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La République Du Cinéma

« Au Coeur de l’Océan » : Baleines

Par Annelise Roux

Fous d’Herman Melville, et/ou des récits d’Owen Chase, Second du navire Essex qui fit naufrage en 1820 dans le Pacifique et dont l’épouvantable épopée fournit matière à l’auteur de « Moby Dick » et « Bartleby », armez-vous de méfiance.
Pas de cirque autour des chefs-d’œuvre, des secrets de diaristes poussés par une nécessité atroce. C’est souvent périlleux, presque autant que de croiser la route d’un cachalot de la taille d‘un autobus.
Qu’en dit notre cinéma intérieur, avant même de s’y rendre ?

D’abord il y a Gadenne, ce texte publié par Camus dans la revue Empédocle en 1949, réédité chez Actes Sud dans la collection « Les inépuisables ». De quoi marquer. Les fanons, l’ambre. Déliquescence, traînées irisées.
Autre visage, croisé petit garçon dans le cercle familial, celui de Guillaume Mazille : devenu homme, il est parti avec sa compagne Marie Schneider photographier les animaux pour divers magazines et parutions, Géo, VSD, Paris Match, des revues éthologiques ou anthropologiques, généralement en conditions extrêmes. Le couple avait dû être admis à l’hôpital plusieurs jours, rendu sourd par le coassement de grenouilles en Guyane dégageant de tels décibels que nul ne peut approcher, au risque d’être pris de vomissements, de vertiges, d’avoir le tympan explosé.
Une autre de leurs spécialités ? Les grands cétacés. Un livre avait paru, « Baleines, aux premiers jours » (Editeur/Castor&Pollux), feuilleté doucement, il y a des années. Aplat bleu de la couverture. Ses yeux à lui avaient cette tonalité-là, berbère. Si l’on regarde mieux, on le voit à l’échelle, minuscule, tenant son appareil nanti d’un petit projecteur auprès d’un spécimen femelle de baleine à bosse baptisée Virgule, en raison de la tache blanche observée sur son flanc.

Danger absolu. Emerveillement, terreur. Si le mammifère phénoménal bat à peine de la queue, l’homme est envoyé ad patres. Torpille atomique vivante, hors dimension. Hiroshima en élément liquide. Est-ce l’imminence de la mort ? La remise de soi à un flot qu’on ne maîtrise pas, cet abandon ? Ce bras de fer avec l’immensité non négociable, l’approche de qui nous sommes, pour ainsi dire rien, pas grand-chose au regard de ces masses énormes. Une nageoire seule du baleineau accompagnant Virgule me paraissait plus grande que son corps.
C’est quelque chose, les baleines. Elles sont nombreuses en nous, contrairement à ce que la parabole biblique et Jonas nous laissent présager si on passe vite dessus. Avalé, cela ne signifie pas que le prophète n’en contient pas une celée en son for intérieur – sa colère probablement d’avoir annoncé en vain la destruction de Ninive, alors que le Dieu d’Israël déploie son pouvoir de pardon. Poupées gigogne des mises en abimes internes.

Orson Welles en père Mapple, un Grégory Peck convaincant en dépit ou à cause de sa complexion frêle dans le film de John Huston (« Moby Dick », 1956, John Huston et Ray Bradbury au scénario, s’il vous plaît). Une question de mental, pas de gonflette. Sa manière de harponner, avec sa tête d’Abraham Lincoln qu’il a du reste incarné plus tard, dans la production télévisuelle « The Blue and the Grey ».
La 3 D, l’importance des moyens offrent des scènes faciles à ce « Cœur de l’Océan », quand sont portés à l’envi à l’écran déroulement ample des bouts, jeux des poulies, haubans, voiles déployées en majesté, matelots à la manœuvre, le sang d’un premier animal vaincu retombant en pluie sur leurs visages : « il fleurit ! il fleurit ! »

Huston avait argué que le film, « comme le livre, était un blasphème », qu’il était donc normal que Dieu signifie sa colère sous forme de gigantesques vagues.
Depuis, Chris Hemsworth a fait des exercices de musculation.
Quand il y a des adolescentes à la maison, on l’a forcément découvert dans « Thor ». Une très grande passion justifiée pour Natalie Portman quoi qu’elle fasse a pu incliner à aller voir le film. Plaidant en sa faveur (outre son jeu sensible, son extrême beauté, un diplôme de psychologie obtenu à Harvard suggérant qu’elle n’est pas uniquement belle) : elle se range parmi les fervents défenseurs des animaux, avec Paul McCartney, Nicole Chardaire, qui fut cette libraire exigeante de l’Étrave de l’île Saint-Louis où Georges Moustaki, Bertrand Tavernier et Claude Sautet ne manquaient pas de venir choisir leurs livres, autant pour ses conseils que pour la voir, Franz Olivier Giesbert, Michel Houellebecq, Elisabeth de Fontenay, Ryan Gosling et Sophie Montel. Comme quoi. L’engagement de la dernière citée, députée européenne thuriféraire de la famille Le Pen, ne débouche pas sur les mêmes extensions du domaine de la lutte humanitaire que celui de l’actrice israélo-américaine investie aux côtés de la Foundation for International Community Assistance, proposant des solutions de micro-crédit dans les pays en voie de développement.

