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La République Du Cinéma

« Bird People »: le pari du merveilleux

Par Sophie Avon

« Bird People » s’impose immédiatement dans ce qu’il a de contemporain : ces couloirs du RER où passe la foule, essaim  anonyme d’hommes et de femmes marchant d’un pas rapide, se pressant vers des buts divers qui les isolent tout en les assimilant. N’y a-t-il rien de plus caractéristique de l’époque que ce flux déshumanisé dont Pascale Ferran, rapprochant peu à peu sa caméra, filme les individus ? Chacun aux prises avec ses préoccupations, nourrissant un concert de voix intérieure qui donne à cette ouverture sa familiarité et son étrangeté. On ne peut douter que cette fourmilière soit notre monde, mais bel et bien, le paysage s’est métamorphosé, passant d’un univers à taille humaine à une sphère vertigineuse où notre rapport au temps, aux autres et à l’espace, n’est plus le même. « Bird People » n’est pas une chronique de cette fracture mais une immersion, une façon de rendre compte du pouls battant de notre modernité et peut-être le premier film à tenter d’approcher avec cette acuité le basculement d’une civilisation.

Dans cette foule compacte où chacun est étranger et seul,  inutile d’espérer se reconnaître, s’arrêter pour se parler ni même arriver quelque part. Là où « Gare du nord », le film de Claire Simon, utilisait  un lieu de transit pour postuler une rencontre, « Bird People » rêve d’une fiction plus radicale : que se passerait-il si tout à coup, dans la déferlante générale, deux individus voyaient leur parcours suspendu, soulagé de la pesanteur du monde moderne ? La proposition a valeur de méditation.

Audrey, donc, d’abord (Anaïs Demoustier). C’est une jeune fille d’aujourd’hui qui suit des études tout en faisant le ménage au Hilton de l’aéroport Charles De Gaulle. Portable à l’oreille, parlant tout en marchant dans le brouhaha de la ville, puis calculant in petto, dans les transports en commun,  toutes ces heures consacrées à ses déplacements. Seul, un moineau, de l’autre côté de la vitre du RER illumine un instant son visage.

Gary, lui (Josh Charles), est un ingénieur en voyage d’affaire à Paris d’où il doit s’envoler pour Dubaï. A l’aéroport, il descend au Hilton où Audrey travaille. Un hôtel appartenant à une chaîne, on ne pouvait rêver prison mieux gardée pour avoir envie de s’évader. Car Gary est au bout du rouleau, en plein burn out dont il décide de stopper net le ravage. Est-ce d’avoir vu un accident sur l’autoroute ? Est-ce de se trouver en plein décalage horaire, esprit confus, stress maximum ? Toujours est-il qu’il annule son vol pour Dubaï. Il n’a jamais eu l’air plus sûr de sa décision qu’en ces instants où il quitte une vie soudain inappropriée. De cet hôtel sans âme où stationnent ceux qui d’un continent à l’autre font prospérer la société libérale, Gary fait son refuge momentané. Jamais plus, il ne reprendra son existence antérieure. Reste à l’annoncer à tous.

Le film passe d’Audrey à Gary puis se concentre sur chacun des personnages en longs blocs narratifs qui ne demandent qu’à converger l’un vers l’autre sans que ce soit encore une nécessité. Bien sûr que ces deux-là vivent une trajectoire parallèle, bien sûr qu’ils font, l’un et l’autre l’expérience de la liberté, mais leurs chemins sont si différents que le récit ne perd pas son temps à essayer de les rapprocher artificiellement. C’est un film libre sur des êtres qui s’affranchissent et jouissent de cet affranchissement en solitaire.

Gary fait ce qu’il a à faire, par skype, par téléphone mobile, utilisant les outils numériques, modifiant les perspectives sans bouger d’un iota, bouleversant sa vie en demeurant au même endroit. Audrey, elle, c’est une autre histoire. Elle en passe par une expérience bien plus radicale dont on ne dira rien car c’est le coup de génie du film,  son sortilège, son audace et le seul moyen, pour la cinéaste, de reconfigurer le réel en modifiant le point de vue.

Voir et faire voir pour la première fois, voilà peut-être la vocation de cette traversée imaginaire qui convoque les oiseaux, transgresse les genres, bouscule les habitudes, mêle des registres composites, et qui, tout en restant très français, va chercher du côté de l’Asie, cette aptitude à donner corps au fantasme. Dans un monde invivable où tout va si vite, où l’hyper connexion a modifié nos perceptions et nous transforme en mutants, où les êtres s’épuisent dans une globalisation sans visage, il y a encore un terrain pour que deux êtres, arrachés au carcan de leur existence, se reconnaissent et se sourient. En l’occurrence, grâce à Gary l’Américain, Audrey s’aperçoit que le mot « personne » est à double sens. Qu’il veut dire une chose et son contraire. Quand on sort du rang, tout semble ré enchanté. Justement, et s’il s’agissait de ré enchanter nos vies ?

