de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Ben Stiller, un héros de rêve

Par Sophie Avon

Il fut un temps, outre Atlantique,  où un Walter Mitty était un rêveur. La nouvelle de James Thurber, parue à la fin des années 30, puis son adaptation au cinéma en 1947 par Norman Z. McLeod avaient infusé l’époque. En reprenant l’histoire de cet anti-héros qui lutte contre l’hostilité extérieure grâce à son imagination, Ben Stiller et ses co-scénaristes ont conservé la fantaisie mais modifié le contexte : Walter Mitty (Ben Stiller) est un homme d’aujourd’hui, un homme du XXI e siècle qui se sent dépassé par la révolution numérique, un amoureux transis qui essaie d’entrer en contact avec celle qu’il aime par le web sans y arriver, un type dont l’expérience au service photo du magazine Life paraît tout à coup caduque.

La force du film est de mélanger les genres, de passer de la comédie la plus déjantée à l’humanité la plus poignante, de développer une extraordinaire inventivité graphique tout en conservant la limpidité du récit, de raconter en parallèle la fin d’un monde et la naissance d’un héros.

Walter Mitty, c’est donc ce petit homme du sous-sol qui travaille dans l’ombre du prestigieux Life, soutier d’un titre mythique qui se voit condamné à son dernier numéro en version papier. De jeunes barbus ont débarqué, ignorants du métier, incultes, décideurs arrogants nommés pour passer à la version numérique du magazine. Walter Mitty devient immédiatement la cible du responsable de cette transition, Ted Hendricks (Adam Scott), lequel ignore tout du vocabulaire de l’âme et de l’âme d’un journal dont Ben Stiller filme en un travelling latéral les couvertures historiques. Evidemment, contre Ted Hendricks, Walter lutte à sa façon, fictive, balançant son ennemi par la fenêtre, et tâchant d’attirer l’attention de Cheryl (Kristen Wiig), sa jolie collègue de la comptabilité.

Ses retours à la vie réelle sont de plus en plus rudes. Il faudra bien qu’un jour, il se décide à grandir, qu’il ait le courage d’affronter ses limites. Un homme va l‘y aider en silence, de loin, comme un ange doué de télépathie, et cet homme-là, O’Connell, est un photographe génial, un aventurier bien réel, l’un de ceux qui garde en vie l‘esprit d’un journal tel que Life. Entre Mitty et O’Connell  (interprété par Sean Penn), une complicité muette s’est nouée en seize ans de travail. Mitty a toujours été là, vigie patiente, œil avisé qui veillait sur la pellicule et fournissait le bon négatif à l’heure dite.

Or pour cette dernière édition, voilà que le négatif manque. Le photographe l’a envoyé mais il est introuvable. Comment faire la Une de ce dernier Life, clôturer en beauté ?

Aiguillonné par son amour pour Cheryl, Walter Mitty entretient une conversation amicale avec le responsable du réseau de rencontres où il est inscrit et qui lui conseille de nourrir son profil de quelques voyages ou actions notables. A-t-il seulement pris l’avion dans sa vie ? Il n’en faut pas plus pour que le film se transforme en une formidable épopée, récit d’initiation à l’usage des adultes où Water Mitty, partant brusquement à la recherche de O’Connell et de la photo perdue, se voit très rapidement confronté à d’invraisemblables dépassements de soi. De quoi rapporter sur son profil des choses aussi peu ordinaires que sauter d’un hélicoptère, affronter des requins ou fuir devant l’éruption d’un volcan.

La façon dont le monde s’ouvre soudain à cet homme replié dans sa coquille, constitue le magnifique basculement d’une intrigue qui avec un sens aigu de l’espace et du rythme, varie sa palette de couleurs, élargit l’écran, fait apparaître une nature exotique et lumineuse : collines brunes, vallées verdoyantes, ciels limpides. L’univers de Ben Stiller fourmille de trouvailles et sa mise en scène n’a de cesse de montrer, au-delà d’une époque difficile où le sens des choses semble se dissoudre, la vie dans ce qu’elle a de féérique pour peu qu’on n’en ait plus peur.

Dénué de sentimentalisme mais non sans tendresse, le cinéaste acteur filme l’accomplissement de son héros dans un mouvement  implacable où tout est prétexte à la fantaisie et à la contemplation. Le Walter Mitty imaginé par James Thurber était un homme marié, celui du film de 1947 s’apprêtait à convoler sans désir. Celui-là est un célibataire qui n’ose pas conquérir celle qu’il aime, mais qui est le seul à savoir repérer le détail essentiel d’une photo.

« Les belles choses ne réclament pas d’attention », lui murmure O’Connell.   Sauf que tout le monde ne les voit pas.  Mitty, lui, connaît par coeur le prix de la beauté. Il n’a plus besoin de fuir en rêvant. Il est devenu grand et peut regarder en face l’affreux Ted Hendricks qui ne saura jamais ce que le mot quintessence veut dire.

