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La République Du Cinéma

« Ave César » : Salutations en tous genres

Par Annelise Roux

Est-ce un bon cru ? Franchement, pas terrible.
Le problème, quand on est tombé sous le charme du Dude (« The Big Lebowski », 1998), des aventures emberlificotées d’un Jeff Bridges mollasson en compagnie de John Goodman en vétéran-que-la-guerre-du-Vietnam-a-légèrement-perturbé, de l’impossible Monsieur Steve Buscemi et de « Jésus »(John Turturro, Marie, Joseph!) jouant au bowling en survêtement mauve, c’est que l’on a beaucoup de mal à être objectif.
C’est mon cas. « Fargo », un de mes préférés, avec un Peter Stormare paradigmatique. Voire « Burn after reading », qui tout en étant un des plus faibles est un de ceux qui en raison de ses pitreries approximatives, en apparence mal fagotées, m’a le plus fait rire par son côté lâché, entre Brad Pitt en nunuche obsédé par la gonflette, futé comme un bol, Madame Joel Coen à la ville, l’irremplaçable Frances McDormand qui ne songe qu’à se procurer de l’argent afin de financer sa liposuccion, George Clooney en amant pleutre, inventeur d’un rocking-chair démoniaque, sex-toy géant et John Malkovitch là-dedans qui n’y comprend rien (forcément, il n’y a rien à comprendre), qui finit par descendre sans autre forme de procès un mystérieux tourmenteur, le seul sur lequel il ait réussi à mettre la main et qui n’a peut-être rien à voir directement avec l’histoire.

Quel génie comique chez Joel et Ethan Coen… leur folie, comme celle de Wes Anderson bien que celle-ci soit davantage marquée par des codes de féérie, d’enfance et teintée d’une inspiration plus Mitteleuropa, repose sur une observation sans cesse intelligente. Le côté foutraque est le résultat d’une élaboration, certainement pas celui d’un coup de dés lancés n’importe comment, rebondissant au hasard et cognant la paroi. Branque, éparpillé. À digressions incertaines, qui finissent par faire boucle loufoque. Ceux qui les aiment n’ont qu’à suivre. Pas eux qui vont s’adapter.
Cet opus n’est pas parmi les meilleurs, sent la paresse ? Le scénario traîne la patte, tire facilement à la ligne, manque de rythme, les coutures sont souvent apparentes ? Comme chez Coppola, c’est parfois sur les œuvres les moins spectaculaires qu’il ne faut pas hésiter à revenir pour prendre de belles leçons de cinéma : en filigrane « intertextuel », quelle déclaration d’amour à ce métier insensé, absurde, vain, retors, parfois vil, magnifique et grandiose qu’est celui qui consiste à faire des films ! La tendresse des frères Coen à cet égard révèle un attachement inconditionnel, de l’ordre d’un dévouement sentimental.

Frances McDormand comme on a pu le remarquer n’hésite jamais à s’embellir. Clope au bec, sentant la transpiration en vieille fille monteuse qui ne doit jamais voir le jour, elle œuvre pour la bonne cause. Examinant les détails, on s’aperçoit qu’à chaque rôle correspond une pépite ayant valeur de dédicace. Cela commence avec l’autodérision. Eddie Mannix/Josh Brolin en « fixeur » à Hollywood dans les années 50 a de dures journées, attelé à tenter de coordonner les egos, rattraper les frasques des acteurs, des distributeurs, des réalisateurs… Entre les communistes qui ont enlevé une de ses stars et lui prêchent avec succès leurs théories sous le mode dialectique alambiqué et une réunion réunissant les cultes pour se prononcer sur la validité religieuse d’un film (le rabbin est le plus récalcitrant, le pilpoul flanque la panique), il a du souci à se faire. Lorsqu’il rentre auprès de sa petite femme le soir, qu’elle lui fait gentiment réchauffer son repas, même si le film ne le dit pas, on imagine qu’il ne tardera pas à devoir soigner un ulcère, que le confessionnal à heure fixe lui tient lieu de béquille et de ballon d’oxygène.

