de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Brigitte Fontaine, du culot et de l’amour

Par Sophie Avon

« Déjantée: combien de fois ai-je entendu ce mot ? » dit Brigitte Fontaine, mi lasse, mi indifférente. Est-elle devenue telle qu’elle était ou joue-t-elle à cette créature que la reconnaissance a transformée en star ? Peu importe car elle se divertit visiblement et de sa fantaisie, elle a fait un art.

Vêtue de dentelle blanche, une ombrelle immaculée à la main, elle bavarde avec Georges Moustaki sur les quais de l’île st Louis. Le ciel est bleu mais nous savons que Moustaki n’est plus. Elle lui demande de lui rapporter une burqa d’Afghanistan pour la protéger du soleil qu’elle déteste. Il lui répond qu’il n’ira pas de sitôt.  Ils font quelques pas. « Moi aussi, je m’amuse, lâche-t-elle encore, mais au soleil, c’est difficile… »

Le portrait de 58 minutes que Benoît Mouchart et Thomas Bartel ont réalisé s’appelle « Reflets et crudité ». C’est un film qui ressemble à l’artiste, libre, léger, mélancolique aussi , avec une forme de plénitude potache. Bien sûr que Brigitte Fontaine joue, il suffit de la voir avec ses copains Rufus et Higelin qui la reniflent comme deux gros chiens. N’ont-ils jamais grandi ?

« Etre adulte, c’est peut-être n’être pas vivant. Etre un fantôme et imposer  sa loi aux autres », dit-elle de sa voix traînante. Elle a choisi de rester une gosse, quitte à ne jamais se défaire de ses terreurs. « Sur scène, c’est le seul endroit où je n’ai pas peur », confesse-t-elle. Plus tard, elle ajoutera : « La peur, depuis toujours, domine ma vie… »

Elle raconte comment à l’âge de 3 ans, elle a senti le sol avec force. Comment tout à coup, si petite, elle a pris conscience d’être plantée, arbrisseau étrangement humain qui n’a eu de cesse d’étendre son feuillage et d’habiter le monde. Avec Higelin, encore, elle fume et danse. Puis le portrait devient celui du couple qu’elle forme depuis longtemps avec Areski Belkacem, lequel la gronde parfois, gentiment. Alors, elle se tait, il lui prend la main et l’embrasse. Elle fait de même. Déjantée, peut-être mais cette femme-là tient l’équilibre parfait entre la tendresse, l’amour et le culot.

Elle raconte comment elle écrit, durant les seuls moments où elle se sent libre. « Femelle préhistorique, je veux la sensation du stylo à la main… » dit-elle. Elle ajoute : « Les gens mettent ma particularité, ma singularité sur le compte de la drogue ou de l’alcool, ça doit les rassurer. Ils veulent croire qu’on n’a pas d’inspiration quand on ne boit pas ou qu’on n’est pas camé… »

Brigitte Fontaine ne pourfend rien. Elle se contente de ré ajuster les choses, de regarder le monde et de se dresser contre la sottise. Depuis toujours, elle fait de la poésie plutôt que de prendre les armes. Elle est drôle aussi, et joue à l’envi de ce talent comique. D’ailleurs, elle voulait être comédienne. Avant de mettre des mots sur ce qu’elle ressent. « Il m’arrive de me croiser dans le miroir et de me dire : qui est cette personne ? »

Elle a repris son bâton de pèlerin : « Il y a de plus en plus d’interdictions. Bientôt, on n’aura plus le droit de rien faire ! Fumer, circuler sans papiers, parler… »  Elle évoque l’hostilité contre les gens malades ou laids ou vieux ou pauvres. « Je ressens cela comme une atteinte personnelle » dit-elle tandis qu’on entend  les paroles de « Prohibition ». Elle est sans foi ni loi, oui, mais c’est elle qui libère nos effrois. Rend leur dignité aux vieilles, appelle un chat un chat et donne aux démunis la force d’être glorieux. Cabossés peut-être mais libres.

« Brigitte Fontaine, Reflets et crudité » de Benoît Mouchart et Thomas Bartel. Sortie le 2 octobre et en DVD.

 

Cette entrée a été publiée dans DvD, Films.

