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La République Du Cinéma

« American sniper »: une existence qui bascule

Par Sophie Avon

Il aimait la bière et les rodéos. Elevé au Texas dans l’amour de son pays, par un père pas commode. Patriote avant d’être tireur d’élite, anéanti en voyant  les tours du World Trade Center s’effondrer en direct à la télévision et s’engageant illico parmi les « S.E.A.L » – les forces spéciales de la marine de guerre américaine.

Marié à une femme qui s’alarmait de ses absences, même quand il rentrait du front, incapable de mener une vie normale. En épouse aimante, elle le suppliait de ne plus repartir. Mais il repartait, noyant ses traumatismes dans un surcroît de colère contre l’ennemi. Sniper à l’œil redoutable, à la gâchette précise. Il détenait le record de cibles humaines, plus de 200. Ses copains l’appelaient « la légende ». Ses ennemis, « le diable ».

Chris Kyle est rentré d’Irak un beau jour de 2009 et s’est fait tuer quelques années plus tard, à bout portant, par un ancien marine de 25 ans pris d’un accès de folie. Il avait rédigé son autobiographie, laquelle a permis à Jason Hall, scénariste et producteur, d’écrire cet « American sniper » qui a fait couler beaucoup d’encre aux Etats-Unis, se retrouve nommé plusieurs  fois aux Oscars et a déjà dépassé les recettes de « Il faut sauver le soldat Ryan » de Steven Spielberg qui détenait le record de fréquentation du film de guerre.

Car ce nouveau Clint Eastwood – un temps dévolu à Steven Spielberg justement – est une matière lourde. Une œuvre de cinéma à la fois puissante et elliptique, précise comme les tirs répétés des snipers et d’une humanité poignante. C’est un mauvais procès de reprocher au cinéaste de glorifier la guerre alors que le film ne cesse d’en dénoncer les conséquences. Pas plus qu’on ne peut en vouoir à l’auteur de « Gran Torino » d’avoir fait un héros de Chris Kyle, lequel prétendait n’avoir aucun remords vis-à-vis de ses victimes. D’abord parce que l’héroïsation est  le fondement même du cinéma américain dont Eastwood, 84 ans, est une sorte de représentant majuscule. Ensuite parce que s’il en fait un homme héroïque, il en fait surtout un être vulnérable qui chez lui, devant une télévision éteinte, voit et entend la guerre comme s’il y était encore. Il est comme un fantôme tout un muscles – pour l’incarner, Bradley Cooper a pris quelques kilos mais il restitue sa détresse intérieure avec une bouleversante vérité. Quand Kyle rentre chez lui, serre sa femme dans les bras et joue avec ses enfants, il est ailleurs. Sa vraie maison est sur les toits d’Irak, Ramadi, Falloujah, Sadr City, l’œil rivé à son viseur. Il a vu ses copains tomber, il sait que leur vie dépend de lui. Il n’a pas pu les sauver tous, mais il sait qu’en éliminant la bonne cible, il préserve les siens. Et au-delà, une certaine idée de son pays. Alors il observe, promène sa lunette le long des rues, patiente, vise. Tire. Parfois à plus de 1500 mètres. Parfois tuant un gosse. « Je ne voyais pas le premier comme ça » dit-il après avoir tiré sur un enfant qui s’apprêtait à lancer une grenade contre le convoi des Américains.

« Tu penses au jour où il y aura quelqu’un au bout du fusil ? » lui avait demandé Taya, son épouse alors qu’ils n’étaient pas encore mariés et qu’ils se baladaient dans une fête foraine.

