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La République Du Cinéma

Bang Gang : MST, bleus à l’âme

Par Annelise Roux

L’amour est une maladie sexuellement transmissible. On ne le répètera jamais assez.
La voix-off du début, prédiction en chaire annonçant catastrophes ferroviaires, dérèglement du temps et canicule laisse présager le pire : encore une variation sur les partouzes ?
Ce serait dommage d’en rester là. La parabole du cataclysme que peut représenter l’entrée dans l’âge adulte est bienvenue. Le sous-titre « une histoire d’amour moderne », pas aussi second degré qu’on le pense. Les lycéennes en ont-elles définitivement fini avec les diabolo-menthe, la chanson d’Yves Simon ?

Le film d’Eva Husson ouvre un chapitre sur la difficulté du passage initiatique. Son propos englobe la génération du dessus, mentionnée avec justesse, depuis le professeur d’espagnol, femme bienveillante qui tente d’innoculer Cervantès à une classe endormie, en passant par des parents qui n’ont pas l’air de se bousculer au portillon d’une éducation construite, un père qui massacre à la guitare la « Lettre à Elise » mais gifle sa fille rentrée trop tard, une mère en détresse en appelant à la responsabilité de son adolescent pour l’épauler dans le drame familial traversé, ou encore l’infirmière scolaire, permettant à la patiente venue la consulter de prendre une sucette, effarée de l’entendre incapable d’établir le nombre de ses partenaires sexuels, en dépit de l’affiche pour la lutte contre le Sida clairement valorisée dans son dos.

« Pardonnez-nous nos enfances, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont enfantés » ? Cette interprétation du « Notre Père », revue et corrigée par Daniel Darc, figurait dans le dernier album du tourmenté magnifiquement remis en selle par Frédéric Lo. Même si, à ses heures, il fallait se le faire, l’ex de Taxi Girl a souvent tapé juste avec ses formules. Il était capable d’être un parolier crédible probablement car il avait le mal-être rock n’rollesque chevillé au corps. Un peu puéril, fragile, borderline.
Des Biarrots de seize ou dix-sept ans mènent des orchestral manoeuvres in the dark. Alex (Finnegan Oldfield), beau gosse porté sur la chose, vivant seul dans une maison avec piscine pendant que sa mère est partie faire des fouilles, son comparse Nikita (Fred Hotier), tout de complicité complaisante et porteur néanmoins d’une sentimentalité secrète, George – sans S, comme Sand – (Marilyn Lima) aux jambes de sauterelle et moue sous grosse frange, visage qui pourrait en faire la fille conjointe de Jeanne Moreau, Brigitte Bardot et d’Hélène de Fougerolles, sa meilleure amie Laetitia (Daisy Broom), moins délurée au début, mais qui a l’intention de se rattraper, ou encore Gabriel (Lorenzo Lefèbvre), bouclé brun qu’un père en fauteuil n’incite pas à la légèreté se retrouvent au lycée ou sur la plage, autour de feux de camp, jetant leurs maillots à bas comme si cela suffisait à libérer les corps.

Eva Husson met certaine tendresse, mais aussi une dureté pertinente à filmer leurs tâtonnements, cette manière qu’ont ces jeunes de se chercher, en apparence si désinvolte, où la déception de ne pas avoir été rappelé se vide chez les filles d’un haussement d’épaule, chez les garçons d’un ricanement entendu, avant de jouer de la télécommande, baguette magique destinée à dispenser l’oubli ou trouver solution
Le « Jeu du poulet » était déjà présent dans « La Fureur de vivre » de Nicholas Ray (1955), ce fameux « tu n’es pas capable de » comminatoire, destiné à pousser l’autre hors de ses retranchements. En 2015, les lycéens en manque de repères fument plus volontiers des joints, s’enfilent des bières, parfois des rails de coke, suivant sur You Porn les exploits de hardeurs professionnels qu’ils se promettent d’égaler.

