de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Catherine Breillat dans le reflet d’Isabelle Huppert

Par Sophie Avon

Un jour elle veut se lever et au moment de quitter son lit, elle comprend qu’elle n’y arrivera pas. Elle a le temps d’appeler les secours. L’AVC lui a ravi une partie du corps mais il n’a pas endommagé sa conscience. Chez cette femme, d’ailleurs, la conscience est un territoire sauvage, libre. Sans tabou, sans morale. Elle est cinéaste, elle a toujours voulu déchiffrer le monde. Pas le juger mais le percer à jour. La maladie lui a du moins épargné de perdre l’une de ses perceptions les plus précieuses.

Personne ne peut ignorer que le destin de cette femme dont la bouche se tort et qui à l’hôpital dit au médecin : ce que je voudrais, c’est arriver à rire, est celui de Catherine Breillat elle-même. La cinéaste a demandé à Isabelle Huppert de l’incarner  et la comédienne y cultive cette opacité qui peut se fissurer violemment, cette présence-absence  qui donne au personnage une puissance souterraine.

Comment une cinéaste filme-t-elle son propre reflet ? En en faisant un personnage de fiction (Maud), dont l’incarnation est une mise à distance minimale. Il y a dans son geste de metteur en scène une maîtrise qu’elle n’a peut-être jamais eue à ce point, un mélange de dureté et de simplicité, une façon tranchante d’observer sans se permettre le moindre commentaire. En gros, elle ne triche pas, ne se penche jamais au-dessus de Maud pour donner son avis sur ce qui lui arrive. Elle est là, avec elle, et c’est en collant ainsi à sa surface qu’elle en fait une magnifique héroïne. Partant de ce qu’elle est d’abord : un corps inerte ou presque, dans lequel, peu à peu, le désir se lève. Désir de rire, de vivre, de travailler, de faire des films.

C’est une très belle idée de la filmer si souvent dans ses oreillers, portable à proximité de sa main. D’abord parce que qui a été très gravement malade sait que le portable est alors comme une bouée, ensuite parce qu’ainsi abandonnée dans le sommeil, Maud a un faux air de princesse au bois dormant. Ses draps immaculés se coloreront peu à peu au fil du récit mais en attendant, même revenue chez elle, appuyée sur sa canne, fine comme un roseau et remontée comme un pendule, elle s’enfouit dans la blancheur d’un linceul de vivante. Cette femme est Lazare.

Et puis, elle rencontre Vilko, petit truand au physique compact (Kool Shen). Le genre de garçon qui trimballe de l’énergie, qui se croit malin, qui l’est moins qu’il ne croit mais qui l‘est quand même. Elle veut qu’il tourne dans son prochain film. Elle le fait venir chez elle. Il n’est pas intimidé mais flatté. Il aime qu’une femme telle que Maud s’intéresse à lui. C’est un type rude qui n’a pas du crouler non plus sous l’amour d’une mère – mais cet aspect-là n’a aucun intérêt à la vérité tant le film s’articule non pas de manière psychologique mais au contraire de façon physique. Tout y est geste, effort, mouvement. C’est bien normal, le moindre déplacement, la moindre bouchée portée aux lèvres est une minuscule épopée. Le film est entièrement porté par ce ballet des allers venues, par le rythme des sommeils et des repas, par tout un ensemble de choses triviales et concrètes qui du choix des bottes à la chute de Maud dans son vestibule, de sa difficulté à ouvrir un paquet de jambon sous vide à son application enfantine à signer des chèques, donnent au récit sa dimension.

Car Maud signe des chèques bien sûr, de plus en plus, contre la parole de Vilko qui lui promet toujours des remboursements au centuple. Elle est comme une gosse. Revenue à l’enfance des gestes, si bien que même quand elle remplit ses chèques, elle fait au mieux. « Tu aimes ça, hein, signer des chèques » lui dit Vilko. La phrase est comique, mais sous la boutade, elle est vraie. Maud adore se servir de ses doigts, de ses jambes, de ses mains. La tête attendra. Elle veut aussi que Vilko soit proche tout en refusant qu’il la touche. C’est un combat compliqué qu’elle se livre, dans un corps amoindri dont elle sait pourtant qu’il n’a aucune chance contre celui de l’autre. Entre eux tout est tactile, et pour cause : il n’est pas bien galant mais il faut bien qu’il lui prenne le bras ou la soulève quand ils se déplacent. De son côté, elle refuse tout attouchement. Cela ne l’empêche pas de vouloir profiter de sa présence et d’aimer qu’il sur joue l’amoureux lorsqu’il chuchote : Dis-moi que je suis ton dernier amour… Evidemment, ces deux-là ne boxent pas dans la même catégorie, mais le temps du match, le temps de ce film dissonant comme les cordes de Dider Lockwood, le mano a mano est passionnant. Souvent drôle, parfois ludique, et d’autant plus loufoque que Maud a décidé de faire des travaux chez elle, si bien que sa magnifique maison est devenue un vaste chantier. Vilko veut dormir dans son lit, elle le chasse, l’envoie s’allonger dans un petit berceau. Docile, il se couche là, à quelques mètres d’elle qui dort entourée de caisses sur lesquelles, on ne peut pas ne pas lire l’inscription : fragile.