Et pourtant ! Pas question qu’il renonce. L’hymne est de chaque image : partout, des hommages rendus aux comédiens, à toutes les étape des rouages, au cinéma de genre… Le péplum, les superproductions à la Cecil B De Mille avec un George Clooney cossard, plein de lui, imitant Charlton Heston au pied du calvaire. Visage révulsé par la foi, ou serait-ce une lancinante attaque de constipation, il instille malgré tout l’idée qu’au-delà de la foutaise, il arrive que ce je ne sais quoi qui s’appelle l’incarnation circule, engendre l’émotion. C’est pour cela qu’il faut aimer profondément et louer ce métier.
Channing Tatum avait fait mon admiration avec Steve Carrell dans « Foxcatcher » (Bennett Miller). Le voilà s’envolant en Gene Kelly dans un numéro très « Jean Genet » : I love you so, Monsieur Fred Astaire, Monsieur Vincente Minnelli ! « Brigadoon », « Un Américain à Paris », « Daddy Long Legs » se voient donner un coup de chapeau. La dextérité incroyable de ces ballets où chacun doit savoir tout faire, chanter, bouger, danser… Tatum qui enchaîne avec un clin d’œil au cinéma soviétique, debout à la proue d’un bateau, réussit le tour de force mimétique de ressembler à un moment donné à Lara/Julie Christie dans la fresque de David Lean, « Docteur Jivago ».  Scarlett Johansson en Esther Williams mal embouchée, Marie-couche-toi-là flatulente, sirène d’un numéro aquatique étourdissant, Tilda Swinton toujours aussi magnifiquement castratrice et ambiguë en Louella Parsons, commère dépêchée aux potins scindée en jumelles ennemies sont tordantes, tout comme Ralph Fiennes/Laurence Laurentz en réalisateur distingué, dégarni, courtois et délicieusement homosexuel s’évertuant à donner de vaines leçons de diction à un cowboy rustaud.

Ma préférence dans cette galerie de caricatures à la Norman Rockwell va à Hobie Doyle (Alden Ehrenreich), petit gars qui sans en avoir trop dans le ciboulot – la direction d’acteur du pauvre Laurence Laurentz, alors qu’à peine descendu du cheval de ses westerns, Hobie participe pour la première fois à un film « à texte », passe de patiente à angoissée avant de terminer dépressive et furibarde – mine de rien, sous ses airs d’indécrottable crétin, possède des qualités hors du commun planquées sous la gaucherie.  Lorsqu’il rentre dans la salle de bal, comment ne pas penser à Burt Lancaster métamorphosé par Visconti, troquant de but en blanc les bottes à éperons de Robert Aldrich pour l’habit bien coupé de Fabrice, « il Gattopardo magnifico » accueillant Claudia Cardinale dans le palais sicilien de Palerme dépeint par Lampedusa ?
Manifestement Hobie n’est pas très malin, peine à marcher tout en récitant sa scène ? Contre toute attente il a son éthique, pour peu qu’on le laisse s’exprimer, bien employé dans le domaine de ses compétences, cesse d’être empoté pour dégager une fraîcheur et un talent qui laissent bouche bée : il chante comme il respire, est intègre, manie le lasso comme Rimbaud jongle avec les voyelles…  Après avoir suggéré que le film est raté, je vais le recommander à tout le monde ? N’allons pas jusque là. Mais l’amour, je l’ai toujours dit, est contagieux.

« Ave César » de Joel et Ethan Coen

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commentaires

32 Réponses pour « Ave César » : Salutations en tous genres

Jacques Chesnel dit: 10 mars 2016 à 9 h 36 min

Quand on aime, on ne compte pas. Je prends tout ou tous en bloc (avec certes mes préférences : « Lebowski et Barton Fink » et mes moues : « Lady killers » et « A serious man). Les frères sont de grands créateurs d’un monde dans lequel on n’entre ou pas comme pour Faulkner et Cortazar (deux de mes écrivains favoris) avec ou malgré leurs failles ou leurs défauts qu’on finit par admettre et revendiquer comme qualités. Ce dernier opus n’est peut-être pas le plus bandant pour moi mais contient quand même de bonnes doses de plaisir, youpi !

