de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Ouverture Cannes 2013: jeunesse d’époque

Par Sophie Avon

La jeunesse est au centre des films qui ont ouvert la compétition cannoise. Elle se conjugue avec la violence, en modes plus ou moins impressionnants : souterraine chez François Ozon (« Jeune et jolie »), barbare chez le Mexicain Amat Ascalante (« Heli »), aveugle chez Sofia Coppola « Bling ring ». Mais chez les trois cinéastes, quelque chose d’absurde est à l’œuvre, dont les personnages sont les relais innocents ou déjà pervertis.  

Après avoir consacré plusieurs films à la maturité,  François Ozon revient à ses portraits du début, de très jeunes gens qui se cherchent, en proie à des tourments secrets et à des révolutions intérieures.  A 45 ans, le cinéaste français a patiné ses couleurs, stylisé sa manière, attendri son humour. Il vise toujours la légèreté, l’ironie, cette façon de partir des stéréotypes en les débordant, mais il a acquis une douceur qui jette sur ce portrait de jeune fille la mélancolie des chagrins d’amour.

A la vérité, son Isabelle (Marine Vacth) n’a rien au départ pour inspirer la compassion. Elle est telle que le titre la promet, jeune et jolie. Aisée de surcroît, aimée par sa mère (Géraldine Pailhas), laquelle s’est remariée avec un brave homme (Frédéric Pierrot), entourée, choyée – même son père lui témoigne son affection depuis l’Italie où il lui envoie un argent de poche conséquent. Quant à son petit frère, Victor (Fantin Ravat), il l’espionne et la veille à la fois, témoin passif et complice de cette grande fille qui fête ses 17 ans.  Alors pourquoi diable, Isabelle décide-t-elle de se prostituer ? Pourquoi choisit-elle de tourner le dos aux romances de son âge pour coucher avec des vieux qui la paient ?  Il n’est pas question pour Ozon, ni de comprendre ce qu’il en est, ni de circonscrire ses raisons au désir d’argent, ni à celui du pouvoir ni même au danger qu’elle court en recrutant sa clientèle sur Internet. Isabelle au fond, pourrait se droguer. C’est la transgression qui passionne le cinéaste, et l’obstination de cette gamine à expérimenter son corps au-delà des limites imposées par la norme.  

Cette façon de s’émanciper en devenant une autre au sein même de sa famille, voilà ce qui la rend si intéressante et si mystérieuse – d’une opacité effrayante d’ailleurs. Car c’est une fille secrète et silencieuse qui se raconte peu, ment à sa meilleure copine et qui, une fois démasquée, entretient non sans jouissance l’idée d’être devenue une étrangère. Face à quoi d’ailleurs, les adultes ne lui renvoient qu’un discours convenu qui sonne creux à ses oreilles, et pour cause puisque cette parole-là, même lorsqu’elle a du sens – comme celle du psy – « tu veux savoir ce que tu vaux ? » -, ne comble pas le vide qu’elle ressent – cette part d’elle-même dont elle fait le deuil, l’enfance. Si bien qu’au moment où elle prend conscience du potentiel explosif de ses actes, elle devient une sorte de créature surnaturelle, mi ange mi monstre, renvoyant chacun à ses fragilités.

Pour autant, on n’est pas chez Todd Solondz. Les chansons tristes de Françoise Hardy ramènent le récit à son essence versatile, au fil des saisons et à la mue d’une jeune fille en fleur. Ozon en filme les chapitres avec la distance de celui qui regarde sans être vu. C’est sa façon à lui, depuis toujours, de bâtir une œuvre en forme d’autoportraits.       

Chez Amat Escalante, il y a aussi un frère et une sœur et même toute une famille. Laquelle est pauvre, miséreuse même. Heli, le grand frère, est marié à une jeune femme dont il a un bébé. Dans la petite maison, vivent aussi le père et la sœur, Estrela, 12 ans. Un corps de fillette et une bouille d’une étrange gravité. Estrela a un petit ami qui la soulève dans ses bras comme il le ferait de ses haltères. Il est fort et jeune. Il la désire et voudrait l’épouser. Chaque jour, il s’entraîne dans un camp de la police dont il fait partie. Un entraînement rude, impitoyable, sadique, dans ce pays où la violence s’abat au hasard et au quotidien.  « Tout le monde au Mexique vit la peur au ventre », dit Escalante. Son film est le reportage de cette vérité-là, prise entre la plénitude du ciel et la sécheresse de la terre, entre la beauté d’un paysage et la barbarie d’un pays où les individus survivent en tâchant de garder leur âme.

Chez Sofia Coppola (présente à Un certain regard), la jeunesse est d’une autre nature, dorée le plus souvent, vivant à Los Angeles et aspirée par le trou noir des chimères à proximité. La cinéaste a toujours filmé des êtres en état de dissolution, soumis au diktat de l’image, flottant dans un monde d’apparences. Cette fois, elle met en scène un fait-divers lu dans Vanity fair, rapportant les cambriolages en série d’une bande de lycéens  chez des stars hollywoodiennes.  Rebecca, Nicki, Mark, Sam, Chloé, tous des gamins rêvant de célébrité, s’identifiant aux stars qu’ils dévalisent et se prenant pour elles au point de se photographier sur Facebook, portant les bijoux et les chapeaux dérobés. Paris Hilton fut leur victime favorite. Ils visitèrent sa maison plusieurs fois, véritable palais à sa propre effigie dont ils repartaient leurs sacs pleins. Un butin de 3 millions de dollars au bout du compte. Quand la police les arrêta, ils avaient l’air de ne pas comprendre ce qu’on leur reprochait, plus obsédés par l’idée qu’enfin, les caméras étaient braqués sur eux. Il est vrai qu’à ce jeu de la notoriété où les frontières entre espace public et vie privée sont abolies par les réseaux sociaux, les stars elles mêmes cultivent l’ambiguité. S’affichant sur Facebook, donnant leur adresse et leur emploi du temps. Déréalisés elles aussi. Sans parler des parents, poussant leur progéniture sur les chemins de la gloire dans un futur en trompe l’oeil où l’habit fait le moine.  Paris Hilton a accepté que Sofia Coppola tourne chez elle, la fiction prolongeant ainsi ce qu’elle dénonce : une époque où tout se confond, être et paraître, intimité et mondanité, dehors et dedans.

« Jeune et jolie » de François Ozon. Sortie le 21 août.

« Heli » d’Amat Escalante. Sortie non fixée.

« The Bling Ring » de Sofia Coppola. Sortie le 12 juin.

  

 

Cette entrée a été publiée dans Festivals.

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commentaire

Une Réponse pour Ouverture Cannes 2013: jeunesse d’époque

francis le merge dit: 20 mai 2013 à 13 h 41 min

merci pour ces articles qui nous renseignent, nous guident, nous obligent à devenir plus curieux. Vos analyses sont toujours pertinentes, et nous poussent à l’envie de découvrir de nouveaux films.

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