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commentaires

53 Réponses pour Brigitte Fontaine, du culot et de l’amour

pado dit: 3 octobre 2013 à 10 h 00 min

Sodomiser les libellules.
Les mouches doivent être contentes.
Mais pour nous, toute une éducation à revoir.

pado dit: 3 octobre 2013 à 10 h 02 min

Vous me direz libellule c’est âchement plus poétique que diptère.
C’est en ça que Brigitte est géniale.

Polémikoeur. dit: 3 octobre 2013 à 11 h 22 min

Drôle de personne-âge.
Entre « qu’est-ce qu’il ne faut pas faire ! »
et indéfinissable tribale.
Emballer pour une autre vie
et sous réserve
avec mention « fragile ».
Comèticuleusement.

J.Ch. dit: 3 octobre 2013 à 17 h 56 min

vu le Dupeyron ; vous avez raison, Sophie, le film est mal fichu mais tout devient emballant quand apparaît Céline Sallette

u. dit: 3 octobre 2013 à 21 h 50 min

Brigitte Fontaine est bien sympathique.

Ceci n’a rien à voir, mais mes collègues sont assoupis.
je ne doute pas qu’il ne viennent ici donner leur commentaire, mais voici pour eux une question.

Je visionne avec attention un film où joue une grande actrice née à Tokyo et qui, rendez-vous compte, vit toujours à Paris.
Dans ce film, cette très belle femme joue le rôle d’une fille de famille un po’ disgraziata… ce qui est quand même un tour de force.

Ça se passe à New York, mais j’en ai déjà trop dit.

Sauras-tu l’identifier?
(Sinon, tu auras honte)

pado dit: 3 octobre 2013 à 23 h 00 min

Si elle joue une fille de famille c’est forcément un problème d’héritage.
Et contrairement à ce que vous écrivez u., Delpech pense et chante que Marianne était jolie.
Celle des bois le restera pour moi.

renato dit: 3 octobre 2013 à 23 h 16 min

u.,
maintenant le nom me fuit, il me semble qu’elle soit venue à Paris suite à un film qui fit scandale au Japon — c’est un souvenir plutôt vague…

Elena dit: 4 octobre 2013 à 8 h 46 min

U, vous auriez pu donner un indice supplémentaires en évoquant sa sœur-ennemie, chez qui le rapport avec ce billet est plus évident.

Jacques Barozzi dit: 4 octobre 2013 à 12 h 07 min

Il ne faut pas dire Brigitte Fontaine je ne boirai jamais de ton eau, je crois que je vais aller voir le film, qui se joue exclusivement au Nouvel-Odéon (Paris, 6e arr.), c’est pas pour les provinciaux de l’Hexagone ou de l’étranger !

u. dit: 4 octobre 2013 à 13 h 11 min

« c’est pas pour les provinciaux de l’Hexagone ou de l’étranger ! »

Est-ce charitable que de remuer le couteau dans la plaie?

J.Ch. dit: 4 octobre 2013 à 14 h 53 min

lu (& approuvé) la harangue de Dupeyron, il balance et c’est très bien, la plupart des producteurs son ignares, juste des financiers

sophie dit: 4 octobre 2013 à 15 h 30 min

C’est vrai, J.Ch, que les choses s’améliorent dans le film de Dupeyron quand Céline Sallette apparaît mais on l’attend trop, il aurait fallu ne pas la mettre au générique… Suis pas sûre qu’elle aurait apprécié..

xlew.m dit: 4 octobre 2013 à 17 h 34 min

Dans l’Île Saint-Louis Brigitte est connue pour être une femme-fontaine d’humour, de timidité, de sensibilité, de luminosité (quand on passe le doigt sur le culot de sa main, notre ampoule intérieure luit plus qu’un réverbère, la ville fait ainsi des économies dans ce quartier pourtant déjà privilégié par un éclairage de nuit très particulier.) Bref Brigitte est une Wallace à elle toute seule mais peinte en blanc, dont la modestie de la robe est un hommage aux petite mains dentellières de la bonne ville de Quimper. Elle est belle celle qui s’aime en art exquis. Ses seins luisent en l’île, cela fait quarante ans que Berthillon essaye d’en extraire l’idée d’un sorbet. Je crois que lorsqu’ils y arriveront enfin le cinéma n’aura plus de dents et les acteurs joueront tous dans des jeux vidéos. c’est à dire dans trois ans. Bon ça va, on peut patienter encore un peu. Nous sommes de toute façon tous des Ludovisiens bien tranquilles.

u. dit: 4 octobre 2013 à 18 h 41 min

« Ses seins luisent en l’île, cela fait quarante ans que Berthillon essaye d’en extraire l’idée d’un sorbet. »

Joli, xlew.