Jibé dit: 10 mars 2016 à 10 h 17 min

« Est-ce un bon cru ? Franchement, pas terrible. (…) Après avoir suggéré que le film est raté, je vais le recommander à tout le monde ? »

Tout est dit, rien à rajouter !

DHH dit: 10 mars 2016 à 11 h 37 min

Ce qui fait pour moi un des charme de ce film c’est l’art qu’ont les freres cohen de nous faire sourire en nous montrant nanarisées par dégénérescence les types hollywoodiens classiques à bout de souffle ;
Ils nous les montrent en produits d’une routine que le heros gère en evitant les couacs, tant dans la réalisation matérielle que dans la communication people des vedettes, qu’il manage tirant sur la corde commerciale usée et les clichés eculés du pepllum ,du « bal des sirènes » ou des revues à claquettes

Annelise dit: 10 mars 2016 à 12 h 08 min

Bonjour DHH. Je salue cette première incursion sur RdC ,après vous avoir lue souvent sur RdL (pas seulement pour les recettes d’artichauts & autres cuisines raffinées du sud). Les Coen ont en effet cette espièglerie plus caustique qu’il n’y paraît. Tendre, aussi. Ils savent très bien ce qu’ils font.

Jibé dit: 10 mars 2016 à 12 h 12 min

Les frères Coen sont à Hollywood ce que Fellini fut à Cinecittà. Mais en plus cérébral et moins fantasmagorique. Exit les blondes à forte poitrine et plus ! Une virtuosité qui tourne en rond. La mythologie cinématographique des studios en place de l’Histoire, depuis l’empire romain jusqu’au maccarthysme…

Jacques Chesnel dit: 10 mars 2016 à 12 h 21 min

Ne pas oublier chez les frères Coen l’importance de la musique avec leur compositeur attitré Carter Burwell et des films comme « O’brother » et « Inside Llewin Davis »

Jibé dit: 10 mars 2016 à 12 h 27 min

Tarantino aussi, qui aborde tous les genres cinématographiques hollywoodiens. Tout aussi brillant, mais limité à mon goût ! Avec eux, la création est circonscrite toute entière au pastiche, dans lequel excelle un M. Court !

Annelise dit: 10 mars 2016 à 12 h 34 min

Jibé 12h12, comment osez vous dire ça? Terrible, quand vous vous y mettez. J’ai dû réfréner H.A.L (le-petit-robot-modérateur-que-je-ne-maîtrise-pas), le pauvre a piaffé de dépit. Comment, exit les blondes etc ? Et Scarlett ?

Annelise dit: 10 mars 2016 à 12 h 38 min

Le cinéma (ou la littérature) de genre demeure(nt) un terrain de jeu très tentant pour les créateurs. Hélas parfois des anachronismes manifestes dans la façon de produire des parodies qui n’en sont pas, étant dénuées de tout second degré qui en fait le sel fin. Volodine, Benoziglio, ou Echenoz (des débuts)en revanche ont donné quelques excellents exemples

Polémikoeur. dit: 10 mars 2016 à 13 h 32 min

Tarantino-Coen, drôle de parallèle,
mais ça, c’est le commentarium…
Quant à l’inspiration Mitteleuropa,
n’est-elle dosé que de sucre rose
sur une pâtisserie ?
Cinéfabriquement.

DHH dit: 10 mars 2016 à 17 h 37 min

Annelise
merci de cet accueil
familière et assidue de la RDL je ne m’avisais pas d’excursions sur les autres républiques ;mais j’avais tort, encore que j »aie rarement quelque chose à dire sur les films récents que vous présentez.
mais comme vos conseils pour aller ou ne pas aller les voir un de ces jours me semblent précieux , je reviendrai …..au moins pour vous lire

Annelise dit: 10 mars 2016 à 21 h 11 min

N’hésitez pas DHH, je n’ai rien contre les sentiers forestiers, allusions, approches ou apports par la bande, à-côtés qui nourrissent le centre, je-ne-sais-quoi-qui-vous-font-penser-ou-vous-rapportent-à…, (principe des allitérations en poésie, de la boucle proustienne d’après digressions : sans eux, le monde serait tellement moins beau et vaste)

Jibé dit: 11 mars 2016 à 21 h 00 min

Viens de voir le Céline et, contrairement à Passou, je n’ai pas été gêné par le jeu de Denis Lavant, bien au contraire !

