de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

« The Lobster » : bisque bisque homard

Par Annelise Roux

Il continue d’être à l’affiche dans de petites salles, parfois loin de la vie parisienne, voire hors de France. Encore largement temps d’en dire un mot, ne serait-ce qu’au travers d’un billet mis en ligne durant une seule journée. Offrons-nous ce petit plateau de fruits de mer, en ce dimanche pluvieux.

Le cinéaste grec Yόrgos Lanthimos est-il dérangé ? A-t-il une case en moins ? La question peut s’avérer taraudante après avoir vu « The Lobster », son premier film en anglais. Surtout si on a vu « Canine » au préalable, dans lequel Papa et Maman exigeaient pour laisser partir de la propriété fifils et fifille que la dent en question leur soit tombée. En attendant, ils les maintenaient en vase clos, dans un espace d’une formalité au confinement étudié, où un serre-tête s’échange contre un cunnilingus.
Est-ce mauvaise affaire, après tout ?

Les cinéastes comme les écrivains ne sont pas tenus d’être suspendus à la réalité. Plus exactement : il leur appartient de renvoyer (ou non) celle qui est leur comme ils l’entendent. La pertinence de ce qui a été délivré n’est réductible en rien au couperet d’un goût personnel, émanât-il d’instances qualifiées. Cette question de la réception du nouveau, du compliqué ou de l’hermétique, sérieuse, n’est à mélanger ni avec le relativisme qui réduit tout à des équivalences, ni avec la démagogie consensuelle revenant à écarter ce qu’on ne comprend pas ou aimer ce qui heurte, est incompréhensible ou tordu sitôt qu’il est estampillé dérangeant et novateur.
La neurologie explicite de mieux en mieux comment, chimiquement, le cerveau regimbe dans un premier temps devant ce qu’il ne reconnaît pas, tandis qu’il tire régénération de sa capacité à élargir ses perspectives. La curiosité, forme de drogue compensatrice parmi d’autres. Nous ne sommes pas égaux physiologiquement face à l’addiction, contrairement à l’idée reçue.

David – un Colin Farrell forci, grosse moustache en berne, non conquérante – n’ayant plus de femme, se présente dans un hôtel où sont regroupés ceux qui ne sont pas en couple, alors que la société ne le tolère pas. Baroud de la dernière chance soutenu par un programme intensif pour espérer décrocher à temps le pompon, autrement raus, et pas par la grande porte :  45 jours au bout desquels le ticket n’est plus valable, où on est transformé en animal, à moins d’être purement éliminé, après s’être fait recaler à l’examen.
En quoi David voudrait-il être reconverti ? En homard, « parce qu’ils ont le sang bleu ». Le film, foutraque, très encadré, est constellé de pépites poétiques ou sardoniques.

Accompagné de son frère – un Border collie superbe, œil vif et truffe fraîche – qui n’a manifestement pas réussi à passer les épreuves avec succès, l’anti-héros est instruit qu’il n’a pas intérêt à ménager sa peine. Dans un monde où tout est fourni et où cependant tout manque, Farrell promène une dégaine hésitante et guindée, comme ralentie par une conscience aigüe de l’insupportable et de l’absurde, entre séances avec l’infirmière venue vérifier que la tuyauterie est en état de marche – elle s’assied sur lui, frottant contre des zones réputées érogènes des appâts dignes de conduire le père de Marvin Gaye, pasteur vétilleux, à commettre de nouveau un meurtre sur la personne de son fils coupable d’avoir chanté de façon trop convaincante « Sexual healing », néanmoins, ce faisant, elle demeure toujours de dos, ne le regarde jamais au visage ni ne mêle ses doigts aux siens – et de grotesques thés ou dîners dansants où les silhouettes esseulées tâtonnent, se cherchent, sans espoir, ou avec un cynisme révoltant : get up, wake up, let’s make love tonight ?
La formation de paires n’est qu’un élément supplémentaire de coercition pour endiguer le désordre.

J’ai un ami qui ressemble à Colin Farrell, qui pense lui ressembler, ou plus exactement, dit qu’on dit qu’il lui ressemble. Difficile à tirer au clair. Jamais sans cela je n’aurais prêté attention à ce réservoir de détresse non dite, cette espèce de vulnérabilité comprimée du regard sous les sourcils fournis. Supplique induite masquée par un air de grand nounours désemparé, lunaire. Une résignation apparente, sous laquelle couvent en geyser des trésors de fantaisie saccagée, que l’intelligence, une lucidité déçue obligent à remiser.