Rarement à ce point, le cinéma aura pris à bras le corps la fracture de notre XXI e siècle en faisant le pari de la douceur et de l’illumination. L’auteur de « Lady Chatterley » réalise une œuvre qui est à la fois un constat mélancolique et un acte de foi dans le merveilleux. L’imaginaire, autrement dire notre part la plus humaine, est la seule bouée pour inventer un monde meilleur.

« Bird People » de Pascale Ferran. Sortie le 4 juin.

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commentaires

15 Réponses pour « Bird People »: le pari du merveilleux

J.Ch. dit: 2 juin 2014 à 14 h 01 min

superbe billet, Sophie, j’irai voir ce film car j’aime ceux de Pascale Ferran… et je pense en vous lisant au plus bel oiseau musical qui soit, le saxophoniste Charlie « Bird » Parker

xlew.m dit: 3 juin 2014 à 17 h 58 min

Le cinéma de P. Ferran ne casse pas trois pattes à un représentant du peuple canard, cette simple observation purement personnelle me disqualifie d’entrée pour venir commenter, je m’abstiens donc.
Mais en voyant se dérouler la bande annonce je repense à la pub tournée par Gondry pour Air France (au moins dix ans déjà, comme le temps passe lentement) avec la voix de Hope Sandoval sur le tube des Chemical Brothers, ah, Pascale n’a pas pu résister à faire des citations des plans du court-métrage commercial, même inconscients…
Anaïs, on la déjà-vou mille fois, c’est une discrète Judith Henry entre deux plateaux, en mode transit. Le gars Gary, (air typique du mec de Stanford qui aime dire qu’il connait personnellement Michel Serres et René Girard sans jamais avoir suivi un seul de leur cours, j’en connais) me donne vraiment envie de voter Mitt Romney rétrospectivement.
Dire que Spielberg jadis faisait des films sur les « fantômes » vivant dans les coursives et les zones neutres des aéroports, le cinéma français en est réduit à faire des documentaires sur le nouvel habitat (ils profitent d’un effet d’aubaine, ces sacrés zoziaux malins comme des singes) du peuple moineau à Roissy CDG.
Toutes ces histoires d’amour at first sight connues sur les tapis roulant automatiques donnent un peu mal au coeur.
Vivement la station Châtelet, aller, encore un petit effort et on sera bientôt chez soi, l’escalier mécanique est très rapide, on va pouvoir se mettre un Jacques Tourneur des familles et honorer un rendez-vous avec Simone Simon, l’Irena Dubrovana de Cat people. ça va miauler ! (Birdy birdy miam-miam.)
My name is xlew.m, I’m mean, and i disapprove of this message.

la Reine des chats dit: 4 juin 2014 à 8 h 34 min

Xlew, ne tentez mon pseudo, dont j’ai essayé de contenir l’atavisme. J’évite de considérer les nids comme mon garde-manger et les seules boîtes à souris qui tiennent chez moi sont des oracles Baoulé. Même renoncé au lait, au profit de celui d’amande.
D’après vous, une sorte « d’Attrape-moi si tu peux » (alors que je suis « Lost in translation », privée de surcroît de Sofia et de Bill Murray ) un peu indigeste, qui ne casse pas trois pattes à un canard, que ce dernier film de Pascale Ferran? Je verrai ça. Ce qui m’avait attiré l’oeil dans son « Chatterley », davantage que des Clifford & Mellors atones, c’est sa façon de filmer la nature, les bois, le frémissement vert des branches qui servent de résonance au frisson de Marina Hands.
Judith Henry à laquelle vs comparez Anaïs, pas une mauvaise référence. Dans la « Discrète », sa mouche crevait subtilement l’écran.
Le film de Schrader, sans égaler l’étrangeté séche de Tourneur, à mes yeux n’avait pas démérité. Probablement grâce à Putting out the fire, Bowie, et surtout Nastassja. ..J’avais une quinzaine d’années, cela m’avait beaucoup impressionnée! Il est vrai que depuis,ce sont des heures, des circonstances où moi-même, par définition, je dois faire attention. Des précautions s’imposent : Pills won’t help you now, comme diraient The Cheminal bros.
Meow-meow, donc.

