoutable. Il m’arrive à l’épaule? Probable, et alors? Comme cette chose de la valeur qui n’attend pas le nombre des années… Mal rasé, pas trop bien arrangé non plus, avec un je ne sais quoi de féminin et d’ultra viril, il n’y peut rien, son dandysme naturel dû au fait qu’il a un cerveau ressort. Implacable, celui-là aussi. Lorsqu’il nous glisse ses œillades en biais, qu’il tire sur sa clope les dents un peu noires, on dirait Gainsbarre ayant décidé de se comporter en pur gentleman. Royal, lorsqu’il repêche l’air de rien notre Sim, lors d’un dîner où le pauvre François une fois de plus bade devant celle qu’il ne faut pas : la jeune femme, propre nièce du personnage joué par Amalric s’esclaffe de bon cœur sans penser à mal ni chercher midi à quatorze heures. Un de ses admirateurs, fanfaron fringant et fat met François en boîte. Lui ne se défend pas, bras ballants. Laissé sur le carreau, k-o sans soigneur ni agrafes sur l’arcade, si l’autre ne s’était pas mêlé de voler à son secours. Foutage de gueule en règle, l’arroseur arrosé, ni vu ni connu.

Derrière le récit éparpillé, le jeu de pistes léger et tout de même grinçant, plane la question de la bestialité des hommes à faire haro sur le baudet – pas méchamment, parfois, par réflexe. Ceux qui sont rétifs à la tendance sont qualifiés de désadaptés alors qu’ils peuvent s’avérer plus forts, mais de maturation plus lente, sel de la terre qui n’a pas encore deviné quelle saveur mérite d’être rehaussée.

L’interrogation de savoir qui on est, ce que l’on désire, si les défis qu’on se lance, les victoires auxquelles on aspire sont les bons :  est-ce si malheureux, dans le cas inverse, de rater nos buts ?

Quelle tendresse Michel Leclerc, sa coscénariste Baya Kasmi, Mathieu Amalric et Jean-Pierre Bacri revenu dénudé, grandi de son trajet initiatique entre neige de Bourg-en-Bresse et soleil de Bari mettent-ils à nous enseigner que la vie finalement est toujours devant, qu’il suffit peut-être de comprendre qu’il nous faut aimer d’abord ceux qui nous veulent du bien,  et se trouver.

« La vie très privée de Monsieur Sim » de Michel Leclerc.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

16 Réponses pour Alacrité/Bacri, contre-emploi? Pas sûr.

Polémikoeur. dit: 8 janvier 2016 à 11 h 49 min

Au test, un peu idiot (mais…),
du visionnage muet de la bande-annonce,
le film a l’air bavard et le montage
donne presque l’impression de le voir
entier. C’est alors le moment de lire
la critique. Confirmation d’un certain
foisonnement. Plutôt en sympathie,
c’est parti pour la bande-annonce,
avec le son, cette fois, pour bien
retrouver la recette plaisante
d’une promenade au parcours erratique
en compagnie d’un catalyseur de situations
tête d’affiche. Bref, une sorte de conte
mais Noël n’est-il pas juste passé ?
Ok, il y a d’autres contes que de Noël
mais il y a peut-être quand même
une saisonnalité du conte.
La reprise du début d’année
lui est-elle très propice ?
Pourquoi pas, il vaut juste mieux
choisir un jour avec une lumière,
un éclairage, qui ne montre pas trop
les fils du petit théâtre des marionnettes
dont le titre promet un accès très spécial
aux coulisses les plus secrètes.
Il y a intérêt à ce que la promesse
soit tenue pour que le film
vaille le déplacement.
Durmoyensouplement.

sophie dit: 8 janvier 2016 à 18 h 38 min

Papier en empathie, c’est sûr, et c’est le moment de se rappeler que celui qui aime est celui qui a raison ou tout au moins que le regard qui perçoit la beauté là où d’autres ne voient que du vide ou du flou ou du moyen, n’est peut-être pas le pire. Pas trop aimé le film que je trouve raté mais quel dommage, car en effet, tout était là, pointé par Annelise.

