de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

Bouche bêêêêêê

Par Annelise Roux

« La Vie rêvée de Walter Mitty », où revenait à lui Ben Stiller que l’on croyait abonné aux rôles de couillon hébété, pâles duplicatas de celui qui, appareil dentaire scotché au palais se coinçait l’oiseau dans la braguette chez les Farrelly et non vice versa (« Mary à tout prix », 1998, dont les frasques, le comique de situation graveleux et embourbé avaient de quoi faire rire), ne serait-ce que pour cet envol d’hélicoptère, orgasme retardé s’étoilant lentement en fleur de badiane au-dessus du pôle scandé du « Space Oddity » de David Bowie, donnait fortement envie d’Islande, de ses étendues plates, ses montagnes russes, toboggans gris blancs et verts de pierres, d’herbe et de lichen.

François Truffaut, sa défiance envers le tourisme qui consiste à s’exclamer devant l’existence ordinaire des autres, nous met en garde contre l’exotisme frelaté. C’est loin, l’Islande. Pas difficile de se sentir dépaysé devant, surtout quand on n’y est jamais allé. Bien garder à l’esprit que pour un Islandais, la baguette et le camembert eux aussi peuvent vite se retrouver parés d’une singularité représentative d’une civilisation.

« Béliers » qui a obtenu le Grand Prix « Un certain Regard » au festival de Cannes 2015 échappe à ces travers.

Un homme, Gummi (Sigurour Sigurjonsson) enjambe avec précaution une clôture à perte de vue dans des pâturages, s’agenouille en silence auprès d’une bête morte. La folle avoine bat au rythme du vent. Dans une salle commune, un pasteur qui n’en est pas un selon le sens religieux donne un prêche sur une estrade, retrouvant les mots du sacrement du mariage, évoquant les moutons, « compagnons de l’homme dans la joie et la peine ». Katrin (Charlotte Boving), la vétérinaire, les gens de la communauté ne manqueraient le concours pour rien au monde.
Kiddi (Theodor Juliusson) et son bélier l’emportent d’une courte tête sur Gummi, le frère ennemi auquel il ne parle plus depuis quarante ans venu avec son candidat cornu. Somri, le chien de berger noir et blanc de Kiddi, en cas d’extrême besoin se charge de transporter dans sa gueule les messages entre les deux maisons séparées d’une cinquantaine de mètres. La querelle enkystée ne date pas d’hier, aucun des deux ne sait plus certainement à quoi elle tient, préfère l’oblitérer.

Le soupçon que la tremblante, pandémie qui décime les troupeaux, pourrait s’être abattue sur la vallée achève de rompre un équilibre qui n’a jamais vraiment réussi à s’instaurer.

Il y a dans la manière de Grimur Hakonarson, depuis la première séquence de ces maisons perdues à la Edward Hopper, cette façon de transformer des épingles à linge gelées sur un fil en mobile de Calder, ces ponts émaillant le grand nulle part qui ont dû inspirer Daniel Buren pour concevoir celui, rouge, du Guggenheim Bilbao, jusque dans les visages mangés de barbes des protagonistes que ne désavoueraient pas les ZZ Top une grâce, un souffle, une humilité bourrée d’oxygène.
Des mesures sanitaires sont exigées, devant être prises strictement, dans une sévérité qui ne tolère pas d’exception. Gummi cajole ses bêtes appelées à être euthanasiées, les baisant au front, mains enfoncées dans la profondeur laineuse de leurs toisons, mots d’amour à la bouche, « tu es une bonne fille ». Responsable, il n’entend laisser ce soin macabre à personne, tandis que Kiddi le révolté, titubant plus souvent qu’à son tour, bouteille d’aquavit, Brennivin en guise de houlette, ne peut s’y résoudre. Refus catégorique.

Le film, austère d’un côté par la pureté de ses paysages plats puis accidentés, d’un vide sidéral, où Grummi soigne un enclos d’arbres comme on entretient une danseuse à la santé fragile, la rudesse des congères qui peu à peu s’amoncellent devant les portes, le vent glacial, est baigné sans arrêt d’un humour réchauffant, une gravité qui sonne toujours plein. C’est Gummi, surpris nu dans toutes les acceptions du mot, dans l’eau rosie d’un bain qui ne peut l’apaiser. Le sacrifice que l’on attend de lui, des brebis favorites et de Garpur, son bélier champion, est abordé dans une quasi religiosité qui évoque Abraham, plusieurs de ses représentations picturales pétries de clair-obscur.

Un père peut-il se résoudre à tuer ses enfants ? L’impossibilité, pour un être humain qui n’a pas vocation à être le premier des patriarches, un prophète majeur fondateur du monothéisme d’accomplir l’impensable, ajoutée à la nécessité de sauver une race ovine en voie d’extinction, oriente la narration vers un suspense aussi vif que dans les meilleurs thrillers. N’oublions pas qu’au moment d’offrir Isaac en holocauste au mont Moriah, Abraham détourné in extremis par l’ange immole un bélier pris au piège dans un buisson. Armé d’une pétoire, aux aguets, Gummi après avoir encouragé, endimanché, bien mis, cravate et pull torsadé un soir de Noël, tandis qu’il réveillonne seul, les saillies de ses protégés clandestins tapis à la cave comme la famille Frank, « Bravo, joli coup, tu vas y arriver », prend des accents délectables de western spaghetti.