Un homme qui boîte (Ben Whishaw, le petit Q de James Bond qui porte bien sa lettre, costume mignonnet, barbiche soignée soulignant le côté étriqué, une malice obligatoire née de la désespérance) n’hésitera pas à s’éclater le nez sur la table de nuit, afin de provoquer l’épistaxis susceptible de le rapprocher d’une femme affligée de saignements de nez. Pauvreté d’un monde où la connivence, l’attrait ne peuvent découler que de la ressemblance, d’un entre soi alors que pour ressentir de l’élan, rien ne vaut le cas échéant le recul, l’altérité non programmée.
Un homme qui zozote (John C. Reilly, dont la bobine frisottée possède la nuance d’hypocrisie démoniaque de Michael Palin dans « Brazil », au moment où relevant son masque, il s’apprête à torturer sans autre forme de procès son ami et collègue Jonathan Pryce), une femme qui fait des gâteaux en espérant séduire, une autre qui n’a pas de cœur, effectue des cartons, tuant des fugitifs, rapportant des trophées de chasse qui, s’accumulant, lui assurent un délai en terme de jours décomptés, avant de risquer d’être transformée en bête.

À quoi bon s’évertuer à raconter ? De ces films qu’il faut aller voir, du moins si l’on souhaite se prêter à cette expérience sensorielle, plus ou moins inédite, à coup sûr déplaisante, mais sûrement pas dépourvue d’intérêt.

De l’autre côté, dans les bois, survivent en un clan opposé les « Solitaires » : traqués par les pensionnaires de l’hôtel pour avoir refusé d’obéir aux diktats en vigueur, ils sont emmenés par un chef, Léa Seydoux – cheveux roux, cette fois, plus démaquillée que dans James Bond, ce qui ne fait qu’appuyer ses traits gracieux, toujours un peu inertes et las, profondément sexuels – qui les incline à choisir un endroit pour creuser leur tombe, apprendre à s’y enfouir en couvrant leur figure de terre, « de sorte qu’à l’instant de leur mort, les chiens ne leur dévorent pas le visage ». Déshumanisation à ce point poussée que la moindre trace d’identité est gommée. Les relations sexuelles, les affects sont bannis.

Lanthimos est tout sauf candide. Il sait très bien ce qu’il fait, entend nettement se soulager en premier sans rien nous épargner, et après lui le déluge. Il lâche sa bombe en escomptant qu’elle se fragmente, fasse le plus de victimes possibles. À sa méchanceté sincèrement désespérée, profondément désespérante (le massacre sans ellipse du frère à poils, la bande-son qui joue sur les nerfs, horripilante, volontairement trop appuyée, stridente aux moments clés comme une craie crissant sur un tableau, un feu de signalisation clignotant qui tourne loco), on peut préférer celle plus efficace du film à sketches argentino-espagnol de Damian Szifron, « Les Nouveaux Sauvages ».

Filmer sans suspension les coups de tatane, naturellement, est voulu. La transgression la plus sûre consistait-elle à accompagner le steak tartare jusqu’au bout, sans relever le nez ou bien couper, s’interrompre avant ? Lanthimos est seul maître à bord, pas question de trancher à partir d’une quelconque sensiblerie. On peut déplorer la disparition de Trente millions d’amis, cotiser à la SPA, ne comprendre que trop le chagrin que Saul Bellow prête à Moses Herzog lorsqu’il découvre des squelettes d’oisillons pris au piège dans un coin de la maison de vacances où il est venu se reposer, et se fonder sur une intention, un rendu à l’écran. Ménageant paradoxalement davantage de portes de sortie, ramifiée, complexe, la cruauté de Szifron se faufile plus rapidement vers son cœur de cible car on s’en méfie moins, elle ne semble pas aussi cuisante. Plus roborative que débilitante.
Malgré tout, l’inverse est vrai :  ce côté jusqu’au-boutiste, à la fois délirant, pervers, sans surmoi encombrant chez Lanthimos, s’il est moins abouti, ne manque pas d’étrangeté. On n’est pas tenu d’aboutir : l’important, c’est le trajet. L’éthique distillée par le contenu ensuite est affaire de chacun.

Pour les allergiques, soulignons que des traces de Terry Gilliam – « Brazil » – de cinéma finlandais (Aki Kaurismäki, « L’Homme sans passé »), mais également de Ernest B.Schoedsack & Irving Pichel (« Les Chasses du comte Zaroff », 1932), de Wes Anderson en moins visionnaire, empathique et pur, Tim Burton évidemment (« Edward aux mains d’argent », les lotissements bien calibrés, repeints, où tout le monde est tassé dans le conformisme, au bord de l’explosion) ou encore de « Pushing Daisies », série télévisée américaine de Bryan Fuller où le pâtissier Ned/Lee Pace a pouvoir de ramener à la vie tout ce qu’il touche, sont à signaler dans « The Lobster ».

Qu’en restera-t-il ? Quelle allégorie visée ? Possible qu’il n’y en ait pas, que ce ne soit que l’expression du cauchemar, la mise bout à bout des inquiétudes d’un jeune cinéaste né en 1973 dont le pays traverse des difficultés économiques et politiques sans nom, croule sous une dette difficile à apurer, vit un étranglement, une humiliation diffuse que l’Europe peine à dissiper, et dans lequel, en 2015, au moment où il reçoit son Prix du jury à Cannes, prospère sans complexe un parti d’extrême droite, Aube dorée, qui bien que réfutant l’appellation explicite néo-nazi, se réclame d’une xénophobie, d’un souverainisme et d’une haine de l’Autre qui ont de quoi en effet entretenir de noires visions.