Hormis l’exaspération secrète procurée par les vapeurs qu’il provoque chez nos touchantes nunuches de seize ou dix-sept ans, allégresse, agitation, exclamations, soupirs, c’est pas bientôt fini, oui ? le spectacle (saillant) des biceps de Chris Hemsworth n’a rien de désagréable. Constitue-t-il un argument ?
Ces yeux idéalement clairs de surfeur, ce front mâle, ces pectoraux…  Les Pimprenelles, fixées à la fois sur Loki, le méchant aux prunelles vertes, ses cheveux aile de corbeau, n’aident pas à se concentrer. Des stratégies sont nécessaires à mettre en place pour échapper au bourrage de crâne. Pas « Thor », fût-il équipé de son marteau fantastique, conçu pour taper sur la tête ou sur les nerfs, qui doit empêcher de dépasser la fonction incitative ou au contraire décourageante de l’apparence. Hemsworth a naturellement quelque chose du physique de Channing Tatum, dans le mélancolique « Foxcatcher » de Bennett Miller. Un paquet de muscles, espèce de Brad Pitt sous EPO, nettement chargé, dans lequel s’immiscent je ne sais quel vice de forme, une lézarde. Ça change tout.

Dans un Michael Mann très loin d’être à la hauteur de « Heat » (« Hacker »), il avançait une composition crédible, opaque mais fissurée qui rappelle celle de Val Kilmer, dans le film que dominaient Robert De Niro et Al Pacino. Augure d’un bon potentiel ? Bien possible. Il faut cela, pour s’attaquer à Achab. Une obsession farouche, une violence curieusement morbide et vitale.
Pas un hasard si Melville, le cinéaste, a pris ce nom. Herman le torrentiel, le long, le sinueux, le ressassant, l’indomptable, le furieux, le déchaîné. Sa prose c’est traverser la mer, autrement que dans un simple roman maritime. La mer est tout mais n’est que décor d’une grande mystique. Pas une histoire d’eau, même si. Il ne s’agit pas juste de récurer des ponts, d’empanner avec l’aisance d’une couturière enfilant une aiguille ni même d’essuyer des creux. Des commandants de navires ont pu raconter qu’ils ne se prennent pas pour Dieu : à certains moments ils sont Dieu ! Ou devraient l’être. À chacun son degré de lecture. Tous se superposent, nourrissent la vague de Katsushika Hokusai.

On tique en lisant, « Au Cœur de l’Océan », l’histoire vraie qui a inspiré Moby Dick. Ron Howard, Richie Cunningham en chemise rose, rouquin bien sucré, qui cirait les pompes de Fonzie, tentant de modérer sa mégalomanie galopante dans « Happy Days » : il devrait savoir que personne n’inspire Moby Dick ! C’est Moby Dick qui inspire. Tout le génie de Melville s’y tient. Pas tant que cela soit basé sur une « histoire vraie » qui compte, que la délivrance du mythe qui prend le pas sur toute réalité en un retournement subtil.

Anaphore tellurique, tu vas arriver à le planter au cœur du mal et de la monstruosité ordinaire, ce harpon ?  Éradiquer cette angoisse, cette quête indicible en toi ?

Ron Howard a du métier. Sa manière de le mettre en pratique peut s’avérer scolaire et tripatouillarde.
Il procède à un curieux micmac. Le Mousse Nickerson se trouve propulsé récitant, un Melville falot (Ben Whishaw), matois et maquignon, hanté par une rivalité puérile avec Nathaniel Hawthorne, le sorcier de Salem boîteux auteur de « La lettre écarlate », vient recueillir contre quelque argent la terrible confession de sa bouche. Le Capitaine Pollard et son premier maître Owen Chase prennent de la barre de l’intrigue, empêtrés dans leur conflit de caste, Pollard, le fils d’armateurs, toisant de haut Chase, ce cul terreux aux ancêtres bouffeurs de maïs, avant d’être forcés de voguer de conserve.

C’est l’oulipien Hervé Le Tellier (« Je ne sais jamais s’il faut dire ma cousine a l’air idiote ou ma cousine a l’air idiot, pour mon cousin, la question ne se pose pas »), qui l’ayant mieux cerné, a dû se retourner dans sa tombe en le voyant dépeint sous de telles couleurs. Sans être adepte d’une orthodoxie rigoureuse ni rien avoir contre le bon enfant – « Cocoon » (1985) ratissait large en proposant une version dissipée du troisième âge apte à réconforter les angoissés de la peau qui fripe et n’aura pas laissé que des mauvais souvenirs – le traitement de Melville sous forme de conte musclé en période de 31 décembre et de début d’année peut rester en travers. S’il aspirait au film d’aventure maritime pour un public plus jeune, Ron Howard aurait été bien inspiré de prendre leçon auprès de Roman Polanski, voir ce que ce dernier avait su faire en la matière, grâce aux pirates Walter Matthau et Chris Campion en 1986.