Et osé.
Essayez de mettre ça à la deuxième personne, vous allez voir la réaction.

Jacques Barozzi dit: 4 octobre 2013 à 19 h 15 min

« Elle est belle celle qui s’aime en art exquis. »

Celle-là est encore mieux, u. !
J’ai vu le film cet après-midi, et il y avait du monde. On a bien rit, elle vous la pêche la vieille ! Après le film, du côté de l’Odéon, je suis passé par l’ïle Saint-Louis : les fenêtres de son appartement, au-dessus du restaurant de la Reine-Blanche, étaient ouvertes, mais je n’ai pas aperçu sa frimousse ni celle d’Areski.
Emouvante ultime présence quasi fantômatique de Georges Moustaki…

u. dit: 5 octobre 2013 à 12 h 24 min

Vous avez remarqué le coup de mou, Sophie?
Passer de 200 à 20, ça interloque.

Mais quoi, ce n’est plus le temps du thymg et du romaring, c’est le syndrome d’octobre.
Travaillons sous la pluie.

Et puis que seraient les bombances si elles n’étaient séparées par des p’tits creux?

Jacques Barozzi dit: 5 octobre 2013 à 12 h 37 min

Peut importe la quantité des commentaires, u., plus important est que Sophie nous parle des films quelle aime et qui ne sont pas forcément « grand public », ainsi que ce documentaire sur la Fontaine…
La critique n’existant plus, qu’il nous reste au moins des repères !

u. dit: 5 octobre 2013 à 12 h 46 min

J’ai eu une idée (j’en ai toujours une au café, mais quoi, c’est une drogue cette chose là).

Vous connaissez ces fâcheux qui interviennent dans une conversation en commençant leur phrase par un C’EST COMME?

- « Comment tout à coup, si petite, elle a pris conscience d’être plantée, arbrisseau étrangement humain qui n’a eu de cesse d’étendre son feuillage et d’habiter le monde…
- C’EST COMME Conrad que j’ai lu hier, et qui dit…

- C’est un film qui ressemble à l’artiste, libre, léger, mélancolique aussi, avec une forme de plénitude potache.
- C’EST COMME ma grand-mère. L’autre jour… »

Voici le constat:
le billet du jour est lu par ceux que Jacques, dans son infinie bonté, appelle les provinciaux –provinciaux d’un jour naturellement, qui iront tôt ou tard en pèlerinage dans leur métropole.

Voici la ficelle:
Se débrouiller pour insérer subtilement dans la chronique un ou deux rapprochement avec de bons vieux classiques.
Ces quelques perches permettraient aux parents pauvres, aux cousins de province (sont-ils gauches) d’évoquer leurs signifiants préférés, de Rebecca à l’Atalante, de Solaris à Otto e Mezzo ou au Tokyo Monogatari…

Finie l’humiliation!
À nous les commentateurs urbain, enjoués, diserts…

Pour un usage productif du C’EST COMME, en quelque sorte.

Jacques Barozzi dit: 5 octobre 2013 à 14 h 06 min

Ce n’est plus vraiment de la critique, J.Ch ?
Mais il est vrai que je ne lis plus les journaux ni n’écoute la radio depuis belle lurette ; pour la littérature je viens m’informer ici, sur le blog à Passou, enrichi depuis peu, sans que nous en ayons été avertis, par ses délicieuses Passoulinettes des deux sexes, dont nous plébicitons surtout la Sophie Avon !

sophie dit: 5 octobre 2013 à 14 h 57 min

Oui, U. bien sûr que j’ai remarqué le coup de mou, mais ce n’est pas grave – comme le fait remarquer Jacques, ce qui compte est ailleurs. Je suppose (et j’espère, évidemment) qu’avec mon prochain papier, vous allez vous déchaîner..

u. dit: 5 octobre 2013 à 18 h 13 min

les délicieuses Passoulinettes…

Ouaouh!
Adopté.