Annelise dit: 11 mars 2016 à 21 h 10 min

Jibé vous êtes bien lapidaire. Des tas de choses à dire, au contraire. D’ailleurs pas exclu que… Au-delà de l’esthétique, Hou Hsiao Hsien nous livre un film d’une méticulosité enivrante, avec toujours ce danger d’être à la limite de l’embaumement, comme l’encens du cabinet du mage qui brûle en permanence et drogue ses proies, qui est difficile d’accès (encore que – c’est un rythme à prendre)mais d’une profondeur incroyable, tableau féministe sur la solitude du pouvoir et des choix éthiques, la confrontation à soi-même, la nécessaire rupture envers les constructions tutélaires, la remise en question des idéaux première mouture pour grandir, ce que sont la loyauté et l’obéissance, en quoi elles diffèrent, l’émancipation grâce à l’amour ou aux renoncements qui ne sont dictés ni par la fuite ni par la honte, la culpabilité, la peur. .. Si je me replace dans le cadre du cinéma asiatique au sens large (Japan, Taiwan, Chine etc)de ces derniers mois, je passe un moment plus délassant devant le film de Naomi Kawase, pourtant « The Assassin » lui met deux longueurs dans la vue : c’est ce dernier ,avec lequel j’ai peut-être moins pris plaisir d’emblée, que j’aurai au cœur au moment du Grand Choix. Et je ne dis cela ni par pose, ni par masochisme

Annelise dit: 11 mars 2016 à 21 h 17 min

@Jibé, je parlais de 13h15. Emmanuel Bourdieu vous a séduit? Denis Lavant a des qualités, mais je ne sais pas ..En tout cas j’ai vu une pépite ce matin aux aurores (avec Marc Barbé et Adèle Haenel) . Je vous en dirai certainement davantage

Jibé dit: 12 mars 2016 à 11 h 08 min

Et bien il fallait que ce soit dit, Annelise. Mais moi, je ne suis pas entré dans le film de HHH, je m’y suis même plusieurs fois assoupi, tandis que je suis resté éveillé tout du long durant la projection de celui d’Emmanuel Bourdieu. Ainsi va la vie et les goûts de chacun !

Annelise dit: 12 mars 2016 à 13 h 12 min

Jibé, c’est très fellinien de dormir dans les cinémas. Son ami Manara a représenté tout ce qu’on peut y faire et c’est dedans. Vous êtes un esthète malgré vous.
@Vidure d’hier 21h31, toujours prête à écouter McClure. Mon cher Bernard Plossu a photographié la beat generation, Patti Smith, Joan, Ginsberg etc tellement bien… Son amitié avec Manzarek, plus convaincante que sa manière d’enfoncer les doors sous peyote (ou peyolt, toujours ambiguité sur orthographe). J’adorais Jim Morrison mais ne suis jamais allée sur sa tombe, de peur de me comporter comme Sergent Welsh/Sean Penn, amèrement penché sur celle du soldat Witt, dans « La Ligne rouge », Malick, vous savez? « Et maintenant, où est-elle, ton étincelle »? This is the end?
Dans leur Ave au cinéma, les Coen ressuscitent la magie millimétrée de Vincente Minnelli, rendent hommage à ceux qui poussent les battants plus loin. Non que je puisse affirmer que les auteurs n’étaient pas quelque peu chargés, mais tel n’est pas le propos qu’ils mettent en avant ni ne défendent. « Brigadoon » en soi était une étonnante manière de dépasser les portes du réel.