C’est parce qu’il ne se sent pas de taille, qu’à la fois, il veut tout faire rentrer dans une forme facile à suivre et qu’il juge construite que le réalisateur détourne ainsi la pâte initiale prête à déborder, préférant se carapater devant la difficulté.
Agréable à voir sous l’angle épique, à condition de faire passer à la trappe toute ambition d’une adaptation à la hauteur, son Frankenstein de la logique narrative se retourne contre lui. Fourguer du grand spectacle aseptisé dont on sait que tout le monde mordra à l’hameçon, évacuer une intériorité plus obscure, difficile à circonvenir et dont la cohérence est brumeuse afin de ne garder qu’une écume pasteurisée expose au risque de tuer le germe qui active la transformation. Plaisante, la démesure dans les effets spéciaux ne fait qu’office de cache-misère si elle ne renvoie pas à une démesure éprouvée. Pas à tortiller.

Chris Hemsworth, ce gaillard d’1,90m aux cent kilos de muscles a intérêt à avoir du répondant pour réussir à épouser la cadence infernale, ou il sera condamné à n’être qu’une coquille vide plaquée sur des effets spéciaux, ployant sous la puissance du texte tutélaire caché en amont, riquiqui au final comme un freluquet aux épaules de limande s’extrayant d’un manteau d’Ostrogoth trop grand pour lui.
Seul moyen de s’en sortir ? Donner son propre la, trahir en partie mais résolument et aux bons endroits. Francis Ford Coppola et Brando emportaient l’adhésion avec Joseph Conrad, le personnage de Kurtz, « Apocalypse now » tirés de la nouvelle « Au cœur des ténèbres ». Longue remontée contre-initiatique du fleuve dans la jungle.
Pareille chance n’a pas été donnée à Chris Hemsworth ici. L’Australien rame courageusement, avec une rage qu’on peut comprendre, atteint à la justesse dans des scènes fugaces reposant en totalité sur son dos, enveloppant sa femme de ses grands et gros bras au moment des adieux, jetant sur la mer un regard connaisseur ou esquissant un geste envers sa petite fille inconnue dans une délicatesse hésitante et douce qui indique qu’il sait ce que c’est que la paternité, le traduit finement.

Les récits de marine sont parfois si beaux. Le Clézio, c’était l’embarquement pour Rodrigues, réminiscence de la traversée inaugurale de ses sept ans où, voguant vers un père de la première fois au Nigéria, atteint du syndrome de l’écriture dans sa cabine, il paraissait frappé d’une sorte de sidération contemplative, pressé de faire du sur place.
Melville, c’est la métaphysique en mouvement de la virulence et du doute, la vérification suprême de l’humanité malmenée.

Gageons que ni Owen Chase ni Matthew Joy (un Cillian Murphy lippu, éclatant de santé sous la composition crevarde) ne m’en voudront trop de les avoir laissés à ces récifs. On ne se voit plus tellement.
Achab, c’est autre chose. Des décennies qu’on se rencontre dans les abysses. Sa houle n’en finit pas de m’emporter.

« Au Cœur de l’Océan » de Ron Howard.

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commentaires

5 Réponses pour « Au Coeur de l’Océan » : Baleines

Polémikoeur. dit: 21 janvier 2016 à 15 h 27 min

Baleines ?
Ho-hisse plutôt, non ?
Trop vaste programme à digérer sur commande :
en attente d’un appétit de circonstance.
Plus à l’affiche, en tout cas en VO.
Pas de 3D donc mais là, aucun regret.
Inquêtement.

Frédéric V dit: 23 janvier 2016 à 11 h 30 min

Ah! oui, j’ai aussi entendu parler de cette libraire légendaire tenue autrefois par Nicole Chardaire dans l’île Saint-Louis! Mais je ne suis pas certain que, depuis ce vaisseau encalminé au coeur de Paris depuis près de quatre siècle, il soit très facile d’harponner des baleines.
Faut-il pour autant voir le film de Ron Howard ?

pèrofoyé dit: 2 février 2016 à 10 h 35 min

« C’est l’oulipien Hervé Le Tellier[...] qui l’ayant mieux cerné, a dû se retourner dans sa tombe en le voyant dépeint sous de telles couleurs. »

il est toujours vivant, Hervé Le Tellier…non ?

Annelise dit: 2 février 2016 à 16 h 28 min

2 février ce matin : bien sûr que oui! Ce qu’on appelle une figure de style, façon petite espièglerie pince sans rire. Bon pied bon oeil, Hervé Le Tellier. Et heureusement. Ce fin connaisseur de HM, précieux à bien des titres. Pérofoyé, ne vous contentez pas de l’écouter : lisez-le. Une vraie profondeur, derrière la dextérité.

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