de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Blue ruin », un blues sans regret

Par Sophie Avon

Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin : la voix d’Otis Blackwell fredonne « No regrets ».  Et si après un si noir récit, il s’agissait de conclure en beauté, de façon narquoise et quelque soit la tragédie de vivre ? Ce qui est fait est fait, à la place des regrets, des actes : voilà ce que semble dire ce film de genre pas tout à fait comme les autres. De la Virginie au Kentucky, « Blue ruin » suit le parcours mortifère d’un homme qui à lui seul pourrait bien incarner l’âme amère d’un pays.

C’est un vagabond (Macon Blair, extra en zombie sortant de sa torpeur) . Il suffit de quelques plans pour le comprendre et l’ouverture est d’ailleurs géniale : barbe longue, cheveux en broussailles, il barbote dans une baignoire avant d’en sortir précipitamment et de fuir par la fenêtre, encore mouillé et tout nu. Ce serait drôle si la gueule n’était si sombre, le regard christique, le dénuement, évident. Rompu aux entrées et sorties de villas désertes, fouillant des sacs qui ne lui appartiennent pas pour trouver de quoi se nourrir, dormant au bord de l’océan, dans sa vieille voiture criblée de balles, il vit au jour le jour. Il n’a pas d’âge, pas encore de nom, pas de visage à la vérité tant sa barbe lui dévore les traits.

Au matin, une agent de police vient le chercher et l’amène au commissariat. Qu’il se rassure, il n’a rien fait de mal, il est une victime. Là encore, quelques plans suffisent à reconstituer le contexte et la raison pour laquelle cet individu sans attaches se met à trembler. Ses parents ont été massacrés et celui qui les a tués vient de sortir de prison. Les dés sont jetés. Il n’a qu’une obsession : faire justice. Face au soleil levant, il se baigne, comme pour un baptême le ramenant à la vie, recharge sa batterie, achète une carte et prend la route.

Devant la prison, il n’a plus qu’à attendre. Le meurtrier qui a fait sa peine, Wade, est récupéré par une limousine dont toute une famille s’extrait. L’ancien vagabond dont le nom est Dwight la suit. On ne prémédite jamais un crime sans dommages collatéraux et surtout, sans châtiment consenti au départ – du moins au cinéma, du moins dans ce genre de film tout en climats, secrets larvés et marécages de l’âme dont la musique, à peine perceptible, se mêle aux  bruits réels, se garde de dramatiser à l’excès et instaure une sorte d’état second quasiment irréel.

Si ce film noir n’est pas comme les autres, c’est dans sa façon de saisir les choses tout en demeurant dans l’esprit de Dwight, lequel n’a rien d’un héros mais tout d’un survivant, voire d’un fantôme. Animal, obsédé, mutique, sensible aux moindres bruits et aux moindres mouvements. Quand un avion passe au-dessus de sa tête, laissant un sillage blanc derrière lui, il lève les yeux pour le regarder avant d’entrer dans le bar où il veut affronter Wade. Auparavant, il a envoyé une carte postale à Sam, sa sœur. Cet homme qui a tout perdu, qui n’a plus rien à perdre, a encore un lien avec le monde. Il a aussi un visage. Ayant rasé sa barbe, il est devenu un vieil enfant qui a  les larmes aux yeux face à Sam qu’il veut protéger. De quoi ? Du cycle de la vengeance dans lequel il est entré. De cette famille à la limousine, armée jusqu’aux dents. « Tu as raison parce que c’est toi qui a une arme ? »  demande le frère aîné de Wade, mis en joue par Dwight à la suite de rebondissements dont on ne dira rien. Oui, c’est le fusil qui aura toujours le dernier mot. Et Dwight, maladroit, le doigt mal assuré sur la gâchette, est prêt à aller jusqu’au bout  - mais à quel prix !

« Blue ruin » est un film sur la vengeance mais c’est aussi une œuvre sur l’absurdité d’un destin. Dwight va sciemment se fracasser parce qu’il ne peut pas faire autrement. « Je n’ai pas l’habitude de parler autant » dit-il à sa sœur qui lui répond : « C’est ce que les gens font ». Pas lui. Pas ces gens-là qui s’abattent mutuellement dans une surenchère de violence dont on se dit que chez Dwight, elle tient peut-être autant d’une indifférence à mourir que d’une volonté de tuer. Encore que rien ne soit très sûr dans ce récit à la fois minutieusement programmé et presque sauvage dans son jaillissement narratif toujours plus complexe et chargeant les personnages d’un passé dont on entrevoit à peine ce qui a pu les façonner. C’est ce qui fait la beauté étrange de cette tragédie dont se dégage un portrait d’homme attachant, accablé – faible, lui dit sa sœur-, incapable de maîtriser les choses mais accomplissant sa route comme une obligation. Dwight ne sait pas très bien non plus ce qu’il en est de la filiation et des culpabilités familiales. Il le saura à la toute fin. En attendant, il est sorti de l’ombre, remonté à la surface. Il a remué le passé et a même retrouvé un vieux copain qui l’aide sans être sûr que c’est très bien. Dwight ne se pose plus ce genre de question. Il agit. Sans regrets.

« Blue ruin » de Jeremie Saulnier. Sortie le 9 juillet.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

5 Réponses pour « Blue ruin », un blues sans regret

la Reine des chats dit: 9 juillet 2014 à 16 h 38 min

Magnifique note, chère Sophie, pas votre pareille pour brosser en finesse et en profondeur cette espèce de halètement sombre procuré par la nécessité, l’urgence, à croire que vous avez cotoyé cela de près? Comme toujours, vs donnez envie de se précipiter. Le temps de suivre un peu cette nuit le fil, ici et sur RdL, avant de repartir. Au passage, contente de vous lire sur le billet précédent,Jacques Barozzi, je demandais justement où Xlew et vous étiez passés, j’ai dû rater un épisode.

JC..... dit: 15 juillet 2014 à 12 h 23 min

Billet remarquable de Sophie ? Un seul commentaire, intelligent !

Billet de circonstance de Charlotte ? 68 commentaires, la plupart polémiques !

A chacune ses mérites ….

JC..... dit: 15 juillet 2014 à 13 h 50 min

A chacun ses méthodes, Ciboulette !

Nul de naissance, la Nullité et sa fréquentation ne me causent aucun désagrément, elle me permet de dialoguer, la connaissant bien, avec nombre de ses adeptes…

Mais, non ! pas vous, voyons ! Vous, Ciboulette, tous vos commentaires sont pour moi… aphreuxdisiaques !

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