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La République Du Cinéma

Arnaud Desplechin : « Jimmy souffre d’un mal universel »

Par Sophie Avon

Rencontre avec Arnaud Desplechin dont « Jimmy P. » est à l’affiche depuis mercredi. Lire critique du film dans FILMS.

Jimmy P. est un Indien et il revient de la guerre en Europe. On imagine qu’il va avoir des choses terribles à révéler. Or, le film s’en garde…

Les blessures de Jimmy P. ne sont pas des traumatismes de guerre. Ce sont des souffrances plus humbles, mais c’est à l’occasion de la guerre qu’elles se sont manifestées sous forme de symptômes. Jimmy souffre de ce dont chacun souffre. Sa douleur est universelle.

Jimmy est Indien, George Devereux est hongrois. Rien ne devrait les rapprocher…

Une des conditions de leur amitié, c’est qu’ils sont tous les deux rescapés de génocides – mais le moteur est sous le capot, on ne le voit pas. Georges Devereux reconnaît Jimmy en tant qu’Indien, mais il lui restitue sa dimension intime. Je trouve que quand on filme des victimes de violence sociale, en général, on ne les montre pas dans leur intimité. Or Georges Devereux lui permet de raconter le roman de sa vie. Au fond, quand je résume le film d’une boutade, je dis : c’est l’histoire d’un mauvais juif qui rencontre un mauvais Indien. Ni l’un ni l’autre ne plaident pour leur communauté. Ils ne sont représentants que d’eux-mêmes.

En quoi était-ce si important pour vous de tourner aux Etats-Unis ?

C’est un vieil engagement lié à la Nouvelle vague pour qui le décor naturel était essentiel. Moi, je pense toujours que l’espace va m’ouvrir à autre chose, me donner de nouvelles pistes. Pour autant, même si je plante ma caméra dans la réserve qui fut réellement celle de Jimmy P., je n’en fais pas forcément quelque chose mais je me dis que cela imprime le film. Au fond, je n’ai pas le goût de l’exotisme, et même je m’en méfie. Mon seul travail de cinéaste, c’est de rester avec Jimmy.

Est-ce quand même « votre » film américain ?

Je ne l’ai pas pensé comme tel. Ce qui me plaisait, c’était de partir du livre de Georges Devereux et de tourner là-bas. D’ailleurs, Jimmy et Georges sont deux hommes qui apprennent à devenir américains, à occuper un territoire comme moi-même je l’occupe en faisant un film en Amérique.

Mathieu Amalric campe un Georges Devereux très extraverti, avec un accent à couper au couteau…

Georges Devereux a un côté haut en couleurs qui fait qu’on a tendance à le prendre pour un escroc. Si bien qu’on se demande comment il va arriver à guérir Jimmy. Il est hâbleur, menteur, frondeur. Et puis j’avais envie que le sauvage, ce soit lui tandis que le policé, c’est l’Indien. L’accent, c’est encore autre chose. En voyant Mathieu Amalric dans « Munich » ou dans « Quantum of solace », j’avais un problème avec son accent français. Je me disais qu’il fallait trouver autre chose, un accent hongrois en l’occurrence.

Georges Devereux n’était pas très apprécié par ses pairs…

Il était au chômage, c’est pourquoi on a l’entièreté du verbatim de sa psychanalyse avec Jimmy ! Mais l’hôpital militaire de Topeka le fait quand même venir parce qu’il est ethnologue et qu’il connaît bien les Indiens. Il y a à l’époque un grand respect pour les vétérans et l’hôpital veut porter un diagnostic précis sur son soldat. Georges Devereux aura été le scribe de Jimmy qui retourne à l’anonymat, mais il ne serait jamais resté dans l’histoire, il ne serait jamais devenu un grand psychiatre s’il n’y avait pas eu Jimmy. Les deux hommes se sont inventés mutuellement…

A la fin, Devereux dit durant sa propre analyse qu’il n’est pas coupable du génocide indien.

Je crois qu’il ment quand il dit qu’il ne se sent pas coupable des crimes de l’Amérique. D’autant plus qu’il veut appartenir à ce pays. Mais il ne vaut pas se laisser écraser par cette culpabilité, il faut avancer, dépasser cette tension, et c’est ce désir d’aller plus loin qui les pousse, l’un et l’autre d’ailleurs.

Le travail d’un acteur américain est-il très différent de celui d’un acteur français ? 

