de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Au fil d’Ariane »: Robert Guédiguian réalise un rêve

Par Sophie Avon

C’est une fantaisie. Une de ces comédies où l’insolite et le rêve sont là pour proposer une récréation et solliciter l’imaginaire. Robert Guédiguian va ensuite s’attaquer à un tournage consacré au génocide arménien, il a eu envie de cette respiration  en Méditerranée, entre éden marseillais et réinvention du monde.

Au début, sa caméra se faufile le long  d’une sorte de cité idéelle comme on en voit dans les maquettes d’architectes. Une ville passée à la chaux et dont les individus sont sans visage. Et si le labyrinthe de Thésée était au cœur de ces immeubles sans couleurs où dans un appartement  également blanc, une Ariane contemporaine s’apprêtait  à fêter son anniversaire ? Ariane ? Ascaride bien sûr. Elle est là, prénom mythologique, femme intemporelle qui fait des gâteaux, plante ses bougies, reçoit des fleurs et attend en vain sa famille. Comme personne ne vient, elle monte dans sa Mini Cooper et s’en va sur l’autoroute où un monde dansant et coloré semble l’attendre. Suivant son fil qui l’assure du retour, elle se risque même à grimper sur la Vespa  d’un jeune homme charmant (Adrien Jolivet) qui l’emmène de l’autre côté de Marseille, au bord de l’eau où la côte est encore à taille humaine et où un restaurateur affable (Gérard Meylan) nourrit des vieillards en goguette et idolâtre Jean Ferrat.

Le chanteur a son poster géant sur le mur, du temps de sa splendeur. C’était hier seulement, mais c’était un autre temps. Celui des idées au combat et des espérances à l’œuvre. Dans ce lieu idyllique, chacun y va de son refrain, reprenant inlassablement « Ma môme » ou « La montagne » et perpétuant non sans humour le paradis perdu.

Robert Guédiguian n’est plus un jeune homme mais il est encore un utopiste et son film, porté par le clapot de la Méditerranée, ses sortilèges et ses rites, a la joie de vivre chevillée au corps. C’est un optimisme à toute épreuve, animé par une joie pure d’artiste, un désir de transcendance qui même ici, dans cette fable où tout est permis, n’oublie pas de griffer les minotaures de l’époque, à commencer par « la fureur dévastatrice du libéralisme ». L’irréductible foi n’est pas sans mélancolie non plus, quoiqu’ici la tristesse soit vite balayée par la nécessité de réparer. Par la force du mythe aussi qui permet au groupe de se reconstituer et par un sentiment puissant de liberté. Ariane a beau se retrouver loin de chez elle, sans argent, livrée aux quatre vents, elle est libre. Son fil ne la ligote pas, il l’attache au monde des vivants et lui donne du champ pour visiter les défunts dont Martial, le vieux gardien camerounais, lui parle. Il l’autorise à aller fureter dans sa propre caverne, dans les rêves et les désirs qu’elle a laissés en chemin.

Transformée en serveuse, en amoureuse, en ange, en chanteuse de cabaret, Ariane se lie à tous, d’une tortue qui raisonne à un écrivain local qui se dit américain (Jacques Boudet). Dans cette petite troupe de vieux amis qui n’en finissent pas de reconstruire les utopies oubliées, elle est prête à tous les réenchantements. A l’image de ce film dont les aventures saugrenues, loin de toute psychologie et volontairement mal dégrossies, n’en sont pas moins d’une sage indiscipline.

« Au fil d’Ariane » de Robert Guédiguian. Sortie le 18 juin.

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32 Réponses pour « Au fil d’Ariane »: Robert Guédiguian réalise un rêve

dewambrechies dit: 17 juin 2014 à 12 h 35 min

Guediguian l’enchanteur enchanté et sa bande merveilleuse. Quel bonheur d’aller s’ asseoir dans une salle obscure pour les retrouver avec plein soleil sur l’écran. Merci Sophie de si bien nous donner envie…

la Reine des chats dit: 17 juin 2014 à 18 h 27 min

Guédiguian, qui avait déjà à voir si je ne m’abuse avec l’excellent « My sweet pepper land » recommandé par SA (en tant que producteur me semble t-il)? Oui, RG, c’est l’assurance d’un oeil baigné de générosité, aigu, d’une fantaisie lâchée… sa « troupe », d’ailleurs : le mot convient bien. Il y a une dimension un peu circus de province volontaire très amusante et plaisante, bien dans sa façon, qui n’est pas exempte de fond. Sophie comme d’habitude le traduit avec une finesse remarquable, une empathie envers l’artiste qui est d’autant moins feinte qu’elle-même embrasse ce statut