Eastwood a le génie des récits de vie. Celle de Kyle a beau être courte, il donne à ressentir les étapes d’une existence qui bascule lentement, qui perd son innocence, qui s’accroche désespérément à un patriotisme infusé depuis l’enfance. Le film, d’abord en boucle, puis en aller retours chronologiques de la guerre à la vie de famille, multiplie les étapes, bouscule les repères, expédie les figures imposées  – le mariage, les enfants – mais dilate le temps, étire les durées quand perché sur un toit, Kyle se pétrifie, transformé en oiseau de proie.  La façon dont Eastwood dose la violence et l’amour, la sécheresse des tirs et le flottement de la supposée vraie vie, la façon dont il fait monter la tension sans jamais aller chercher les larmes, est proprement magnifique. Une tempête de sable, près de la fin, menace toute visibilité au moment crucial et le cinéaste la filme, qui dévore le ciel, trouble les perceptions, aveugle Kyle et ravit aux spectateurs l’image. C’est la guerre. Un grand noir où les bruits réveillent en sursaut longtemps après.

« American sniper » de Clint Eastwood. Sortie le 18 février.

 

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commentaires

16 Réponses pour « American sniper »: une existence qui bascule

Jacques Barozzi dit: 19 février 2015 à 18 h 10 min

On ira le voir demain.
JC est trop laid pour comprendre le bel Eastwood (Bois d’Est), qui a 80 berges passées est encore capable de créer la polémique !

burntoast dit: 19 février 2015 à 20 h 00 min

Je viens de le voir cet après-midi. ça remue les tripes.
On ne voie pas trop comment peut se faire un retour à la vie civile après toute cette adrénaline.
Les images « patriotiques » de la fin n’ont pas été tournées par Clint Eastwood, ce sont des vraies images de l’enterrement au Texas.
Cela me fait penser à petit film pour la télé sur des soldats anglais qui opéraient en Yougoslavie pour le compte de l’ONU, et qui assistaient aux massacres sans avoir le droit d’intervenir. Après, on les voyait revenir à la vie « normale » dans un Angleterre parfaitement indifférente au conflit, dans une ville de province d’un ennui mortel. Il n’y avait pas de réadaptation possible.

Clint dit: 20 février 2015 à 6 h 56 min

« On ne voie pas trop comment peut se faire un retour à la vie civile après toute cette adrénaline. »
Il paraît que les « vétérans du Viet Nam » sont en cassés la plupart cf les anciens appelés dans ‘nos’ colonies

« JC est trop laid pour comprendre »
jc est laid débile et pervers- fais gaffe jc!

Jacques Barozzi dit: 20 février 2015 à 19 h 52 min

Formellement, c’est d’une grande virtuosité !
On ne s’ennuie pas un seul instant, du début à la fin on n’oublie pas que l’on est dans un film d’Action !
Pour le reste, on aime moins : travail-famille-patrie et culte de la virilité, avec les Bons Américains d’un côté et les Méchants « terroristes » Arabes de l’autre. Ces derniers semblent avoir remplacés les Indiens des anciens westerns et les asiatiques des films d’espionnage.
Il est vrai qu’Eastwood nuance un peu son propos.
Quand Chris Kyle dit à son pote en Irak : « nous défendons le bien et le mal c’est eux (leurs ennemis) », celui-ci, désabusé, lui répond : « le mal est partout ».
A part ce genre de saupoudrage, le film fait de la propagande à la gloire de l’Amérique : classiquement hollywoodien.

La réalité est plus complexe.
On ne nous dit pas tout, Sophie !

Castex dit: 21 février 2015 à 23 h 52 min

Merci Monsieur Eastwood pour ce film d’une délicatesse sublime. Quelle poésie. Bravo. Le thème était un piège, mais c’était sans compter sur le génie de Clint Eastwood. Son amour de l’humanité fait exploser l’écran.

Polémikoeur. dit: 5 mars 2015 à 13 h 37 min

Sans surprise, convenu,
peut-être la prison du scénario ?
Pas de quoi fabriquer une légende,
tout au plus un outil de propagande.
Service minimum, compte tenu
des talents et moyens déployés.
A côté de la cible.
Tireurdélittement.

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