Quand on fabrique un film, il y a un moment où le personnage appartient à l’acteur et au réalisateur, et puis, arrive le moment où le réalisateur doit foutre la paix à l’acteur pour qu’il se l’approprie entièrement. Benicio est incroyablement actif et créatif en amont de cette construction. Je me suis rendu compte qu’il avait appris le livre par cœur, il enquête sur chaque réplique, il me harcelait de questions. Mais pendant les prises, il fallait que je lui foute la paix. Alors qu’avec Mathieu, c’était l’inverse.

Aviez-vous pensé à Benicio Del Toro tout de suite ?

J’ai pensé à lui pendant l’écriture du film. C’était une condition sine qua non pour moi que ce soit lui – même si je ne le lui ai pas dit. Pourtant, j’avais vu pas mal d’acteurs mais sans trouver Jimmy. Le fait qu’il ne soit pas tout à fait américain puisqu’il est né à Porto Rico, ça joue évidemment dans la profondeur de son personnage. Il a vraiment quelque chose de commun avec Jimmy P.

D’où vient votre intérêt pour la psychanalyse ?

Cela vient de mes années de jeunesse, quand je suis arrivé à Paris. Je savais que je ne ferais pas de grandes études – à l’Idhec (l’ancienne Fémis, ndlr), on apprenait surtout à tenir une caméra – et comme les Cahiers du cinéma se référaient beaucoup à Lacan, qui est d’ailleurs mort en 1981, l’année où je suis arrivé à Paris, comme on me disait que c’était l’homme le plus intelligent du monde, je me suis décidé à lire ses séminaires… Pour moi, il y avait là un lien évident avec le cinéma, ça donnait une grille de lecture aux films…

Cette entrée a été publiée dans Entretiens.

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commentaires

30 Réponses pour Arnaud Desplechin : « Jimmy souffre d’un mal universel »

JC..... dit: 14 septembre 2013 à 13 h 19 min

Y a t il crime lorsqu’un tigre bouffe une gazelle pour vivre ? Certes non, c’est la Nature, et c’est bien naturel !

Y a t il crime lorsque les colons européens viennent en Amérique bouffer des Indiens ? Certes oui, c’est un acte immonde !

Bref, l’homme se situe en dehors de la Nature. Cherchez l’erreur et la source des problèmes …

PS : cet interview du metteur en scène fait ressortir ses limites. Amusant !

renato dit: 14 septembre 2013 à 14 h 15 min

u.,

ce n’est pas le premier, ni ce sera le dernier d’ailleurs, qui attache le wagon Spencer à la locomotive Darwin… c’est toutefois vrais que l’on peut remonter le courent jusqu’à la prédestination par décret divin… et plus récemment on trouve l’eugénisme… mais bon, on est sur terre, entre humains. En tout cas, le contre le spencérisme on se tiendra à « La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe », de Darwin.

JC..... dit: 14 septembre 2013 à 15 h 28 min

Non seulement il est atroce ce commentaire de JC, mais franchement dégueulasse ! Sauf l’aspect « limité » du commentaire du metteur en scène, n’est ce pas ?…

JC..... dit: 14 septembre 2013 à 15 h 41 min

« comme les Cahiers du cinéma se référaient beaucoup à Lacan, qui est d’ailleurs mort en 1981, l’année où je suis arrivé à Paris, comme on me disait que c’était l’homme le plus intelligent du monde, je me suis décidé à lire ses séminaires… Pour moi, il y avait là un lien évident avec le cinéma, ça donnait une grille de lecture aux films… »

ATROCE !

JC..... dit: 14 septembre 2013 à 16 h 13 min

Sophie, je suis désolé mais la lecture des séminaires de Lacan … vous vous rendez compte ?

Comment croire qu’un brave petit gars de la pellicule peut s’envoyer, ne serait-ce qu’un peu de cette infâme salade lacanienne… Qui peut y croire ?

ATCHOUM… !

JC..... dit: 14 septembre 2013 à 17 h 03 min

Je suis rescapé d’un génocide universitaire qui a écrasé tant d’adolescents créatifs ! J’ai vu tomber tant de mes camarades au combat de bureau, perdant leur sang-froid et leurs idées pour de l’argent, ils sont si nombreux ceux qui meurent d’un gros mensonge, en réunion …

pado dit: 14 septembre 2013 à 19 h 29 min

C’est beau un matheux qui prend plaisir à faire un plus un, doucement, tranquillement, sans variable quantique (je ne sais absolument pas si ça peut exister) au rythme du clapotis qui vient battre les flancs de son vaurien.
Calme, douceur, volupté.