Le corps de Kiddi raide d’alcool, sauvé de la neige, jeté dans le bain avec moins de précaution que s’il s’agissait de toiletter un mouton, vient s’affaler sur le canapé, gros Jésus atterri au centre de la crèche, saoul comme un cochon.
Les scènes sont très belles où son frère, forcé d’aller nourrir le chien, après une curieuse façon de conduire son alter ayant perdu beaucoup de son ego aux urgences, découvre l’intimité d’une fraternité méconnue, tellement proche pourtant : une simple photo où ils sont réunis suffit à en dire long.

Le film, symbolique, innocent et taquin, sans aucun recours aux artifices autre qu’une drôlerie humaniste, fait mouche à chaque instant au fil de petits gestes, de soupirs, de regards. La solitude de vieux garçons scrupuleux, cabochards (Grummi) ou au contraire souillons (Kiddi) qui ont eu à se passer de femmes (« il n’y en a pas beaucoup, par ici, ou elles partent vite »), l’inquiétude économique et sociale d’une vallée oubliée de tous, menacée de désertification à force d’âpreté, les espaces vides qui peinent à être visités par autre chose que le vent, les flocons… la rédemption survient au terme d’un itinéraire biblique – de nouveau, le Livre que l’on soit pieux ou non, est convoqué nettement, on pense à Moïse conduisant son peuple à travers la mer Rouge dans l’adversité, la tempête – et d’un long écran blanc. Le retour à l’igloo du ventre maternel, après le blizzard, est annonciateur d’une gémellité retrouvée.

Ce glaçon des pays nordiques, revivifiant, apporte davantage nourriture, est plus réconfortant que bien des soupes hivernales.

« Béliers » de Grimur Hakonarson.

 

 

Cette entrée a été publiée dans Films, Non classé.

10

commentaires

10 Réponses pour Bouche bêêêêêê

Polémikoeur. dit: 20 décembre 2015 à 14 h 06 min

Le remake de « La vie rêvée… » !
Pour le reste, il semblerait urgent
de les inscrire à « L’amour est dans le prêêêê » !
Exotiquement.

Zelda d'Anjou dit: 21 décembre 2015 à 10 h 56 min

Merci, j’irai voir « Béliers » sans tarder après une telle critique aussi subtilement que vigoureusement généreuse, qui donne envie, incidemment, de s’embarquer pour l’Islande, en évitant le détour improbable vers le navet remake « Walter Mitty » de Danny Kaye, qui figure là, dans cette chronique, comme un bélier dans un jeu de quilles ou un inattendu repoussoir.
Bravo!

Annelise dit: 21 décembre 2015 à 14 h 46 min

@Jacques Chesnel, merci,à propos d’Islande, me revient en mémoire Solveig Anspach, réalisatrice franco-islandaise, née de père autrichien ayant fui le nazisme, morte cet été d’un cancer récidiviste. « Queen of Montreuil » ou « Lulu, femme nue » étaient de ces films sensibles qu’on n’oublie pas.
@Zelda d’Anjou au beau prénom fitzgeraldien, tout d’élégance mutine, Danny Kaye, ah oui! quel homme orchestre… Lui, Gene Kelly, Fred Astaire, voire Jerry Lewis ont quelque chose en commun que je ne saurais tout à fait définir. Quand nous avons eu la télé je courais, suppliais mon père de me laisser voir les vieux films avec Doris Day.
@JC, je vous comprends, la Sicile est merveilleuse, si rude, de beauté âpre. Encore plus avec Lampedusa aux manettes pour la radiographier. Extraordinaire acuité de son regard, à l’époque, « Il faut que tout change, afin que rien ne change ». Cet été en remontant de Noto, Siracuse etc vers Catane, terrible spectacle des migrants, pauvres gens ballotés, fuyant des pays en guerre et livrés au chaos, à l’aléatoire, parfois au banditisme, au racket. Mais pour rester dans la légèreté, avouez : fou amoureux de Claudia Cardinale, non? La robe blanche, l’entrée dans la salle de bal où l’attend Tancrède(le véritable palais, palermitain, est accolé désormais à une osteria)… Cette scène émouvante, aussi, de la mort du Cheyenne/Jason Robards dans « Il était une fois dans l’Ouest »(après qu’il s’est laissé allé à lui pincer les fesses) : « Et si un cowboy par hasard te manquait un peu de respect, n’en fais pas toute une histoire »?

JC..... dit: 22 décembre 2015 à 8 h 19 min

Ne me faites pas parler de la Sicilia, ô cruelle, je vais ressentir un début d’émotion, ce que je m’interdis soigneusement depuis l’enfance ….

Sophie dit: 23 décembre 2015 à 10 h 42 min

Chouette! Ca donne envie. Belle page, ça c’est sûr! Quant au film, il m’a été loué par plusieurs autres critiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>