de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Camille Claudel réssuscitée par Bruno Dumont

Par Sophie Avon

A la table du réfectoire où elle s’installe, elle préfère manger seule. A part. Elle n’est pas comme eux. D’ailleurs, elle a obtenu la faveur de préparer elle même ses repas. Quand le soleil point, elle va s’assoir dehors et mord dans sa pomme de terre en regardant la lumière jouer avec les branches décharnées. Elle ne sculpte pas mais son œil d’artiste sait voir. En attendant de quitter cet endroit où sa famille l’a internée, dans cet asile du sud de la France où la guerre, en cet hiver 1915, semble n’avoir pas lieu.
Camille Claudel n’a rien à faire et ne veut pas travailler, ce serait abdiquer sa liberté. Elle ne fait donc rien, sinon attendre, manger, aller, venir entre les murs glacés, assister à une répétition où sur une petite scène de théâtre, deux pensionnaires dirigés par une Sœur de l’établissement, se donnent la réplique en jouant Molière. Camille éclate de rire en les voyant empêtrés et grotesques, et tout à coup, son rire se mue en sanglot parce qu’elle a devant elle le spectacle de son propre destin: le génie transformé en pathétique.
Juliette Binoche est Camille Claudel. Dans le grand dénuement dont elle est capable, elle incarne l’artiste qui fut l’élève puis la maîtresse de Rodin une quinzaine d’années avant que sa famille ne prenne le parti de l’enfermer. Bruno Dumont a plongé dans la correspondance et le journal médical de l’époque pour en rapporter un récit où, s’il ne se passe pas grand chose, le moindre geste et l’expression la plus ténue rendent compte de l’humanité dans ce qu’elle a de plein et de vivant, même aux enfers. Il a voulu filmer de véritables malades mentaux qui ont appelé Juliette Binoche Camille. Au-delà du souci de vérité, il y a quelque chose de poignant à voir ces hommes et ces femmes transformés en personnages.
Il ne se passe pas grand chose, non, mais le visage de Binoche/Camille suffirait à remplir une vie. Elle ne sait pas encore, en 1915, qu’elle restera internée jusqu’à sa mort, presque 30 ans plus tard. Elle espère, s’impatiente, tremble de joie car son frère doit venir samedi.
De Paul (Jean-Luc Vincent), Bruno Dumont fait un bigot narcissique et content de lui, beau parleur mais incapable d’amour face à sa sœur. Il ira la voir pourtant jusqu’au bout – s’absentant néanmoins à ses funérailles, en 1943. D’une guerre à l’autre, Camille aura vécu au tombeau. Ressuscitée plusieurs décennies plus tard par la grâce de son œuvre et la force de son génie. Par la beauté enfin, 24 ans après Bruno Nuytten et Isabelle Adjani, de ce film sur l’enfermement d’une femme qui renvoie à tous les abandons, à toutes les souffrances, à l’absence de Dieu et à la condition humaine. Paul avait dit: « Le génie se paye ». C’est sa soeur qui paya la note.
Sortie depuis  le 13 mars.

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