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La République Du Cinéma

Avec Ovide et Jupiter, Christophe Honoré réenchante le vieux monde

Par Sophie Avon

« Je me propose de dire les métamorphoses des formes en des corps nouveaux » écrit Ovide au début de son livre 1. Emboîtant le pas au poète, Christophe Honoré  fait de ce petit prologue un axiome poétique à traduire au cinéma.

Des formes et des corps, donc, les unes jouant avec les autres. Après tout, le septième art est celui de l’incarnation et de ses multiples apparences. Au sein une nature profuse, avec des airs de début du monde, des lacs brillants et des vagues gorgées de soleil, des forêts protectrices et des prairies douces, des cieux clairs et des pluies d’été, la musique de Mozart retentit, donnant à ces paysages la force d’un génie tellurique. Il n’y a plus qu’à attendre que surgissent les dieux et que les sortilèges se succèdent. Le premier dieu, le plus fort, celui qui commande les autres et maîtrise les éléments, c’est bien sûr Jupiter. Mais comment Jupiter pourrait-il apparaître à l’orée des bois, à deux pas d’une cité ou d’un collège d’aujourd’hui ?

C’est le pari de Christophe Honoré, qui d’Ovide et de ses milliers de vers, fait un chant contemporain d’1h42, délicieusement libre – non pas désinvolte mais sans pompe ni solennité même dans la cruauté. Le cinéaste aime les fables et ne craint pas les métamorphoses ; il en filme la magie de façon frontale, presque brutale, chapitrant sa narration en trois parties et lâchant dans cette jungle mythologique une jeune fille aux boucles brunes nommée Europe.

Europe, fille de la modernité et des illusions amères n’est pas farouche. Elle s’en va à travers champ avec Jupiter qui, il est vrai, est beau et lui promet monts et merveilles. Avec lui, la voilà transformée en une Alice passant de l’autre côté du miroir, allant à la rencontre des dieux et des mortels pour s’instruire des grands récits qu’elle ignore – car elle est ignorante du passé et du berceau de sa propre civilisation. Elle ignore Junon, dont la jalousie vaut à Io, la maîtresse de Jupiter, d’être transformée en génisse, puis à la génisse d’être gardée par Argus, lequel a des yeux sur tout le corps, cent regards vigilants pour surveiller le monde. Elle ne connaît pas non plus Hermès qui avec Jupiter fait la manche devant l’église puis offre au vieux conteuple de quoi festoyer avant de les transformer en érable et en peuplier, leur donnant ainsi la vie éternelle ensemble. Elle ignore Syrinx, Narcisse, Tirésias, Hermaphrodite… Europe ne sait rien, c’est pourquoi elle préfère vadrouiller avec Jupiter, puis avec Bacchus, puis avec Orphée, pour apprendre de la Grèce ancienne les maléfices, les transgressions et les châtiments ; c‘est pourquoi elle préfère faire l’amour avec les uns et assister aux malédictions des autres plutôt  que de rentrer chez elle, dans sa cité où son père la traite de pute parce que sa jupe est trop courte. Elle veut tout connaître du monde qu’Ovide chante et enchante et dont Christophe Honoré, lui-même ensorcelé, raconte les épisodes les plus frappants.

N’écrit-elle pas sur la grève, avec des cailloux : « Je veux vivre une histoire… » C’est le second pari  de ce film : en revisitant les grands mythes et la poésie d’Ovide, donner du grain à moudre à l’époque, la mettre en regard de ses origines, et qui sait, montrer qu’au moment où le monde est un vieillard au pas lourd et à l’avenir obscur, il faut se dépêcher de le réinventer. Avec des plans à couper le souffle et une obsession de la lumière irradiant les paysages, « Métamorphoses » propose une méditation en forme d’émerveillement.  Ovide, un bain de jouvence ? Oui !

« Métamorphoses » de Christophe Honoré. Sortie le 3 septembre.

 

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commentaires

3 Réponses pour Avec Ovide et Jupiter, Christophe Honoré réenchante le vieux monde

JC..... dit: 3 septembre 2014 à 7 h 28 min

Le bon côté de la chose, c’est que le sujet ovidien peut donner envie au plus chanceux de retourner aux racines anciennes de notre culture.

Le mauvais côté est que l’extrait laisse à penser que le film est une merde sans nom … hélas !

Jacques Barozzi dit: 4 septembre 2014 à 16 h 26 min

Oui, moi aussi le film m’a enchanté, Sophie. Les jeunes acteurs jouent avec l’atonalité de ceux de Robert Bresson et avec la grâce non formatée et la sensualité des personnages de Pasolini, notamment ceux de la trilogie de la vie. Enchantement également dû au panthéisme retrouvé dans un monde postmonothéiste, multiracial où les paysages naturels sont désormais placés à l’orée des zones industrielles et des grandes cités urbaines : splendeur chaotique autant qu’esthétique des images garantie !

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