de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Borgman », noir projet

Par Sophie Avon

Alex van Warmerdam est un artiste complexe qu’on a découvert en France au début des années 90 grâce à une fable loufoque, « Les habitants ». Et puis, voilà « Borgman », œuvre à nulle autre pareille qui vient rappeler que ce drôle de cinéaste est toujours aussi inventif. Présenté en compétition au festival de Cannes, ce conte pour adultes est reparti bredouille mais il confirme un sens rare de la mise en scène et une ironie flirtant avec l’épouvante.

Celui qui donne son nom au titre s’appelle Camiel Borgman – mais de son identité réelle, on ne saura pas grand-chose. Chacun se fera son idée, d’ailleurs, on n’est pas sûr que le cinéaste néerlandais soit lui-même très certain de ce qu’il a voulu faire avec ce personnage. Qui a les atours d’un humain bien qu’il sorte de terre, non pas en mort-vivant mais en animal traqué. Pourchassé par ceux qui à n’en pas douter, font partie de l’espèce humaine et préfèrent croire que le mal court à travers les autres.

Borgman a l’apparence d’un SDF au visage de Christ – et il va se révéler capable de bien des miracles, muni d’un sens très net de l’organisation et de l’art de se débarrasser des gêneurs, de séduire les femmes et les enfants d’abord et de prendre le pouvoir en douce. En attendant, il ressemble à un homme des bois lorsqu’il sonne à la porte d’une demeure design et chic. Il voudrait prendre un bain. Inutile de dire qu’il ne sera pas bien reçu

Peu à peu, l’intrigant récit pince-sans-rire se métamorphose en un suspense où du jardin à la villa et de la villa aux alentours, les cadavres s’accumulent. Chez Alex van Warmerdam, tout repose sur des effets d’opposition : opacité des personnages et  circulation transparente de la maison, réalisme des paysages et fantastique de l’intrigue, dérision des situations et tragédie patente. Personne ici n’est ce qu’il paraît, jusqu’aux enfants dont la sauvagerie égale la docilité d’anges. Dans ce monde insaisissable,  tout menace car tout peut se réveiller, se renverser, se transformer. Rien n’est sûr, même pas cette famille parfaite devant laquelle Camiel Borgman se présente.

Le tragique, lui, est traité avec distance, à la limite d’une joviale mécanique offrant au récit des scènes d’anthologie. Donner la mort dans une fiction n’est pas plus facile que d’inventer le crime parfait : dans ses trouvailles aussi morbides que poétiques métamorphosant en pures merveilles les crimes les plus sordides, le cinéaste néerlandais prouve qu’il a le regard sûr et l’esprit mal tourné - une façon étourdissante de décaper les apparences sans se soucier du bien-pensant.

Dans « les Habitants », une humanité burlesque se retrouvait peinte dans ses travers les plus absurdes. Plus sensible à l’époque et aux injustices sociales, plus opaque aussi, « Borgman » a davantage d’ambition mais plus un gramme d’innocence, tissant un récit d’une noirceur d’autant plus âpre qu’elle est au service d’un scénario démoniaque pour ne pas dire pervers. Face à quoi, la limpidité de la mise en scène enferme tout le monde et condamne jusqu’aux enfants. C’est d’ailleurs les limites d’une oeuvre qui se perd vers la fin en proposant une surenchère de rebondissements somme toute inutile. Mais il importe peu car dans sa réjouissante sophistication, « Borgman » demeure le film le plus singulier de la saison.

« Borgman » d’Alex Van Warmerdarm. Sortie le 20 novembre.

 

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commentaires

8 Réponses pour « Borgman », noir projet

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2013 à 12 h 35 min

On n’en finit pas d’épuiser le stock du dernier festival de Cannes. Grand cru pour un lieu qui demeure la captale indépassable du cinéma !

Observatoire des obligés dit: 20 novembre 2013 à 19 h 04 min

Le sentiment qu’il faut « informer », vendre, Sophie le fait bien obligée, et que le reste, l’intérêt réel importe peu. Amusez-vous bien !
Simulacre…

Jacques Barozzi dit: 20 novembre 2013 à 19 h 32 min

Sympa, le film de Guillaume Gallienne, mais il n’est pas nécessaire d’en rajouter. Pourtant, dans cette histoire d’un garçon pour lequel sa mère fait tout pour qu’il n’aime pas d’autres femmes qu’elle même, bref pour qu’il devienne follement homo, et qui malgré tout aimera les femmes, le tout conté dans une ambiance délicieusement bourgeoise, au charme peu discret néanmoins, me gêne. Pourquoi ?

J.Ch. dit: 21 novembre 2013 à 11 h 13 min

On ne peut pas tout voir, hélas, je n’irai pas voir ce film, par contre hier soir j’ai revu en DVD « Stardust Memories » , du grand Woody Allen (comme d’habitude)

Jacques Barozzi dit: 21 novembre 2013 à 20 h 07 min

Difficile en effet, Sophie, de comprendre quelle est en fin de compte la morale de cette fable cinématographique « singulière » ? Cette équipe de libertaires nomades, réunie autour de Borgman, a des relents de roms diaboliques : douteux !

Sophie dit: 22 novembre 2013 à 15 h 01 min

Oui Jacques, et du coup, on ne sait plus très bien ce que vise exactement Alex Van Warmerdarm. Mais les plantes aquatiques – je n’en dis pas plus exprès-, ça c’est de grandes trouvailles…

Jacques Barozzi dit: 22 novembre 2013 à 21 h 36 min

Oui, la mise en scène est très belle, et l’ambiance autour de cette maison postlecorbusienne de rêve, entre jardin et forêt, est bien rendue, Sophie. Les acteurs sont parfaits, femmes et hommes à égalité et Borgman juste au-dessus. C’est plus féérique que fantastique, pal plus effrayant que l’ogre et le Petit Poucet !
Je viens de voir à l’instant « Cartel » de Ridley Scott, ça m’a autrement scotché !

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