« La vie rêvée de Walter Mitty » de Ben Stiller. Sortie le 1 er janvier 2014.

 

 

 

 

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commentaires

25 Réponses pour Ben Stiller, un héros de rêve

u. dit: 1 janvier 2014 à 19 h 49 min

Un tel travail, une telle régularité, une telle passion intacte, ça me fait honte, Sofia Stakhanova, Sofia Politkovskaïa, Sofia Akhmatova…

C Новым годом!

u. dit: 1 janvier 2014 à 19 h 53 min

Je comprends et accepte votre critique avec humilité.

Cette ordinariness des villes et des banlieues nippones, quelle merveille…

Ça me fout la saudade, mais saudade, ce n’est pas traduisible en japonais.

u. dit: 1 janvier 2014 à 19 h 58 min

J’ai fait fort: ce sera trois coups au compteur.

Mais le message précédent s’est égaré, il était pour le BAP.
(Blog à Passou).

JC dit: 2 janvier 2014 à 7 h 42 min

Cornecul, Sophie… vous allez finir par nous faire adorer le cinématographe, avec des billets aussi séducteurs !

Je vous élève en mon PPP* au rang de Grande Déesse de l’Image et vous rendrai culte admiratif !
*Petit Panthéon Personnel

Polémikoeur. dit: 2 janvier 2014 à 10 h 04 min

Faut-il raconter un « remake » ?
Au moins n’est-il pas comparé ici
au bijou avec Danny Kaye !
« Bis repetita… », force est de le constater.
Dans l’ordre des choses et de leur cycle temporel.
Peut-être l’occasion d’administrer un rappel salutaire
sur la charge poétique du rêve.
Schizophréniquement.

Passou dit: 2 janvier 2014 à 12 h 09 min

Vous donnez vraiment envie d’y courir, Sophie. D’autant que je suis travaillé par le remake en ce moment, mais sur un plan littéraire ; cela dit les principes, la logique, les écueils sont les mêmes. J’aimerais voir comment il résous les problèmes après Thurber et MacLeod. Oui, les belles choses sont là pour qui sait les voir.

Jacques Barozzi dit: 3 janvier 2014 à 8 h 44 min

Ni l’histoire, ni l’acteur-réalisateur, ni la bande-annonce ne me donne l’envie d’aller voir ce film !

xlew.m dit: 3 janvier 2014 à 10 h 32 min

Les gens ordinaires exercent une forte attraction sur l’Hollywood des années 2010. Un autre Walter (le « Walt » White de Breaking bad) fournit un bon exemple. Sauf que celui-là ne se laisse pas mener par l’empire des rêves mais est bel et bien mué par un sens aiguë de la réalité. On observe chez lui un radical changement de personnalité (no more « Mister nice guy »), il passe du clown blanc gentil avec son voisin à l’auguste le plus noir, au grand rire intérieur. Dans le film de 2013 tiré de la nouvelle de Thurber le réalisateur-acteur semble n’avoir pas pu faire autrement que s’offrir d’extraire à tout prix les éthers de la pure émotion dans la décantation d’un humour qui se veut rester léger mais qu’il s’empresse tout de même d’étouffer dès qu’il a surgi (le sourire de Ben Stiller est étrange, on ne sait jamais s’il commande le fou rire chez le spectateur ou l’apitoiement, ça pourrait être une force, c’est souvent une pénitence qu’il inflige). Le film, d’après ce qu’on peut lire ici ou-là, aurait pu être produit par Spielberg et joué par Carey, cela donnerait presque des regrets. Je pense que Stiller aurait gagné à tenter de jouer la carte de l’humour pur (Thurber a beaucoup de finesse dans ce domaine, P. Assouline a donné le texte de la nouvelle sur son site, via le New Yorker, on peut le vérifier par soi-même). Là dans ce film, tout laisse une impression bizarre. Le passage où l’on voit le héros s’engouffrer dans l’hélico en partance pour l’Islande m’a fait penser à la scène du Sikorsky dans « Breaking the waves », de van Trier, c’est dire !
Arte vient de rediffuser les films de Jerry Lewis, Robert Benayoun avait raison, il a tout inventé. Le mélange humour-émotion (avec des dialogues incroyablement justes) ne s’est jamais si bien porté que chez lui.

Jacques Barozzi dit: 4 janvier 2014 à 10 h 14 min

A la vue de la bande-annonce de « Nymphomaniac » je craignais le pire et finalement j’ai vu le meilleur de Lars von Trier !
Mais Sophie va sûrement en parler ici ?