Magali dit: 8 janvier 2016 à 18 h 47 min

Je dois dire que Jean-Pierre Bacri a une façon de jouer qui m’agace. Comme Agnès Jaoui d’ailleurs, façon faussement naturaliste, entre bégaiement et rapidité. L’acteur a du charme et du talent mais son jeu veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes – et moi, j’ai l’impression de lire ses intentions en permanence quand je le vois à l’écran (d’ailleurs je ne le vois qu’à l’écran!). Suis-je la seule à ressentir ça? Tout le monde l’adore mais est-il réellement un grand acteur?

grégoire dit: 8 janvier 2016 à 18 h 49 min

Magali, pardon mais on s’en fout que ce soit pas un grand acteur. Ce qui compte, c’est qu’il serve son personnage…

Cinéfou dit: 8 janvier 2016 à 18 h 58 min

Très bon papier mais pas d’accord sur le film. Peu importe. Ai vu dans une autre chronique de la République que Jacques et je ne sais plus qui parlaient de « Au-delà des montagnes », le film de Jia Zang ke. En effet, c’est un chef d’oeuvre absolu. Un film sur le temps où le générique arrive au bout d’une heure! Mais c’est pas pour ça qu’il est génial… Allez le voir. C’est un ordre – je plaisante, pas tant que ça…

Cinéfou dit: 8 janvier 2016 à 19 h 01 min

Ah oui, j’oubliais: un contre emploi pour Bacri? Franchement, pas tant que ça… Il fait toujours des atrabilaires amoureux ou pas, c’est vrai, et là, il est altruiste et un peu jovial. Bon, mais il est fondamentalement dans le droit fil de son personnage du Goût des autres, non?

Annelise Roux dit: 9 janvier 2016 à 16 h 42 min

Magali hier : les préventions, ah oui. Quelquefois difficiles à contourner. Moi c’est Benoit Poelvoorde. Je ne l’aimais pas a priori. Le fait de m’astreindre à ne pas être toujours d’accord avec moi-même m’a permis de m’ouvrir à de belles surprises, y compris le concernant.
Cinéfou, j’ai vu le film de Jia Zhang-Ke. Il est merveilleux, je suis d’accord,mais voilà, pas chroniqué… J’espérais que Jacques Chesnel nous livrerait ses impressions à ce sujet.

Sophie dit: 9 janvier 2016 à 18 h 38 min

Si je peux me permettre, le film de Jia Zhang Ke est en effet de toute beauté. Courrez le voir, ceux qui ne l’ont pas vu. Ce cinéaste explore son pays avec une énergie et une sens poétique à couper le souffle. « Still life » portait sur cette nouvelle Chine qui s’édifie en noyant l’autre, et c’était comme un lent naufrage. Cette fois, c’est un naufrage d’une autre nature, puisque c’est la vie même à prendre comme une embarcation qui coule. Jacques, qu’en pensez-vous?

L'autre Jacques dit: 10 janvier 2016 à 10 h 01 min

Grand oublié du palmarès du festival de Cannes 2015, « Au-delà des montagnes » est en effet une pure merveille, à ne pas rater. Un quart de siècle de la Chine contemporaine (1999-2025) et, malgré tout, une lueur d’espoir finale dans le chaos environnant : les fils mondialisés et dépossédés de leur langue maternelle aiment toujours leur Mama China, restées dignes et expertes dans l’art de la confection des raviolis à la vapeur, même lorsqu’elles ont fait le mauvais choix, celui de l’enrichissement à tout prix face à la tradition séculaire croulante !

Annelise dit: 10 janvier 2016 à 10 h 19 min

@18h38 : chers internautes, je confirme le conseil de Sophie! Quatre lignes suffisent à apposer sa marque
@ Jacques Chesnel : oui faites-le sur le nouveau fil du « Homard », cédez à la demande générale, nous vous attendons avec joie.
@l’autre Jacques de ce matin : joli brin de plume, chez vous aussi, dites…qui met l’eau à la bouche, bravo

fouine33 dit: 10 janvier 2016 à 14 h 37 min

Pour moi,Bacri dans le role de François Sim à quelque chose de Forrest Gump,en errance permanente, sans accroche ni lien un peu à le Gravity mais s il est dans cette non communication, cette absence d apparente empathie , c est plus par défaut d un regard aimant que par vacuité personnelle! Belle performance d acteur de Bacri, ah la scéne de la pomme de terre néttoyée a le brosse a dent! Et merci à Annelise pour ce beau portrait psychologique qui m a donné envie d aller voir ce film

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