de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Blancanieves »

Par Sophie Avon

« The Artist » semblait avoir ouvert la voie aux films muets du XXIe siècle, mais les choses sont plus souterraines et le projet de « Blancanieves » avait pris racine bien avant que ne sorte celui de Michel Hazanavicius. En revanche, il n’est pas indifférent que, à l’époque de la 3D, du numérique et du virtuel, le septième art replonge dans son histoire originelle pour repenser ses représentations. Le fait est que « Tabou » comme « Blancanieves », désormais en DVD, ont manifesté une créativité peu commune, se tenant à une place très singulière dans le cinéma actuel : ni en surplomb, observant un siècle d’expérience, ni en retard, courant après des formes archaïques.
Récompensé par dix Goya (l’équivalent de nos César), «Blancanieves» est un conte – son titre, « Blanche-Neige », est assez explicite –, mais c’est un conte explosif et accueillant, où nichent d’autres contes, de « La Belle au bois dormant» à «Cendrillon» en passant par «Le Petit Poucet». C’est aussi une «espagnolade» qui s’abreuve à ce que l’Espagne a de plus pittoresque tout en réalisant ce prodige d’aller bien au-delà du folklore.
D’ailleurs, si le Basque Pablo Berger a réveillé toute la mythologie du Sud – danses sévillanes et tauromachie andalouse–, il n’en a pas moins évité à son film l’ensevelissement sous les figures typiques. Il a tout simplement façonné un récit qui retourne l’âme d’un pays en déroulant une histoire universelle, celle d’un père retrouvant sa fille et lui transmettant, par-delà sa disparition, le beau geste et la passion, autrement dit la noblesse, la bravoure et l’élan indispensables à une existence digne.

Au vrai, voilà un récit qui n’a rien d’une «Blanche-Neige» pour petits bras. Certes, il y a des nains, une princesse aux yeux transparents et une affreuse marâtre que ne motivent que des calculs atroces, il y a des pulsions de meurtre et des crimes assouvis, des instants de franche comédie et des moments d’une rare cruauté, mais le fil noir de cette œuvre d’encre et de lumière, à la fois somptueuse et réjouissante, court sur le terrain de l’émotion la plus rare : un amour pourfendant l’oubli, se riant de la mort triomphant de la jalousie, un amour traversant les âges pour redonner la vie.
C’est une chose d’avoir le projet d’une telle intrigue, c’en est une autre de le traduire avec minutie et grâce. Car ce film à nul autre pareil, habité par une petite fille maltraitée devenant une fée irréelle, parcourt tout le spectre des sentiments sans jamais être ridicule ou mièvre. Assumant au contraire pleinement son beau sentimentalisme et jouant du grotesque pour mieux conjurer l’achèvement de l’enfance.
Il faut voir la façon dont Pablo Berger – qui a passé huit ans à travailler cette histoire – montre la joie, la désolation, la méchanceté, l’injustice ou la tendresse, comment il passe d’un état à l’autre avec un mélange bien à lui de brutalité et de poésie, de force et de volupté.
Mais le film ne serait sans doute pas aussi charnel, aussi ample s’il n’était soutenu, relayé, accompagné et finalement élevé par une musique qui envahit l’écran de bout en bout.
Il est clair qu’on ne dose pas de la même manière une B.O. lorsqu’on a affaire à une œuvre sans dialogues.
Celle-ci, qui revendique ses partis pris expressionnistes, absorbe les morceaux d’Alfonso de Vilallonga comme s’ils étaient les bas-reliefs et les ressauts d’une façade baroque.
Comment, dans cet ensemble si chargé, se dégage une telle délicatesse ? C’est le magnifique mystère de « Blancanieves ».

1 DVD ou Blu-Ray. France TV Distribution. 15 et 20 euros.

Cette entrée a été publiée dans DvD.

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commentaire

Une Réponse pour « Blancanieves »

Virgil Firmin dit: 19 août 2013 à 12 h 48 min

Merci. Sans votre critique, je l’aurais raté, et j’aurais vraiment raté quelque chose. J’ai été frappé par votre réflexion sur l’idée du septième art qui doit « repenser ses représentations » face au faux-nez esthétique que représente la 3D. Cette œuvre picaresque et généreuse résonne comme un grand rire de Tod Browing dans le silence embarrassé d’une génération de créateurs face à une innovation technologique qui a tant à voir avec l’industrie et si peu avec l’innovation.

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