Jibé dit: 12 mars 2016 à 15 h 13 min

Tout ce qu’on peut faire au cinéma, Annelise ?

Réponse de Dominique Fernandez dans son roman sur Pasolini, « Dans la main de l’ange », prix Goncourt 1982.

« Ponte Mammolo – qu’ignoreraient les cartes si le site n’avait été choisi autrefois pour dresser dans l’isolement alors complet des friches la massive prison de Rebibbia – se composait d’une cinquantaine d’immeubles poussés au hasard de la spéculation, dans un terrain fertilisé par l’Aniene et couvert de broussailles. On n’avait même pas pris la peine de l’essarter. J’ai vécu là pendant quatre ans, dans trois pièces exposées à l’est. Promise aux habitants mais restée dans les plans de l’architecte, l’église manquait encore. Une salle de cinéma, énorme, disproportionnée aux besoins, premier et seul monument public, montrait les plâtres fendillés de sa façade, derrière une rangée de colonnes en ciment.
Les rares séances avaient lieu le samedi soir et le dimanche après-midi, devant une assistance clairsemée. Les natifs de Racalmuto et de Pietranera – de ces deux localités siciliennes provenait la majorité de la population – méprisaient les films de cow-boys et les comédies américaines. La grande salle ne se remplissait que certains soirs d’hiver, quand le chauffage urbain était tombé en panne. Les familles affluaient, avec les nouveaux-nés, les enfants en bas âge, les femmes enceintes, les vieillards tirés du lit en pyjama et en bonnet. Ils apportaient des omelettes, des pizzas, des compotes d’aubergines, des beignets aux pommes, des bouteilles de vin, bien décidés à couvrir le bruit, pour eux insipide, des conversations à l’écran et des cavalcades dans le désert par le vacarme d’une franche et cordiale ribote. Refusant, avec leur bon sens terrien, de s’intéresser à des inepties aussi étrangères à leur monde, opposant à la première offensive des médias la résistance d’une solide tradition paysanne, ils laissaient derrière eux, au bout de deux heures de chahut et de ripailles, le sol jonché de papiers gras et de canettes vides, non par saleté ou incurie, mais pour s’approprier un peu plus, comme un coin de campagne ou de forêt, cet édifice absurde. A peine moins incongru que l’agence du Credito Italiano qui lui faisait face, avec ses murs de granit poli, ses comptoirs de marbre et ses affiches où des lacs bleus promettaient le chalet de leurs rêves aux souscripteurs d’un plan-épargne.
Les jeunes couples mariés se réservaient les sièges du fond. Ils y faisaient l’amour, tranquillement, sans honte, dans une promiscuité moindre qu’à l’intérieur des chambres surpeuplées du logis parental. Occupation mille fois moins décevante que d’attendre le moment où John Wayne poserait le premier baiser sur la bouche sophistiquée de Maureen O’Hara dans Rio Grande, où Jennifer Jones se déciderait entre Joseph Cotten et Gregory Peck dans Duel au soleil, deux films très populaires, partout ailleurs qu’ici, dans l’Italie du plan Marshall. »

Jibé dit: 12 mars 2016 à 15 h 19 min

Dit par Roland Barthes, c’est plus chic !

« . Mais il est une autre manière d’aller au cinéma (autrement qu’armé par le discours de la contre-idéologie) ; en s’y laissant fasciner deux-fois, par l’image et par ses entours, comme si j’avais deux corps en même temps : un corps narcissique qui regarde, perdu dans le miroir proche, et un corps pervers, prêt à fétichiser non l’image, mais précisément ce qui l’excède : le grain du son, la salle, le noir, la masse obscure des autres corps, les rais de la lumière, l’entrée, la sortie ; bref, pour distancer, « décoller », je complique une « relation » par une « situation ». Ce dont je me sers pour comprendre mes distances à l’égard de l’image, voilà, en fin de compte, ce qui me fascine : je suis hypnotisé par une distance ; et cette distance n’est pas critique (intellectuelle) ; c’est, si l’on peut dire, une distance amoureuse : y aurait-il, au cinéma même (et en prenant le mot dans son profil étymologique), une jouissance possible de la discrétion ? »