Sexe, biture, exemples puisés dans la solitude d’un écran tactile… Le film est l’œuvre d’une moraliste mais pas moralisateur. C’est la petite blonde qui recense dans un carnet son tableau de chasse d’une écriture enfantine et part en douce, de nuit, rejoindre un Alex captivé surtout par les prouesses d’une gymnaste russe à la télévision. La rivalité larvée avec Laetitia, qui, sans doute car elle se ressent insécure elle aussi, s’empresse de donner son pucelage sans capote au chef de bande, pousse George « chaleur-bonheur » à une compétition qui consiste à enchaîner, abreuvée de cannabis et de Heineken, cinq ou six partenaires successifs lors d’une même soirée.
La tristesse en creux de ces scènes signale que nous ne sommes pas dans la représentation enjouée d’une sexualité naissante, en pleine efflorescence. Les garçons abaissent volontiers leurs slips. S’ils entendent faire emploi de ce qu’ils dévoilent, comme les jeunes filles ouvrant à l’envi leurs cuisses, c’est manifestement à l’aveuglette, à l’image de leur façon d’envisager la lisibilité de leurs existences. D’autres, dans les faits plus inhibés, sont en réalité en avance question maturation.

Comment réussir à toucher l’autre ? Le personnage de Gabriel, offrant sa première fois rédemptrice à celle que la diffusion d’une sex-tape sur You Tube condamne à la place de la fille flétrie, à ce titre est symbolique : auparavant on aura vu combien sa manière d’approcher la chair, au travers d’un père handicapé qu’il porte dans la douche, ceinture afin de l’aider dans ses ablutions et dont il mesure le poids entre ses bras, échappe à la virtualité.

« Bang Gang » est un film d’amour, avec lequel on ne badine de toute façon pas, comme pouvait le prôner Musset malmené par Sand : cette prise de conscience en gros ratifie le passage, et non une crainte stérile de se voir puni pour sa liberté. Romantique à rebours, sans d’énormes inventions stylistiques inutiles, mais paré d’une fraîcheur antinomique.
C’est une réussite qui n’était pas jouée d’avance et se tient sur la tranche. Marilyn Lima est touchante en brindille balthusienne que la mélancolie ravage avant le tréponème pâle, Finnegan Oldfield, Fred Hotier ou Lorenzo Lefèbvre, formidables à tour de rôle en mauvais génie esseulé/grand ado guettant les coups de téléphone de maman, meilleur copain suiveur/vraie petite crapule au cœur d’artichaut et sub-autiste s’éclatant sur la piste/modèle d’homme crédible à venir.

Peut-être un ou deux plans en trop, vers la fin ? S’arrêter sur la profession de foi féministe rudimentaire de Laetitia/Daisy Broom, regard écarquillé, vide, à dire son soulagement, son absence de culpabilité à disposer de son corps sans conséquence ni dommage eût été manière de conclure plus forte et dérangeante, à la limite du bovarysme. Les roucoulements des tourtereaux admis dans l’Olympe des grands apporte une note mièvre que les dernières images du générique, décousues, d’une drôlerie très peace and love des années 70 qui n’est peut-être pas maîtrisée de A à Z ni entièrement volontaire, dissipent.
Allez-y en skate, si nécessaire.

« Bang Gang » d’Eva Husson.

 

 

 

 

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commentaires

19 Réponses pour Bang Gang : MST, bleus à l’âme

Annelise dit: 27 janvier 2016 à 11 h 40 min

Rien n’est aussi bien que « Larry Clark », Phil…à part Larry Clark lui-même? Et encore. Pas tant quand il photographie des minets en érection feignant de se pendre que quand il surprend la petite Amérique dévastée par la profonde morosité, la désespérance, la dope. Il faut dire que quand on en a vu la déco que lui réservait sa maman…les photographies de chien-chien, bonnet de père Noël et rubans sur la tête, on comprend mieux. On reparlera peut-être photo avec « Tangerine ».

Phil dit: 27 janvier 2016 à 17 h 41 min

Certes Annelise, les portraits trash de Clark ont sûrement marqué une génération de cinéastes qui avaient l’âge de ses acteurs à la sortie des films

Polémikoeur. dit: 27 janvier 2016 à 18 h 23 min

Une fois de plus, il faudrait aller le voir,
ne pas s’en tenir à la bande-annonce
ni, surtout, à la critique (en général)
mais quelle dose d’envie faut-il pour cela,
quel concentré de force et de matière le film
doit-il receler, puis être capable de libérer
pour valoir mieux que le produit d’une industrie
en mal de se perpétuer ?
Sur quel angle la critique doit-elle se caler ?
Raconter, suggérer, analyser ?
Histoire, message, esthétique ?
Bref, pas trop futé de n’exercer sur le public
qu’une forme de chantage, que ce soit en le flattant,
y compris sous la ceinture, ou en ne visant
que son « temps de cerveau disponible ».
Sinon, moins d’objection fondamentale
au fait de réussir avec son cul
plutôt que ceux des autres -
même si c’est un peu lié -
à condition de ne pas
en être soi-même dupe.
Alibiaisement.