Rachel Weisz est cette femme myope vers laquelle se dirige Farrell en rupture de ban. Il s’est enfui de l’hôtel, ne voulant ni tuer ses semblables, ni poursuivre de fallacieuses turlutes avec l’infirmière sans âme, au popotin à faire se damner tous les saints. Sous la futaie, alors qu’ils échangent en silence une affection interdite, d’insensés gestes de sourds-muets à l’appui, s’insinue le pouvoir pantoclastique de l’amour. S’ensuit une des séquences les plus réussies, chez les parents de Léa Seydoux/chef des « Solitaires » où nos hors la loi vont de temps en temps faire de courtes virées, effectuer des reconnaissances.

La rousse Léa Seydoux veille, inflexible, dévoilant un volet agréablement surprenant de son jeu, humoristique-froid, tout en réprobation retenue, feignant de prendre le thé normalement chez Papa-Maman. Formant couple, eux sont bien intégrés. David et la femme myope se trouvant là sous couverture, on leur a demandé de feindre d’être mari et femme. Les voilà commençant à se bécoter sur le canapé, appliqués à égarer les pistes, lorsque, l’appétit venant, celui qui n’a pas été transformé en homard sort de sa carapace. La bigleuse et lui mettent sacrément du cœur à l’ouvrage, c’est hilarant. Très rapidement on pense qu’il faudra une lance à incendie pour les séparer.

L’amour rend sans doute aveugle. Paraît que ça crève les yeux, pourtant cette expérience demeure à jamais unique, lorsqu’elle survient. Je ne sais si la fin proposée était nécessaire. Yorgos Lanthimos déjoue le systématisme en s’arrêtant à l’orée de la scène.
Il y fait froid, beau et seul comme dans cette toile d’Andrew Wyeth, au MoMA, je crois, « Le Monde de Christina » (1948, Détrempe sur plâtre) : une jeune femme, assise en chien de fusil dans l’immensité d’un champ de blé battu par le vent. Personne à côté. Peut-être me trompé-je, peut-être est-elle sereine, dans sa plénitude tranquille et bucolique. J’ai toujours pensé qu’elle devait avoir peur, qu’elle était effrayée de n’avoir pas un chat avec qui faire route. Bien vu ?

« The Lobster » de Yorgos Lanthimos.

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

11

commentaires

11 Réponses pour « The Lobster » : bisque bisque homard

JC..... dit: 10 janvier 2016 à 11 h 04 min

« Un serre-tête s’échange contre un cunnilingus. Est-ce mauvaise affaire, après tout ? »

Tout dépend des circonstances.

Désespérée, vous n’êtes pas désespérante Annelise. Etrange …

JC..... dit: 10 janvier 2016 à 11 h 15 min

« …/… se réclame d’une xénophobie, d’un souverainisme et d’une haine de l’Autre qui ont de quoi en effet entretenir de noires visions. »

Vous voyez tout en noir ! A tort !

Etre xénophobe, souverainiste, haineux envers tous ces autres, c’est agréable, distrayant, cela rend joyeux, aimable, intellectuellement en avance sur ces glands d’humanistes de gauche gauchie, boiteuse claudicante …

Bon dimanche. Ensoleillé, ouvert au monde, c’est à dire nous.

Milena et Dora dit: 10 janvier 2016 à 11 h 39 min

exemples édifiants de l’inculture de JC qui n’aime pas le cinéma mais adore venir emmerder tout le monde

Sophie dit: 10 janvier 2016 à 12 h 43 min

Revenons au film. Pas fan de ce homard qui me semble camper sur une promesse qu’il ne tient pas, in fine. En gros, la seconde partie n’est pas à la hauteur. On a envie que Lanthimos se joue un peu la vie, sorte de son magnifique songe métaphorique, empoigne quelque chose de plus risqué. Mais bon, ce papier me donnerait presque envie de le revoir à l’aune des portraits que fait Annelise et de cette façon de regarder le détail pour en tirer les nuances nécessaires.

Jacques B dit: 10 janvier 2016 à 14 h 02 min

Quoique peu fan de l’absurde anglais et totalement allergique à Léa Seydoux, le film ne m’a pas déplu…

Patrice dit: 10 janvier 2016 à 23 h 55 min

Pour moi, je veux dire mon plaisir de lire ce soir une critique remarquable de ce film loufoque et ambitieux qui -hélas- ne tient pas ses promesses.
Tout me parait juste et subtil au point que je songe maintenant, à l’instar de Sophie, à revoir « The Lobster »…

Gabriel dit: 11 janvier 2016 à 16 h 05 min

Une critique fine et très intelligente d’un film à la fois étrange et réussi. C’est toujours un plaisir de vous suivre Annelise!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>