« Abus de faiblesse » de Catherine Breillat. Sortie le 12 février.

 

 

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commentaires

7 Réponses pour Catherine Breillat dans le reflet d’Isabelle Huppert

Desmedt dit: 12 février 2014 à 23 h 02 min

Ne me dit trop rien qui vaille… Ces vieilles féministes qui parfois ont mené de faux combats pour des libertés oiseuses, nombrilistes, fumeuses, loin de la générosité en fin de compte. Qui ont confondu âpreté dédiée au seul service d’appétits personnels et émancipation. Breillat, terrible ce qui lui arrive! Mais qu’est-ce qu’elle en fait? Une femme impotente et malade qui se paie un giton et habille ça de beaux atours sinistres mais flatteurs, comme preuve d’une supposée modernité! Tout le monde n’a pas le pognon pour, déjà, et ça sonne au contraire bien has been. La vraie transgression aurait été de dire combien l’acceptation et le renoncement contredisent tout glamour et nécessitent de courage.

J’irai peut-être pour Huppert, spécialiste ès trucs zarbis, même si son fond de commerce aux yeux de ma génération commence à dater (cf le « Chéri » -d’ailleurs raté- de Frears). Savez-vous si le film sort à Bruxelles et quand, Sophie?

Salutations.

C.D.

JC..... dit: 13 février 2014 à 6 h 01 min

Le drame n’est il pas traité futilement ? Comment y croire ? Qu’apporteront ces images, ce scénario, qui semble faux ? Dubitatif, je suis…

xlew.m dit: 13 février 2014 à 23 h 02 min

Le féminisme de Catherine Breillat n’est pas exempt d’un certain solipsisme dans ses films, C. Desmedt, vous avez sans doute raison de le souligner. J’apprécie très peu quelques uns de ses films, mais « 36 fillette », pour prendre un exemple, est à mon avis un classique du cinéma français. Cette femme est un « cerveau », une sacrée artiste, par-delà l’anévrisme semble-t-il. Ici dans l’ouvre en question, j’estime que sa pseudo-relation humaine avec le sinistre Rocancourt est magistralement développée. Kool Shen (pourtant non cité par S. Avon) a su répondre à ses attentes, il magnifie son rôle, cela dit sans nous payer de mots. Lui et son ex-pote sont vraiment des acteurs violemment doués.

sophie dit: 13 février 2014 à 23 h 24 min

Vous avez raison, xlew, il est très bien Kool Shen – ne pas le mentionner relève juste de l’ oubli, mais j’ai tendance à penser que les acteurs sont bons, en général, quand ils sont bien dirigés.

xlew.m dit: 13 février 2014 à 23 h 41 min

Mais vous parlez très bien de son personnage, donc de lui d’une façon subtile. J’ai pensé à l’expression américaine « Wilco » (« I understand and WILl COmply ») en vigueur dans l’aviation militaire, Le nom du personnage joué par Kool Shen, Vilco, y invitait peut-être. C’est l’interface de Maud avec le monde, le premier reflet qu’elle voit dans le miroir. Vilco, Wilco : « je consens à te signer des chèques, tu ne me le demandes pas directement mais tout l’exige chez toi. »
Remets-moi un titre de « The Whole Love », en attendant…
Sky blue sky.

Jacques Barozzi dit: 14 février 2014 à 8 h 19 min

Le plus remarquable dans ce film irritant d’une enfant douée et gâtée, c’est la performance d’Isabelle Huppert, qui incarne Breillat en un jeu tout à la fois fluide et crispé nous faisant toucher du doigt son handicap, au point qu’en sortant de la salle je ne savais plus marcher…sans trébucher !

u. dit: 14 février 2014 à 14 h 33 min

Pas eu le temps d’aller au cinéma.

Je me suis rabattu sur la notice Rdl qui propose deux poèmes inédits de Sophie.

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