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La République Du Cinéma

« Birdman »: jouer, voler, récolter des Oscar

Par Sophie Avon

Alexander G. Inarritu a beau être l’auteur de « 21 grammes », il n’en est pas moins un cinéaste « poids lourd », pour le meilleur (« Amours chiennes ») et pour le pire (« Beautiful »). Pour sa densité et sa masse, pour sa virtuosité et sa peur du vide. Il vient de récolter quatre Oscar parmi les plus convoités. C’est un homme comblé.

« Birdman » est le film dont rêve tout artiste arrivé à la maturité. Le grand œuvre, la somme. Une allégorie sur le monde, une fable sur le métier vu des coulisses, sur le théâtre et la représentation, sur les doutes qui assaillent les bohémiens, acteurs de cinéma, personnages de blockbusters ou comédiens de théâtre, les uns ayant le succès – parfois – les autres le prestige – pas toujours. Entre le duel fratricide de la famille des créateurs et l’exploration de la frontière ténue entre le plateau et le public, la scène sociale et l’âme, Inarritu inspecte les douleurs et bonheurs de l’incarnation tout en tendant un miroir au spectateur. Quand Birdman – Riggan de son vrai nom (Michael Keaton) – entre sur scène, il voit les centaines de visages à contre lumière, des centaines de regards qui le fixent sous les feux de la rampe, et nous-mêmes, nous les voyons, ils nous reflètent. « Birdman » se penche sur l’égo des acteurs que compense leur fragile espérance : donner du plaisir, laisser une trace, se faire aimer encore et encore.

Riggan n’est plus un jeune homme mais c’est toujours un enfant qui croit pouvoir voler. Que fait-on d’autre quand on joue, sinon défier la trivialité de la pesanteur et celle de la vie ? Il a été un super héros. Adulé, célébré, reconnu. Il a vieilli et il est temps pour lui de montrer autre chose de son talent. Alors, il décide de mettre en scène une pièce de théâtre à Broadway – « Parlez-moi d’amour » adapté de Raymond Carver. Il en interprète le rôle principal, essaie de donner le meilleur de lui, a le loisir de se tuer en scène, à la fin – fantasme absolu. Ses partenaires sont trois parmi lesquels la blonde Lesley (Naomi Watts) qui interprète sa femme et le trompe avec Mike (Edward Norton). Très vite, un bras de fer se joue sur scène et hors plateau  entre Riggan et Mike, comédien brillant mais capricieux, prêt à tout pour tirer la couverture à lui.

Dans les coulisses, la petite Sam (Emma Stone, vue chez Woody Allen récemment) incarne la fille de Riggan. Mal dans sa peau, junky, désenchantée, elle est toute jeune et déjà abîmée. Cela ne l’empêche pas de connaître son père par cœur, de savoir intimement à quoi tient son effroi : « Tu as peur d’être rien et tu as raison ! » lui assène-t-elle. Engagée au théâtre pour aider à la pièce, elle hante les loges, clope au bec, traînant son visage de poupée et ses réflexes de petite fille. « Action ou vérité ? » demande-t-elle par jeu à Mike qui finit par choisir l’action. De son côté, Lesley n’en finit pas d’espérer une reconnaissance. « J’attends toujours qu’on me dise que j’ai réussi », lâche-t-elle en larmes à sa partenaire.

Le théâtre est un cirque où les acteurs se prennent pour des orphelins. La féérie de l’espace leur permet d’y croire. Parfois ils en meurent. Parfois ils en rient. Inarritu a décidé d’en rire même si sa fable est impitoyable pour ce peuple de clowns jamais heureux. Sa mise en scène fluide, faite de  plans séquence de haute voltige, ne cesse de prouver à quel point sa caméra peut être virtuose, filant au train des personnages comme un mouchard, voletant comme un drone et longeant les vieux couloirs du St James Theatre à Times Square. Le film est un huis clos entièrement tourné à New York même si on y voit peu la ville et que les buildings visant le ciel y figurent davantage sous forme de décors.

Entre la possibilité de s’évader et la volonté de  conquérir, « Birdman » est bien placé pour ré interpréter tous les mythes de l’humanité dans une Amérique cherchant désespérément à retrouver son désir d’épopée. En attendant, Riggan tâche d’être un père digne de ce nom. Il affronte la critique aussi, en la personne de Miss Dinckinson qui lui balance qu’elle déteste les acteurs, qu’ils sont égoïstes, désinvoltes, gâtés pourris. Pour finir en tâchant de le crucifier : « Vous n’êtes pas un acteur mais une célébrité !»