xlew.m dit: 4 juin 2014 à 16 h 09 min

Attendez Reine des chats, ne vous transformez pas tout de suite en féline, ne lacérez pas mon p’tit post (sans même qu’il ait eu le temps de vous embrasser en plus), je ne fais pas spécialement partie de la « gens fera » hostile à Ferran (c’est juste le souvenir de la réception de L’âge des possibles » qui m’énerve toujours un peu, bah j’étais jeune), d’ailleurs il semble y avoir des beaux plans dans son Bird People (je pense à deux ou trois closeups sur la frimousse des moineaux justement, il y a de chouettes envolées de mises au point de l’objectif super fluides, qui donnent de chauds portraits), et l’atmosphère des pièces sombres est bien rendue, ça sent la lumière (et sa presque absence) naturelle, pas facile de tourner dans ses conditions même si la technique permet beaucoup aujourd’hui. De plus le côté « surnaturel » et merveilleux décrit en creux par Sophie met l’eau à la bouche, c’est sûr…
Je pensais au film « The Terminal » (peut-être lui-même un remake d’un film français) qui contait l’histoire d’un paumé iranien sans-papiers qui traîna pendant des années dans les couloirs hors zone douanière de Roissy.
Ce que vous dites de votre appétit qui ne va pas à a viande moineaux ou d’ortolans me plaît bien, j’aime les moineaux en liberté (on en voit de moins en moins dans nos jardins, la pression des chats domestiques semble énorme, toutes mes excuses), Hiroshige adorait les mettre en scène dans ses estampes, comme dans l’une des 53 stations du Tôkaidô peinte vers 1830. Elle s’intitule « Edo Suzume », les Moineaux de Tokyô, c’est à dire « les gens de la capitale », Hiroshige s’amusant à comparer l’activité hyper industrieuse des tokyoïtes de l’époque à celles des charmants et malicieux passereaux. La robe des moineaux étant d’ailleurs fort appréciée des Chinois également, qui ne voient pas sur elle le jeu de simples reflets marbrés ou couleur marron (Ueda, s’il passe par-là, pourra vous le confirmer peut-être.)
Pou Lady chatterley, entièrement d’accord avec vous, chère Reine, à la première vision j’étais sur mes gardes (Lawrence est l’un de mes gros favoris) mais revu à la télé, le film m’a livré tous les charmes que vous rappelez. Bons films à vous. (je voudrais juste ajouter que cela me paraît très bien que les films s’emparent de thèmes qui pourraient être des sujets en or pour des séries, et je remarque que l’humour n’est pas absent du propos de la cinéaste, à un moment le personnage d’Anaïs dit « Room service ! » en entrant dans la chambre, cela évoque évidemment une actualité cinématographique récente dont le scénar reposait sur un fait ô combien divers.)

u/ ueda dit: 4 juin 2014 à 19 h 46 min

Lost in Translation sans le Japon derrière?

Pas sûr d’y aller, mais c’est aussi la faute de Sophie.
Le billet est tellement bien qu’on préfère garder le film dont on rêve.

Josh Charles, c’est le mec de The Good Wife.
Oscillant entre des désirs contradictoire, assez attachant au final.

Quand même quel merveilleux film sur la lassitude que celui de Sofia C.

J.Ch. dit: 5 juin 2014 à 15 h 35 min

superbe… ce qui est embêtant et merveilleux à la fois, Sophie, c’est que vous écrivez ce qu’on a envie d’écrire après avoir vu ce film… rien à ajouter à part qu’Anaïs Demoustier est à tomber, on l’attend dans le prochain Guédidian

u/ ueda dit: 5 juin 2014 à 16 h 13 min

Lost in Translation sans le Japon derrière?

A la réflexion, je me demande ce que j’ai voulu dire par là.

JC..... dit: 6 juin 2014 à 12 h 10 min

Inutile d’aller voir des films qui ne seraient pas à la hauteur du billet, donc décevants ! ….

u/ ueda dit: 6 juin 2014 à 15 h 52 min

Camarade JC, tu viens de dire une grosse bêtise.

Je trouve que ça t’arrive de plus en plus souvent.

JC..... dit: 6 juin 2014 à 17 h 21 min

Rassure toi, camarade ueda, tu n’y es pour rien, je ne suis guère influençable…et je maintiens que les billets sont probablement meilleurs que les toiles !

JC dit: 26 juin 2014 à 21 h 13 min

Je dois faire mon mea culpa, je suis un frustré, une pauvre merde atrabilaire et ne peux m’empécher de déblatérer, vomir la bêtise, bref je suis vraiment malade, gravement, je le soigne pourtant .

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