de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Boyhood », l’enfance dure

Par Sophie Avon

Auteur d’une trilogie mémorable déployée sur quinze ans, avec Julie Delpy et Ethan Hawke (« Before sunrise »/  « Before Sunset »/ « Before Midnight »), Richard Linklater n’en a jamais fini avec le temps. Grâce à « Boyhood », il défie les dieux, nargue Saturne : douze ans de tournage, à raison de quelques jours par an, pour enregistrer le passage des années.

Mason junior est le héros central de cette magnifique entreprise (Ellar Coltrane). C’est un petit garçon de six ans quand démarre le film. A la fin, il en a 18 et entre à la fac. Mason a une sœur, Samantha, la propre fille du réalisateur, une mère Olivia (Patricia Arquette), un père Mason (Ethan Hawke) dont on apprend qu’il vit en Alaska et qui bientôt refera surface. Tout ce petit monde évolue, grandit, vieillit, change. Des étrangers viennent agrandir le cercle familial, largement recomposé, d’autres s’en éloignent, les peines et les joies s’accumulent. En deux heures et 44 minutes, Richard Linklater raconte le croisement de plusieurs destins et l’éclosion d’un jeune adulte dans l’Amérique du XXIe siècle.  Sauf que tourner sur une telle durée avec les mêmes acteurs, ne serait-ce que des enfants en train de se métamorphoser, implique une succession de contraintes – quelques soient, en échange, les merveilleux aléas obtenus. Pas de scenario trop rigide, ni de partis-pris trop définis face à un calendrier tellement long qu’il en devient imprévisible. On imagine qu’il a fallu convaincre les financiers, les producteurs, les comédiens, les équipes techniques, élaborer un plan de travail inédit, ébaucher une structure narrative, faire œuvre de pionnier en somme.

Le tournage a commencé en 2002 et colle à son époque. Bush est encore aux affaires, le 11 septembre a justifié la guerre en Irak et le film réfléchit le début du millénaire à travers la vie quotidienne de cette famille dont Linklater filme sa malédiction : toujours bouger, ne jamais faire souche, ne jamais faire corps. « Adieu jardin, adieu maison ! » dit la petite Samantha au premier déménagement pour Houston, Texas. Et elle ajoute qu’elle déteste sa mère. Mason, lui, est un enfant rêveur et doux qui à l’école, omet de rendre ses devoirs et agit selon sa propre logique. Avec sa mère, il repeint sa chambre pour effacer les traces sur le mur et les petites marques horizontales qui témoignent au fil des années de la croissance des enfants. Le détail vaut pour ce qu’il renchérit sur l’idée fixe de cette chronique d’une famille américaines des années 2000 : saisir ce qui ne reviendra plus, capter ce qui nous constitue puis qui, peu à peu, nous détruit. Car c’est cela bien sûr qui est à l’œuvre, le processus même de l’existence qui va de la candeur initiale au sentiment de sa propre fin.

Entre temps, Mason senior est revenu d’Alaska. C’est un musicien raté qui chante à ses enfants les instantanés de leur propre vie et ce faisant, les console de leurs contrariétés. Ils ont espéré que leurs parents se remettraient ensemble mais le rêve a tourné court. Ils ont compris que jamais la cellule originelle ne se reformerait.  La mère a repris ses études, le père a suivi pour continuer à voir les siens mais voilà qu’Olivia est déjà remariée à un professeur joueur de golf. « Maintenant on a une famille », dit-elle fièrement à son fils qui lui répond : « On avait déjà une famille ».

On ne dévoilera rien de plus de cette décennie majeure où Mason et Samantha traversent leur enfance, tantôt bercés par l’amour, tantôt rudoyés par la violence du monde, mais s’il y a une chose très belle dans cette partition familiale, c’est la façon dont Linklater s’attarde sur des scènes clé puis passe soudain à l’étape suivante, bâtissant ainsi une dramaturgie impeccable qui épouse en douceur les changements physiques de ses personnages. Samantha a coloré ses cheveux en roux. Son petit frère, lui, est passé du blond au châtain foncé et ces métamorphoses bien réelles participent bien sûr à l’émotion qu’on ressent face au travail du temps.  On mesure encore le pari que cela représentait pour le cinéaste d’engager des enfants au début du tournage sans savoir ce qu’ils allaient devenir ni à quoi ils allaient ressembler.  Le risque pris qui lie inévitablement cette intrigue au déroulement de la réalité donnerait une formidable fragilité à l’ensemble si Richard Linklater n’était un cinéaste de cette envergure, s’emparant des choses au fur et à mesure mais ne perdant jamais de vue le projet dans son ensemble et l’obligeant constamment à une perspective qui le distingue d’un documentaire.