La nuance est de taille, qui résume l’époque et son culte de l’image. Culte de la jeunesse aussi. Birdman entend son double lui murmurer qu’à 60 ans, il a le droit de renaître comme un Phénix. Le monde d’Inarritu pourrait lui aussi renaître sans cesse ou continuer à tourner tout seul pendant des heures. Arrive un moment où il enchaîne les figures, porté par sa propre maîtrise, incapable de mettre fin à cette turbine lancée à toute vitesse pour ramasser le plus de sens possibles et récolter l’amour éparpillé. « Cette pièce ressemble de plus en plus à une version déformée de moi-même », dit Birdman. Il pourrait en dire autant du film.

« Birdman » d’Alejandro Gonzales Inarritu. Sortie le 25 février.

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commentaires

14 Réponses pour « Birdman »: jouer, voler, récolter des Oscar

Jacques Barozzi dit: 26 février 2015 à 20 h 40 min

Certes, c’est un peu chargé, mais quel cinéma !
Virtuosité de la caméra, jeu intensif des acteurs, bande son d’enfer…
Un film à revoir !

La Reine des chats dit: 1 mars 2015 à 15 h 08 min

Un commentaire de chic, comme ça, sans filtre, juste après l’avoir vu. Pas le temps de faire autrement, de tte façon… Quelle mixture épaisse que ce film, soupe grumeleuse, hétéroclite, non sans lourdeur. Est-ce un défaut? Alejandro Inarritu nous a habitués à ces manières-là, mélange d’accumulations, d’empilements, de symbolisme et de baroque qui ne brillent pas tjs par sa légèreté. On prend ou on laisse. Sortant du film que j’ai trouvé souvent long, ennuyeux, je ne regrette pourtant pas d’y être allée. Curieux sentiment, que le billet de SA aide à éclairer, et qui m’a mieux fait comprendre l’enthousiasme de Philippe Rouyer au « Cercle » sur canal. Parce que oui, à la fois, quelle étonnante, disparate leçon de cinéma! Inarritu en fait souvent trop – manière comme une autre, après tout, elle peut se défendre aussi, envoyer inversement au tapis un cinéma bien léché, propret, bien tenu – il ouvre et laisse filer trop de pistes sans dénouement particulier (le pbm de reconnaissance de Riggan/la concurrence de Mike/la maîtresse enceinte/l’ex-femme/son rôle de père etc), mais sait aussi sacrément manier la caméra : Broadway, ces lumières de la ville aux couleurs à la Nan Goldin sont magnifiquement filmés (merveilleuse scène où Birdman s’achète une pinte de whisky dans une grotte scintillante sertie d’ampoules – caverne illusoire où est renvoyée et se dilue l’ombre de ses rêves défunts? -, ou encore ces immeubles saisis comme des falaises, à pleine pierre, en majesté, de l’aube à la tombée du jour, tel « l’Empire film » de 1964 de Warhol)..le huis clos du théâtre, ces tons bleutés, ces couloirs labyrinthiques, kafkaïens, à la Barton Fink…tout cela est très bien rendu, sans souci d’économie, dans une générosité presque agressive, oppressante.
Inarritu aime profondément ses personnages. On peut regretter certains effets et s’en énerver,par exemple cette voix-off rauque, caverneuse, qui sonne comme la chanson de Kavinsky dans « Drive », qui loupe le coche à force d’être répétée, là où si elle s’était montrée à peine plus parcimonieuse – trois ou quatre fois au lieu d’être omniprésente-, elle faisait mouche, la petite séquence-saphique-comme-il-faut(!) entre les deux actrices, ou encore cette (odieuse!stupide!) scène pseudo onirique où le cinéaste multiplie les clichés pesants, méduses à gogo et grotesque bal de super héros, Spiderman et Iron man en tête, attelés à une sorte de séance de gym commune, pour bien nous enfoncer ds le crâne le regret de Birdman d’être passé à côté, soit d’une « carrière », soit de son âme : là, nul doute qu’il est totalement exaspérant! Oui, mais il y a aussi des moments de grâce, Emma Stone qui prouve comme elle l’a déjà fait chez Woody Allen et son délicieux « Magic in the moonlight »que, non seulement elle a « un cul d’enfer » comme le lui affirme Mike, mais qu’avec ses yeux larges de batracien, elle est AUSSI une actrice d’enfer! Mike, justement – Edward Norton – prouve une fois de plus l’étendue de cette fameuse « palette » exigée par les directeurs de casting : aussi bon en Banner dans « Hulk » qu’ici, où il enfonce le clou de ses capacités comiques « à froid », secondaires, pince sans rire, largement pressenties déjà dans le « Moonrise Kingdom » de Wes Anderson. Dans « Birdman », Norton est brillant en Rastignac du théâtre, hystéro, délirant et fragile, capable de faire venir une cabine UV pour se faire le « bronzage paysan » ad hoc, bandant mieux sur scène qu’en privé, à la maison… Son visage osseux, lunaire, à l’innocence trouble, est remarquablement employé, de la même manière que Zack Galifianakis a beau avoir minci, il confère à chacune de ses apparitions une touche parodique trimballant le spectateur du côté de sa prestation rondouillarde de « Very Bad Trip ». Là-dessus, d’ailleurs, on se prend à rêver de la fantaisie hors norme qu’aurait pu apporter à cette place un Philip Seymour ventripotent, discrètement halluciné comme lui seul savait l’être. Son talent était démentiel. Keaton aussi est bon, peut-être vaguement éclipsé, comme ds le film son personnage encourt le risque de l’être, par Norton? On ne peut qu’imaginer volontaire et très fine l’ironie d’Inarritu lorsqu’il le place devant une glace, lui, le super héros déchu, paré d’un pansement sur le nez le faisant furieusement ressembler, en version « blanche », à un Batman décati… Batman, que Keaton a justement incarné, aux côtés de Kim Basinger.
Beaucoup de jeu(x), donc, chausse-trapes, miroirs aux alouettes, vraie vie/décors de pacotille, fausses pistes.., le cinéaste embarque sur des sentiers qui s’avèrent parfois des impasses, nous laissant dans un entre-deux. Pas forcés de suivre. On ressort en se demandant ce qu’on a vu, en pouvant s’être ennuyé, jurant qu’on ne ns y reprendra plus, ou projetant au contraire d’y retourner, afin d’élucider peut-être une ou deux choses. Je n’y retournerai pas, néanmoins le film d’ores et déjà, me laisse un goût qui n’est pas anodin – et peut-être m’apparaîtra t-il ds qq temps qu’il m’a davantage plu que je ne l’aurais cru sur l’instant?
Il y a en tt cas cette très belle scène que je garderai au moins en tête avec Tabitha, femme vieillissante, « visage à avoir léché le cul d’un SDF », critique de théâtre manifestement dépourvue de vie personnelle, coupante, rassise et péremptoire, parce que tenant l’opinion dans sa pogne, pas d’amis,tout, absolument TOUT voué & revendiqué comme tel comme moyen d’existence à la défense d’un théâtre « exigeant » : son mépris mortel,intello, citadin, devant le sentimentalisme nu du pauvre Riggan venu brandir sous son nez dédaigneux la serviette de cocktail paraphée par un « Carver bourré », censée avoir hâté sa vocation… Les deux solitudes qui s’entrechoquent alors sans résolution apparente sont poignantes. Le dénouement, qui veut ensuite qu’elle quitte la salle pour commettre un article dont on taira le contenu, m’a fait me demander si Inarritu avait voulu signifier que décidément, elle était restée dupe du snobisme ambiant, des manipulations d’image jusqu’au bout, ou si au contraire, il suggérait que c’est toujours qqchose d’une réelle humanité, d’une sincérité suprême, qui est susceptible de jeter à bas, de déjouer toutes les prévisions? Cette scène, entre le regard délavé,blasé, sans affects, de la critique que plus rien n’atteint à force d’usure et de désillusions et le regard injecté de Birdman, déplace à elle seule les montagnes, vaut le coup.