Archiviste dit: 17 juin 2014 à 18 h 44 min

Je crois me souvenir que, né à Marseille, le « camarade » JC préfère le regard de Pagnol sur la ville, à celui plus lourd de Guédigian

JC..... dit: 18 juin 2014 à 9 h 01 min

Ce qu’écrit Nathalie Simon dans le Figaro :

« Guédiguian dirige ses acteurs préférés: Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin, Jacques Boudet, Lola Naymark et Adrien Jolivet et accueille à nouveau Anaïs Demoustier. Comme dans un mauvais conte, ils revêtent les costumes, mais restent incapables de donner chair à des personnages évanescents.

On a bien essayé de suivre le fabuleux destin d’Ariane sur la plage abandonnée. Pendant le premier quart d’heure. Sous prétexte d’être poétique, le cinéaste marseillais prend le temps de dire ses maux. Multiplie les références, pêle-mêle, à Pasolini, Tchekhov, Brecht, Aragon et Jean Ferrat, se prend pour un grand philosophe. Ensuite, difficile de ne pas s’esclaffer face à la grossièreté de ses intentions. À la fin, une tortue déplore – oui, elle parle à Ariane! – que les gens ne rêvent plus aujourd’hui. Nous, on a rêvé d’un bon film de Guédiguian. »

Les goûts et les couleurs ne se discutent pas ! Mais alors….

u/ ueda dit: 18 juin 2014 à 10 h 06 min

N’en veuillez pas au camarade JC s’il préfère les critiques du Figaro, Sophie. C’est bien son droit.

Nothing personal, hein.

C. Maura dit: 18 juin 2014 à 10 h 25 min

quand le figaro dit qu’un film n’est pas politiquement correct, jc ne va pas le voir. c’est ça, la fidélité. j’admire beaucoup ça.

u/ ueda dit: 18 juin 2014 à 15 h 58 min

C. Maura, vous êtes de gauche, je suppose ? Et vous êtes solidaire des Roms ? Vous savez vous indigner quand il le faut ?

C’est bien. Cela demande du courage.

Continuez.

JC..... dit: 19 juin 2014 à 5 h 18 min

C.Maura, le Figaro ne dit pas que le film est politiquement incorrect, il dit que le film est raté…!

Cela me semblait intéressant de rapporter un point de vue différent, en cette république du cinéma, lieu d’échange OUVERT.

PS : sans rire, j’ai mis fin à 10 ans d’abonnement au Monde, tant il est devenu merdique…

JC..... dit: 19 juin 2014 à 6 h 36 min

Pour usurper un pseudo, il faut vraiment être dérangé, sauf à faire preuve d’une créativité exceptionnelle par rapport au référent.

Dans ce cas, il suffirait d’indiquer que l’on fait « de l’Extended », et choisir comme pseudo : UEDA+ ou JC+ ou J.CH+

On comprendrait mieux … et apprécierait, peut-être !