En cela « Boyhood » demeure une chronique malgré son ampleur, et se tient loin du mélo malgré sa mélancolie.  Comme dans toute vie, il y a des séparations, des chagrins, des désamours et des défaites mais on ne s’attarde jamais en regrets ou en larmes. En revanche, la complexité du monde qui assaille Mason au fil de sa croissance devient la ligne principale d’un récit qui va vers la gravité, gagne en poésie et en force à mesure que le tout jeune homme voit son innocence fissurée. « Mais alors, c’est quoi l’intérêt ? » demande-t-il à son père. Lequel se met à rire : « J’en sais rien ! On improvise, c’est tout ! »

On aimerait dire que tout le film est une superbe improvisation si on ne savait combien elle a réclamé de travail. Pour bâtir in fine, avec le roman familial le portrait d’une nation. Toutes les valeurs symboliques de l’Amérique, tout ce qui la fonde, de la Bible à la famille en passant par l’argent et la méritocratie innervent « Boyhood » qui est aussi l’histoire d’un gosse qui ne veut pas devenir comme les autres.  Qui veut être artiste et ne pas se soucier du jugement extérieur. Non parce qu’il déteste le monde mais parce qu’il est resté le petit garçon contemplatif qu’il était. L’enfance comme une patrie inaliénable.

« Boyhood » de Richard Linklater. Sortie le 23 juillet.

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

15 Réponses pour « Boyhood », l’enfance dure

ueda dit: 22 juillet 2014 à 15 h 21 min

Le danger d’un très bon billet c’est de faire rêver à un film possible.
On hésite à aller voir le vrai.

Mais on ira, on ira.
Sophie, you are doing a great job!

ueda dit: 22 juillet 2014 à 15 h 30 min

Et pourquoi, camarade JC, l’homme en ces lieux devient bon, alors qu’il se présente sur la RdL avec sa massue et sa beau de bête?

Même un cynique, un tatoué comme toi doit se faire violence pour ne pas écraser furtivement une larme de son énorme poing…

ueda dit: 22 juillet 2014 à 16 h 40 min

Hem hem

« Doing a good job »…

Non « vous avez… » mais « vous faites du bon travail »!

C’est quand même mieux…

JC..... dit: 22 juillet 2014 à 16 h 51 min

J’ôte ma casquette à la Mikhalkov* devant une telle merveille : Sophie ! Elle vous ferait prendre Jean Claude van Damme pour Olivier Py, ou l’inverse tant son talent est grand.

*ce diable, ambigu comme un diable, avait filmé sa fille à divers âges, non ?

Sophie dit: 22 juillet 2014 à 18 h 45 min

JC, je ne me souviens plus que Mikhalkov ait fait ça, peut-être effectivement, mais pas dans un seul film anyway, pas en une douzaine d’années de tournage, je ne crois pas.
Ueda, pardon, j’avais mal lu et donc, c’est encore mieux, merci..

JC..... dit: 23 juillet 2014 à 8 h 34 min

Mikhalkov : c’était un film tourné sur sa famille, par lui-même. Une démarche différente. Sa fille, toute gamine, puis adolescente, était vive et pétillante …

Harfang dit: 24 juillet 2014 à 11 h 03 min

Après un billet comme celui-ci, impossible de ne pas se rendre à une séance prochaine. En attendant la sortie, et séduit par un autre billet, je suis allé voir « à la recherche de Vivian Maier ». Le dernier mot de votre papier sur ce film « était le bon : « Passionant » .

ueda dit: 25 juillet 2014 à 20 h 06 min

« j’y vais de ce pas, Sophie. »

Je passe et je m’indigne.

Il y avait donc un troquet sur le chemin du cinéma?

La vérité est-elle donc si cruelle?

Trois heures: t’es-tu endormi?
On t’absout.
Mais passe aux aveux!

(Euh, d’un point de vue catholique, quelque chose déconne probablement dans ce dernier paragraphe)

Jacques Barozzi dit: 26 juillet 2014 à 9 h 27 min

C’est une expérience cinématographique assez étrange, Sophie, que de voir les personnages se transformer en accéléré sous nos yeux à la manière d’un album de famille que l’on feuilletterait ! La mère de fiction, excellente Patricia Arquette, est le pivot central autour duquel tout s’ordonne ou se désordonne : les maris successifs, les familles recomposées et redécomposées, tandis que les enfants grandissent et se construisent tant bien que mal. La banalité des « choses de la vie » de cette histoire de famille américaine est transcendèe par la dimension quasi métaphysique du temps qui passe inéluctablement et en direct sous nos propres yeux. Il y a comme un décalage entre la réalité et la fiction et un certain malaise à la vision du film : on se sent encore jeune en entrant dans la salle et au bout du rouleau en sortant de la projection !

Jacques Barozzi dit: 26 juillet 2014 à 22 h 03 min

Je suis allé voir « Le Maestro », avec Michael Lonsdale, en craignant de m’emmerder un peu. Heureuse surprise, c’est drôle et émouvant !

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