pado dit: 14 septembre 2013 à 19 h 33 min

A part ça, Castres encore vainqueur, je sens que le calme et la volupté se barrent à tire d’ailes et que notre matheux nous réserve un pilou pilou de derrière les fagots.

pado dit: 14 septembre 2013 à 19 h 38 min

Mourir d’un mensonge en réunion ?
Possible.
Le problème c’est que pour JC tu passes de la salle à la rade et que si tu as un maillot tu ressuscites entre les girelles.
Alors que pour nous (pauvres de nous) tu passes par la vitre du 35ème et tu fais tache sur le parvis.
Deux poids (la gravité) deux mesures.

pado qui se demande si ça veut bien dire quelque chose dit: 14 septembre 2013 à 19 h 46 min

Toujours à part ça :
« Sa douleur est universelle. »
c’est beau comme du Lacan

renato dit: 15 septembre 2013 à 8 h 50 min

Pas du tout apprécié « Jimmy P. ». Une belle histoire racontée de manière « asthmatique » devient une mauvaise histoire.

Il aurait dû lire McLuhan plutôt que Lacan — c’est vrai que ce genre de fantasy est amusant, mais il n’apporte rien, aucune substance, comme théorie littéraire ça a marché avec Freud et Jung (voir Ernst Bernhard et Fellini) ; mais Lacan, le pauvre, toujours à aboyer dans la cour pendant que la caravane passe…

u. dit: 15 septembre 2013 à 10 h 13 min

« Bref, l’homme se situe en dehors de la Nature. Cherchez l’erreur et la source des problèmes … »

Je suis un être sensible, et certaines images ou paroles me laissent des cicatrices.

Cette nuit, j’ai mordu ma compagne.

Fellatio Nelson, amiral dit: 15 septembre 2013 à 10 h 28 min

J’ai, cette nuit, vécu l’inverse. Morsure de vengeance ? Maladresse ? J’ai hâte de reprendre la mer.

u. dit: 15 septembre 2013 à 16 h 28 min

Ta douleur, Dupeyron, sera donc éternelle ?
Et les tristes discours
Que te met en l’esprit le déni culturel
L’augmenteront toujours ?

Madame Fellatio Nelson dit: 15 septembre 2013 à 18 h 29 min

Sois sage, ô mon Violeur, et tiens-toi plus pépère.
Tu réclamais à boire ; du Bowmore ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la Terre,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

JC..... dit: 16 septembre 2013 à 8 h 02 min

Parler cinéma est une excellente idée, sauf que ces films présentés, critiqués, disséqués, ne sont pas sortis partout, donc … pour dire quoi ?
(… bon ! on improvisera : j’ai lu un bouquin qui s’intitulait « Comment parler des livres qu’on a pas lu ! ». Suffit de transposer Livres/lu…Films/vu…)

u. dit: 16 septembre 2013 à 9 h 09 min

Il faut quand même dire des choses à partir de ce qu’on voit déjà, JC.

Je remarque que dans l’entretien, AD tient des propos constamment intelligents et to the point.
Ça ne va pas de soi. Combien de bons cinéaste, devant un micro, y vont sur leur film de commentaires inutiles ou à dormir debout?

Autour de thèmes qui pourraient être des monstres (l’Amérique, l’Inconscient, voire le Judaïsme –et autres gros animaux à majuscule), on s’intéresse aux parcours d’individus et non aux assommants mythes collectifs, c’est très bien.

Et puis il faut arrêter de croire qu’on peut se débarrasser de Lacan en quelques mots, JC.
C’est un être transgénique du second 20ème siècle français, une sorte de mobile calderien à effets multiples.
Quand son Séminaire a paru en volumes, c’était de fort beaux livres, avec une photo de couverture un peu décalée, qui servaient surtout à draguer.

En ce temps-là, elles n’étaient moches que dans les sectes.
La vaste mouvance anarcho-désirante était une terre d’exploration et d’invention, un vaste espace aléatoire et chaotique, où on ne séparait pas le geste et la parole.
Ce n’est guère qu’autour de ce sexe intellectuel que se mettaient en oeuvre les slogans militants d’un autre âge: « unité à la base et dans l’action »!

(Je sais, le compteur. J’aurais pu faire trois tranches).

pado dit: 16 septembre 2013 à 19 h 28 min

Fellatio mon p’tit coeur, vous pouvez laisser vos réflexions pour la boutique d’en face
Tentez le coup, parlez nous de rien pour faire avancer le compteur et vous aurez un grand sentiment de plénitude (mais non renato ce n’est pas un oxymore)

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