Jacques Chesnel dit: 2 mars 2015 à 10 h 31 min

beaucoup c’est souvent trop, mais là trop c’est trop (je parle du film bien sûr car je trouve très argumentés le billet de SA e le commentaire de la Reine) mais je suis sorti avec une sorte de vertige
un peu nauséeux

JC..... dit: 2 mars 2015 à 18 h 10 min

Au final, la condition nécessaire et suffisante pour être cinéphile c’est de n’être pas assujetti au dur labeur quotidien…

Le cinématographe est il fait pour les branleurs sociaux parasites ?!

Sauvons nos âmes en nous éloignant du péché mensonger que représente le spectacle, cette funeste distraction … Enterrons les comédiens à part ! Honte sur eux …

B comme BERLIN dit: 2 mars 2015 à 23 h 29 min

« Le cinématographe est il fait pour les branleurs sociaux parasites ?! »,

JC, vous me désolez,
Le Cinéma :
Table ouverte, braguette ouverte,
et bien payé (à la semaine, tarif syndical garanti…etc…),

Votre Youyou, il est à rame ?.

bérénice dit: 4 mars 2015 à 17 h 48 min

A la fin du film j’ai eu l’étrange sensation de la tranche de jambon prise entre deux publics, l’un regardant l’autre avec pour entremetteur le cinéma. Etonnante vivacité du public représenté sinon représentable et composé de septuagénaires à l’applaudissement qui saluent dans un tonnerre reconnaissant ce que la vie ne leur délivrera plus, l’amour et ses tourments.

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