La Reine du com dit: 4 janvier 2014 à 12 h 24 min

Allée le voir hier. Sophie, la phrase d’O'Connell/Sean Penn (évidemment ma scène préférée)n’est pas je pense exactement celle citée? Je crois qu’il s’agit, non pas de « les belles choses ne réclament pas d’attention » mais de « les choses importantes n’attirent pas toujours l’attention ».
Du moins l’ai-je entendu comme ça. Ce serait drôle d’en reparler. Et j’ai trouvé le film à la hauteur,réussi, tendre et euphorisant, en dépit de quelques bricoles qui vous feraient peut-être dresser les cheveux sur la tête, Jacques. En particulier une ou deux cartepostaleries tout « américaines »,disons. Autrement la fable fonctionne, l’Islande est merveilleusement photographiée,avec cette majesté simple et vaste et dépeuplée des paysages, cela me donnait violemment envie de rentrer dans l’écran, à tel point que j’ai décidé que ce pays serait ma prochaine destination. J’espère pouvoir participer au karaoké.
Stiller gagne ici ses vraies lettres de noblesse, je crains d’ailleurs d’être tombée raide dingue du bleu océanique de ses yeux et de son magnifique nez courbe, dans un film où chaque image semble clamer, « Heureux les pauvres en esprit, heureux les doux et les compatissants car le Royaume des Cieux est à eux ».

La Reine du com dit: 4 janvier 2014 à 12 h 32 min

Xlew, je vous lis le 3, 10h32 et je vois ce que vous voulez dire quant à l’étrangeté – c’est vrai. Cette bizarrerie partout présente…, je l’ai ressentie comme une espèce de suspension permanente, qui participe du charme du film (y compris avec votre histoire du sourire de Stiller, très bien vue)
Quand même, la montée dans l’hélico, justement, avec ce Bowie déformé en B.O, les chiens de traineaux se disputant dans le froid et le vent tourbillonnant, en plein vide.. c’était bien, non?

La Reine du com dit: 4 janvier 2014 à 12 h 55 min

Quant à Jerry Lewis – quelle merveille! Il est certain que son Docteur Jerry & Mister Love n’a rien à voir (pour rester polie) avec la potacherie (ou potachure?) scato et vulgaire d’Eddy Murphy ayant voulu s’y mesurer.
Et ses sketchs avec Dean Martin!

Jacques Barozzi dit: 4 janvier 2014 à 13 h 51 min

La Reine…, j’attends avec impatience de vous lire après visionnage de « Nymphomaniac » !

sophie dit: 4 janvier 2014 à 14 h 53 min

Oui Jacques, je vais parler de Nymphomaniac dès lundi – suis en retard… Et chère Reine, je ne jurerais de rien pour la fameuse phrase sauf que je crois l’avoir notée dans le noir pour être sûre de me la rappeler – mais la projection remonte à loin déjà..

Polémikoeur. dit: 4 janvier 2014 à 15 h 09 min

Ben Stiller est le produit
d’une génération « spring break »
abrutie et grossière, élevée à l’ogm
pour fabriquer des carrières commerciales
et boursières. Il sauve tout juste sa bobine
dans les situations intrinsèquement comiques
de gendre de Robert de Niro et des nuits au musée.
Danny Kaye était un artiste complet.
Soit dit très subjectivement.

La Reine du com dit: 4 janvier 2014 à 15 h 20 min

Quant à moi Darling So, je n’ai rien noté. Et l’ai vu en V.O. Donc je ne jurerais de rien – mais bon, mon impression.
On verra cela et la perdante invite à déjeuner la gagnante (hum…ce qu’on appelle en l’occurrence un win-win des plus cyniques!)
Jacques, dès que je peux, je vais voir Nymphomaniac et reviens lire ce qui en sera dit ici. Mais pas toujours la disponibilité qu’on veut…

La Reine du com dit: 4 janvier 2014 à 15 h 30 min

Polémikeur, j’ai toujours trouvé Stiller TRES mauvais jusqu’ici, même si je le répète, une baignade dans ses prunelles…, Catastrophiques films avec De Niro, qui me brise le coeur en tournant ces panouilles (ou j’aime à penser qu’il avait un besoin urgent de refaire sa salle de bain?) Mary à tout prix, avait un certain charme fantaisiste et déjanté, avec ce goût déjà prononcé pour la scatologie des frères Farrelly que je ne partage pas (chez Monty Python, ça peut être différent) – mais là, il y a chez Stiller quelque chose de neuf, une poésie, une mélancolie, un degré rêveur qui justement ne m’ont pas paru trafiqués.

Jacques Barozzi dit: 5 janvier 2014 à 0 h 46 min

Stiller est un vrai personnage, mais le film vaut plus pour le choc des images que pour le poids des mots…
Le chef-d’oeuvre de la semaine, c’est le Lars von Trier !

JC dit: 5 janvier 2014 à 6 h 41 min

Il serait curieux que ce metteur en scène quelconque, Lars von Trier, coupable de tant de navet bons à jeter, soit miraculeusement capable de sortir un chef d’œuvre !

Il est vrai que Noël autorise l’improbable…

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