(Enfin, par nous, pas par elles.
Ça va plutôt grincer des dents)

u. dit: 5 octobre 2013 à 18 h 24 min

Le plus beau coup de mou politique, Pado, c’est le propos de Mme Royal décrivant l’entrevue avortée avec un F. Bayrou venu sous son balcon, pendant les présidentielles.

« Un amant qui craint la panne ».

Les femmes sont terribles.

pado dit: 5 octobre 2013 à 19 h 44 min

Question du jour aux internautes de la galaxie.
(enquête sur un panel représentatif de plus de cinq représentants du sexe masculin, toutes tendances confondues)
Désolé Sophie et Elena (et Castex bien sûr) mais nous ne jouons pas dans la même cour.

Donc question :

« Bayrou aurait-il du prendre du viagra ? »

Réponse pour la venue d’Adèle (une palme d’or cela ne se refuse pas)

33, la médecine est au top.

renato dit: 5 octobre 2013 à 19 h 49 min

Moi, j’aurai écouté ce qu’il avait à proposer car il est toujours possible qu’il y ait une erreur dans les statistiques (sondages)…

u. dit: 5 octobre 2013 à 21 h 38 min

Le viagra ne fait que seconder l’homme qui éprouve déjà du désir mais ne le crée pas (heureusement pour nos femmes dans la rue).

En l’occurrence, il s’agissait peut-être d’une envie de tuer?

sophie dit: 5 octobre 2013 à 21 h 48 min

Personnellement, j’ai toujours rêvé qu’on m’appelle Passoulinette…
Triple palme si je peux me permettre Pado, triple palme. Triple palme donc.

pado dit: 5 octobre 2013 à 22 h 55 min

Triple palme.
Avec tous ces engins que les copains de puck ramènent chez nous, les canards ne savent plus comment évoluer.
Vous me direz qu’ils pouvaient déjà avoir trois pattes,
mais sans casser la baraque.

JC..... dit: 6 octobre 2013 à 6 h 36 min

Si vous saviez combien vous m’avez manqués, tous !… et particulièrement, vous, Passoulinette qui m’avait instruit dans le noble art du cinématographe, moi qui n’aimait jusqu’alors que les délires de Tex Avery et Pasolini …

(soupirs langoureux, lancinants, lentilles légères de la reconnaissance, émotion palpable, sainte lubricité priez pour moi, Lilith sort de ce corps, usé par le voyage ! …)

JC..... dit: 6 octobre 2013 à 6 h 48 min

Pour revenir au sujet Brigitte Fontaine.
Question ruines, je préfère Segeste en Sicile …
(ce n’est pas méchanceté, mais franchise)

u. dit: 6 octobre 2013 à 9 h 56 min

« Pour revenir au sujet Brigitte Fontaine.
Question ruines, je préfère Segeste en Sicile … »

Ouais…
La supériorité de la première solution, JC, c’est que c’est le site lui-même qui est guide et fait faire la visite.

JC..... dit: 6 octobre 2013 à 10 h 16 min

Ouais …
Tout de même…
La supériorité de Ségeste, en nombre de visiteurs, est -je suppose- incomparable !
(ceci n’est pas méchanceté, mais franchise. Mon féminisme n’est pas critiquable sur ce constat banal. Que dieu me pardonne !)

u. dit: 6 octobre 2013 à 11 h 39 min

« La supériorité de Ségeste, en nombre de visiteurs, est -je suppose- incomparable ! »

C’est juste.

Reportez vous quand même à ces temps tumultueux, les années 1970, où régnait le culte du désir.
Certaines survivantes méritent le détour.

– Je n’ai jamais retrouvé l’auteur de cette phrase cruelle et bien de son temps:
« Elle prend ses réalités pour des désirs ».

JC..... dit: 6 octobre 2013 à 12 h 45 min

En 70, j’étais un enfant incapable de distinguer bouffe et gastronomie : je ne me suis jamais senti seul dans ce cas.

pado dit: 6 octobre 2013 à 14 h 43 min

Nous pouvons en déduire que depuis les années soixante-dix JC a découvert la gastronomie et le plaisir partagé, les suédoises qui acceptent une promenade scooterisée doivent en être ravies.

pado dit: 6 octobre 2013 à 14 h 48 min

Pour le cinquantième revenons sur cette histoire de sorbet qui tracasse tant xlew.m (comme quoi je peux)

Pour Brigitte je propose passion/citron vert et pour ses seins poire/marron glacé (succès de Berthillon)

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