de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Almodovar classe l’affaire

Par Sophie Avon

Quand le pays souffre, la croisière s’amuse. Que faire d’autre dans un monde où les démocraties tanguent sous le joug de la finance ? « Les amants passagers » n’est sans doute pas un « grand » Almodovar mais il y a quelque chose de roboratif à voir un cinéaste de plus de 60 ans dispenser sa bonne humeur pour consoler une nation en crise.  Mieux : se servir de cette crise pour en raconter les dépressions et les espérances, les désillusions et les effrois, le tout sous forme d’une farce sans complexe où pour conjurer le néant, on s’envoie en l’air. Rien n’est plus simple puisqu’on y est déjà.  Et tant pis si le vol est aléatoire, tant pis si faute d’être à la hauteur du rêve économique, il fait des ronds dans le ciel en attendant qu’on lui vienne en aide.

Y’a –t-il un pilote dans l’avion ? Oui, mais il n’a pas grand moral et très peu de moralité. Il sait son appareil au bord de la catastrophe, tient le manche comme il peut, n’a pas grand-chose à faire à vrai dire, à part tâcher de garder son calme. Son équipage est dans le même état, professionnel jusqu’au bout de ses ongles manucurés,  mais pas très rassuré depuis qu’une panne à bord les oblige à voler au-dessus de la Mancha en espérant qu’une piste se dégage. Seul devoir désormais: divertir les passagers. A ceux de la classe économique, de quoi dormir profondément, aux classes Affaire, un joyeux mélange de champagne, de vodka et de jus d’orange (typique des années 80), agrémenté d’un soupçon de mescaline, le tout portant les plus réfractaires au désir et les plus secrets à l’épanchement.

Que demande le peuple ? Du plaisir et une bonne catharsis. Parmi les voyageurs qui  se préparent au crash tout en espérant s’en sortir car l’espoir est une vertu éminemment humaine, Bruna (Lola Duenas) est une voyante à moitié irréelle mais totalement vierge dont le but est de ne plus l’être.  Autour d’elle, une star de la presse du coeur, Norma (Cecilia Roth),  un séducteur, un mexicain interlope, un escroc, sans parler des trois stewards (Javier Camara, Carlos Areces, Raul Arévalo) et des deux pilotes (Antonio de la Torre et Hugo Silva) dont les frasques antérieures n’ont plus de secret pour personne, mescaline et proximité de la mort obligent.

D’ailleurs, si Almodovar n’a pas de solution face à la crise, il a une véritable caisse à outils dès lors qu’il s’agit de cinéma.   Et comme c’est en artiste qu’il voit les choses, le huis clos de l’avion n’aura de cesse d’abolir les frontières entre espace public et espace privé, autrement dit de mettre l’intime au cœur du social – ce qui est une définition possible de la fiction. Le huis-clos ainsi redessiné est plus que jamais un paradis artificiel où chacun va peu à peu se débarrasser de ce qui l’encombre, non seulement de ses masques mais aussi des secrets qui le tourmentent. Les stewards eux, de plus en plus folles, n’en sont pas moins dévoués à leurs passagers et trop heureux d’improviser une petite revue  (« I’m so excited » des Pointer Sisters, chorégraphié par Blanca Li)  qui est à la comédie musicale ce que « La guerre des boutons » est au film de guerre…

Il va de soi que tout cela n’est pas sérieux, que la comédie part en vrille, que le délire est une façon de travestir la peur et que côté travestissement, ils sont globalement très doués. Il n’empêche: homos, hétéros, travelos ou puceaux, tout le monde est mû par ce qui à l’heure de mourir, semble à la fois le plus futile et le plus essentiel. Et il n’est pas indifférent que ce soit un cocktail des années  80 qui se mêle de faire décoller la classe Affaires – à prendre elle aussi au sens métaphorique. Elle n’est pas si loin la Movida, époque bénie de la jeunesse où l’énergie et la provocation étaient les seuls viatiques d’une société qui voulait vivre. Aujourd’hui, elle voudrait bien survivre.

Sortie le 27 mars.

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