la Reine des chats dit: 19 juin 2014 à 17 h 59 min

JC, hier, 9h01 : comme vous voilà d’humeur taquine! Vous concluez donc, après lecture de Nathalie Simon dans Le Figaro, que le film est raté? Ou qu’elle, NS, a trouvé cela raté?
Mais qu’en est-il pour vous?
Son article m’a l’air bien troussé, très drôle. En même temps, le coup de souligner le ridicule d’une tortue qui parle… Chez Jacques Demy il y a des ânes qui pondent des pièces d’or, des fées au visage de Delphine Seyrig qui volent en hélico, des Jean marais amoureux de Catherine Deneuve. Chez Rohmer, des Luchini en perruque de puceau qui déblatèrent des tartines en tenues de rideaux, face à Arielle Dombasle d’avant rhinoplastie, sans que personne ne pouffe, se mette à boire ni ne crie au scandale au son de « remboursez! ». Chez Pialat, des abbés à la corpulence de Depardieu, qui arrivent à traduire la finesse de Bernanos : qui l’eût cru? Inimaginable, fort peu crédible! Et pourtant. Chez Tarantino, des fiancées qui s’évadent d’un cercueil en grattant avec les ongles, des rivales borgnes en tenue de cuir, des « Bill » qui meurent d’avoir fait un enchaînement fatidique de pas, « contraires au feng shui ». Chez Spielberg, des carlins verdâtres aux oreilles dirigeables qui soulèvent par la pensée des vaisseaux spatiaux. Du coup, une tortue qui philosophe avec la bouche, alors que les poules font par ailleurs des oeufs…pas vraiment un argument, voyez? Je ne crois pas que le propos de NS se résume à cela, qu’elle se cantonne à des égratignures, des exemples aussi véniels, si peu significatifs. Ce qu’elle a voulu railler probablement est ailleurs, comme la vérité du même nom : elle nous parle de son rejet d’un parti pris auquel elle n’adhère pas, qu’elle démonte! La bouillabaisse de Guédiguian lui reste sur l’estomac, comme on peut préférer, après avoir tâté du livre de Sylvie Le Bihan, que ce soit Pierre Gagnaire qui continue d’être chargé de la daube, mais VOUS, qu’en pensez-vous, de ce fameux film de Guédiguian?
Parce que Nathalie Simon dit que c’est raté, mais Sophie Avon, elle, affirme que c’est réussi. Alors? Faut-il nécessairement qu’une des deux soit envoyée à la lanterne? J’aime bien ces disparités. Engagez-vous, développez devant nous votre propre dispositif critique sur le film, qu’on voie un peu de quoi il retourne, ça m’intéresse.

la Reine des chats dit: 19 juin 2014 à 18 h 21 min

Lourdes…mais sachez que vous retrouverez nombre de Gitans à la grotte! Moi j’adore. Bon braille, n’en abusez pas, ça use le bout des doigts, macache pour la guitare ensuite.

Pourquoi pas ? dit: 20 juin 2014 à 13 h 36 min

Eric Libiot de l’EXPRESS n’a pas aimé :

« Au fil d’Ariane, votre petit dernier, est exemplaire. C’est vous, vos amis, vos fantasmes, votre petit théâtre renoirien de bric et de broc. Le titre dit le temps et le mouvement qu’il faut suivre pour se perdre dans le dédale de votre imagination. C’est assez culotté, cher Robert.

Le truc ne m’intéresse pas une seule seconde, parce que je ne sais jamais l’heure qu’il est, mais ce bras d’honneur m’amuse même si le film m’ennuie.

Je ne vous cache pas que j’aimerais pourtant vous voir remonter le temps et revenir à plus d’acidité et d’ironie. Mais c’est sans doute trop tard. Il fut une époque où vous remettiez les pendules à l’heure. Aujourd’hui, vous laissez filer. Avec l’âge, vous avez l’humanisme misanthrope. C’est dommage. J’aurais bien voulu vous ripoliner davantage mais donner l’heure deux fois par jour n’est finalement pas si mal. »

puck dit: 21 juin 2014 à 12 h 32 min

il habite encore à l’Estaque Guédiguian ?
à chaque fois qu’il sort un film on a des bataillons de parisiens qui descendent à l’Estaque en TGV.
du coup ils ont fait de ce petit quartier un truc qui ressemble à Disneyland, ils ont même repeint les persiennes des maisons, on dirait qu’ils ont planté un décor.

c’est pas la faute à Guédiguian peuchère, si le tgv avait existé à l’époque de Pagnol les parisiens auraient débarqué pareil.

c’est le monde a été transformé en objet de culture, surtout la Provence, le Lubéron c’est une catastrophe, le Var en dehors des traders londoniens on ne trouve plus personne.
ils ont même mis des petites pancartes au pied des arbres quand on va dans les calanques : ceci est un chêne liège (quercus robus) là un pin d’Alep (pinus alepensis)…

tous ces technocrates ils ont même fait de Marseille une capitale de la culture !
il ne viendrait même pas au dernier des crétins d’imaginer Marseille comme capitale de la culture.
c’était la seule beauté de Marseille : échapper à la culture des technocrates de la culture parisiens !