Annelise dit: 12 mars 2016 à 16 h 04 min

@ 15h13, c’est tout à fait ça. Bel extrait. « Cinéma Paradiso », Tornatore, Perrin & Noiret en leur temps avaient dit quelque chose de cet ordre. Je m’étonne que Jacques Ch n’ait pas volé au secours de Hou Hsiao Hsien

Annelise dit: 12 mars 2016 à 16 h 07 min

Barthes, fort aussi ! (comme souvent)Alors qu’on le soupçonne d’aimer mieux les chambres claires que les salles obscures

Phil dit: 12 mars 2016 à 16 h 07 min

sur ce coup, Baroz, Fernandez est plus clair que Barthes. En résumé, il y a une perversité d’aimer les salles obscures.
me revient en mémoire Larbaud qui n’aimait pas le cinéma, « image salle sur un drap grisâtre »

Annelise dit: 12 mars 2016 à 19 h 59 min

@Phil 17h16, et la Rue des Boutiques du même nom? Fernandez, « le père »,Ramon, si modianesque en somme. Je ne parle pas du basketteur philippin(!) éponyme

Eriksen dit: 14 mars 2016 à 19 h 57 min

Mannix écoute son monde, tient compte de tous et fixe des limites : il est maternel, comme les frères Coen avec leurs personnages. Aux Studios Capitol, Mannix alchimise les égoïsmes en Cinéma, tout comme la main invisible selon Adam Smith le fait pour la richesse d’une nation.
Mais Mannix a des limites : la gestion conciliante des problèmes ne s’applique pas aux communistes.
Clooney gifflé !… Rarement une incarnation du beau a accepté aussi souvent d’être ridicule, de films en films et de publicité en publicité : un bonheur.
S’oppose à l’idéalisme niais de Whitlok et à la mesquinerie des Reds, la simplicité naturelle du cowboy, bon sens agricole des terriens, les vrais, ceux qui trouvent les solutions (d’ailleurs il s’appelle Doyle).
A l’opposé, les intellectuels cinématographiques ou communistes (ou les deux), suintent ici le ressentiment et les coups bas. Au passage, le film valide l’idée d’une propagande communiste dans le cinéma américain, et justifie en quelque sorte le McCarthysme, non pas dans ses actes mais dans ces craintes.
Anti-communiste ce film ? Non pas. D’abord Clooney n’en serait pas, lui qui a fait Good Night Good Luck sur la chute de McCarty. Ensuite il y a cette scène, sous la croix: Whitlok est un mauvais acteur c’est sûr, mais dans cette scène il est excellent : devant le Christ, il est transfiguré par la révélation.
Pas très Coen, non ? Eux qui, quelques minutes plus tôt, nous projetaient ce carton entre deux rush : «Divine presence to be shot ».
Si le christianisme de Mannix n’est jamais douteux, on peut remarquer que c’est l’un des deux seuls noms (avec Marcuse) de vrais personnages historiques. Eddie Mannix était aussi un « fixer», mais d’une moralité un peu différente : il aurait mis un contrat sur… Superman (Georges Reeves) l’amant de sa première femme (l’histoire vaut un film : le contrat aurait été mis sur Reeves …. Quand il abandonna l’ex-femme de Mannix).
Mais revenons à cette scène sous la croix : emballé par les idées communistes, meurtri par les baffes de Mannix, Whitlok s’adresse au Sauveur avec des mots qui s’appliquent aussi bien au Christ qu’au communisme… Le mauvais acteur n’est pas devenu bon, mais il ne joue plus, il croit. Une belle foi en l’avenir de l’homme.
Je saisis pas très bien pourquoi Les frères font buter Withlok sur « faith ». Est-ce parce Whitlok s’est rendu compte brutalement qu’il parlait du communisme, pour lui incompatible avec la foi religieuse? Est-ce parce que la foi communiste est ce qui tua le communisme parce qu’elle justifia tout?

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