Annelise dit: 27 janvier 2016 à 22 h 30 min

@ Phil de 17h41,vous êtes observateur. Le jeune Lorenzo Lefèbvre incontestablement a un petit côté Lukas Ionesco avant que ça ne parte en vrille.
Polé, faites comme moi : je ne lis jamais les critiques avant. Toujours après. Pas influencée, comme ça. Mais cela m’intéresse.

Annelise dit: 28 janvier 2016 à 23 h 55 min

Jacques B, plaisir de constater que vous allez toujours au cinéma.Vous& Jacques Ch…pour les Délices de Tokyo, patientez un tout petit peu, c’est prévu, ça arrive !

Jacques Barozzi dit: 29 janvier 2016 à 8 h 25 min

Oui, Annelise, j’essais de garder le rythme, mais l’hiver j’ai tendance à entrer en hibernation et en phase d’écriture… Là, je traine un peu la patte pour aller voir « Salafistes » dont Passou a dit tout le mal qu’il en pensait !

Polémikoeur. dit: 29 janvier 2016 à 8 h 26 min

La petite question du contenu (film)
et de l’emballage (« promo », bande-annonce, critique…)
est coulée dans le béton assourdissant
de la société (marchande) de l’image.

Annelise dit: 29 janvier 2016 à 9 h 02 min

@8h25 TB si vous écrivez…mais vos commentaires sont toujours les bienvenus ! Chedly est-il cinéphile aussi, ou est-ce passion solitaire? Avant « Délices », à propos de la non innocuité des documentaires, j’aimerais vous parler ici d’un autre,(vers lundi) que j’ai beaucoup aimé. Vous m’en direz des nouvelles.

Sophie dit: 29 janvier 2016 à 23 h 10 min

« Marilyn Lima aux jambes de sauterelle et moue sous grosse frange, visage qui pourrait en faire la fille conjointe de Jeanne Moreau, Brigitte Bardot et d’Hélène de Fougerolles »: super bien vu. Moi je n’aime pas le film car je trouve les personnages insupportables et Gabriel, le seul qui soit un peu attachant se voit affublé d’un père au corps émasculé. Trop de signifiant chez ces parents défaillants, me semble-t-il, pour que la fable soit honnête. Tirée d’un fait divers américain, d’ailleurs et qui, je trouve, ne dit pas grand chose de solide d’une jeunesse française – ou universelle, ou provinciale ou larguée…

Annelise dit: 30 janvier 2016 à 9 h 42 min

@23h10 hier : pertinence parfaite. J’ai été à deux doigts d’éprouver la même chose. Ce qui sauve le propos est qu’il s’agit à mes yeux d’une fable. Si le film a des visées réelles, il passe à côté. Mais parfois c’est en passant à côté qu’on tombe sans le faire exprès sur des choses intéressantes

JC..... dit: 30 janvier 2016 à 18 h 25 min

« Mais parfois c’est en passant à côté qu’on tombe sans le faire exprès sur des choses intéressantes »

Cela m’est arrivé d’en viser une, de passer à côté, et de tomber sur sa copine … intéressante. S’adapter ou périr.

Annelise dit: 30 janvier 2016 à 20 h 21 min

Allusion y sera faite dans le prochain billet (déjà écrit), Jacques. Etant donné l’énorme masse de films qui sortent, le peu d’espace en somme que l’on peut consacrer à parler de certains, j’ai considéré que le commentarium avait eu suffisamment matière à s’empoigner là-dessus sur le fil RdL, après que Pierre a exposé clairement ce qu’il en avait pensé.
Beau pragmatisme, JC. Le secret du bonheur façon Epictète, parfois.

ROL dit: 3 février 2016 à 13 h 52 min

merci pour cette lecture critique. Peut-être l’éclairage de Hannah Arendt permettrait-il de compléter ce tableau déja sordide où l’absence de sens vide les attitudes de tout contenu: le corps n ‘est finalement qu’une machine dont les ados (dépourvus de transcendance) expérimentent les fonctions et les performances, dans l’indifférence des adultes enfermés dans leur solipsisme, incapables de transmettre (puisqu’il n’y a rien à transmettre)! Glaçant tout ça!

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