misère de misère…
la transformation du monde en objet de culture pour être consommé par des consommateurs de produits culturels : voilà le film que pourrait nous sortir Guédiguian s’il avait un peu de courage, le problème est qu’il y est jusqu’au cou dans ce système de produits culturels, il ne pourrait pas faire ce genre de film sans se tirer une balle dans le pieds.
c’est pas possible.
nous sommes condamnés à assister à l’augmentation de petites pancartes indiquant la nature de tout ce qui nous entoure : les Goudes 3 kms.
par bonheur un parisien ne saura jamais la distance entre les Olives et la Pointe Rouge.

puck dit: 21 juin 2014 à 13 h 06 min

sérieux quand on va à l’Estaque on se croirait au Moullot… y’a même des type en pantalon blanc qui mettent leur polo lacoste sur les épaules.
ressembler au Moullot c’est le pire truc qui pouvait arriver à l’Estaque.
et ça, le responsable c’est Guédigian ! tous ces crétins avec leur polo attaché au cou comme au Moullot avant on en voyait jamais à l’Estaque.

puck dit: 21 juin 2014 à 13 h 13 min

personnellement le Moulleau j’y ai jamais mis mes pieds, c’est pour ça que je sais pas comment on l’écrit, encore que… mais j’ai des copains de l’Estaque qui y sont allés, c’est eux qui me l’ont l
dit : « oh p.tain on était au Moulleau et tu sais quoi ? là bas ils portent le polo comme à l’Estaque. Tu sais ces crétins qui descendent en teugeuveu, ils sont habillés comme au Moullot (ou Moulleau) »
moi j’essaie de les calmer, comme quoi tous les parisiens ne sont pas des crétins, mais eux ils n’en démordent pas, il faut dire qu’ils y sont nés à l’Estaque, et ils y vivent depuis 60 ans, avec le temps on prend des habitudes.

L'Estaque ? dit: 21 juin 2014 à 15 h 56 min

…sourire d’une vieille statue grecque, Kouros, dans le genre : « Je vous aime et vous emmerde, connards ! »

C’est ça, l’Estaque post-mortem !

pado dit: 22 juin 2014 à 21 h 14 min

Le Moulleau, fin d’après-midi, les deux Bernard (Laporte et Montiel) font le show en terrasse.
Tristesse de la France télévisuelle.
Heureusement ya des cannelés.

pado dit: 22 juin 2014 à 21 h 27 min

Bon ok c’est Guédiguian donc obligatoirement optimiste, utopiste et charmant.
Mais à la lecture de plusieurs critiques douces-amères (dont Sophie) on sent bien que c’est un rien chiant.
Ici le non-dit fait merveille :
« A l’image de ce film dont les aventures saugrenues, loin de toute psychologie et volontairement mal dégrossies, n’en sont pas moins d’une sage indiscipline. »

Je crois que je vais passer mon tour.
Dans trois sur Arte peut-être.

PP dit: 23 juin 2014 à 7 h 53 min

Pado
Je rêve d’un critique dilettante, riche à millions, compétent et libre, qui ne soit pas obligé d’être prudent, pas contraint de gagner des sous pour acheter ses Louboutin, bref qui puisse être horriblement franc … sans nuances inutiles, sans langage codé.

Ah ! Lire enfin : « Le dernier Guédiguian* est une vraie merde à deux dimensions ! »

*on peut changer de nom, naturellement

sophie dit: 23 juin 2014 à 8 h 29 min

Puck, je crois qu’on écrit le Moulleau. Pado, je n’ai pas de Louboutin et si j’en voulais, je trouverais le moyen d’en avoir. Quant aux nuances, ce n’est pas de la pusillanimité, c’est juste que traiter un film de grosse merde, ça ne m’intéresse pas.

pado dit: 23 juin 2014 à 9 h 26 min

sophie dit: 23 juin 2014 à 8 h 29 min
Pado, je n’ai pas de Louboutin

Vous avez bien raison, à mon avis ce n’est portable que 10 mn pour monter les marches ou mettre sous une vitrine (ne pas rayer la semelle sinon elles perdent de la valeur sur ebay)
Ceci étant acté puis-je émettre une petite remarque ?
Le commmentaire incriminé n’est pas de moi, même si avec quelques nuances…….

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