de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Ce passé qui ne passe pas

Par Sophie Avon

Présenté à Cannes en compétition officielle le jour même de sa sortie en salle, « Le passé » d’Asghar Farhadi impose le cinéaste iranien dans la cour des plus grands. Ce n’est que justice, tant son cinéma est riche, complexe et d’une radieuse humanité.

« Le passé » met en scène Marie (Bérénice Béjo) et Ahmad (Ali Mosaffa). Elle  venue le chercher à l’aéroport. Chacun d’un côté de la vitre, ils se parlent mais on ne les entend pas. On ignore s’ils s’entendent, eux. Ils ont formé un couple puis se sont séparés. Il est là pour le divorce, revenu d’Iran dans cette France où sa vie n’est plus. Dans la voiture, c’est elle qui tient le volant mais c’est Ahmad qui passe les vitesses car elle a le poignet douloureux. Entre eux, serait-ce encore une affaire de nécessité?

A la maison, la petite ne reconnaît pas Ahmad immédiatement et Lucie, l’aînée, vent debout contre sa mère, n’est pas là. Marie est inquiète. On comprend vite que Lucie reproche à sa mère de lui imposer son nouveau mec, Samir (Tahar Rahim) dont par ailleurs, le jeune fils, Fouad, 5 ans, a un sacré caractère. Petit mais le regard dubitatif devant ce monde d’adultes qui n’en finit pas de bousculer sa vie. Du coup, il ne tient pas en place et littéralement, ne sait pas où il habite. On va apprendre, avec Ahmad, que sa mère est à l’hôpital. Entre la vie et la mort tandis que Samir est entre sa femme et Marie. Petit à petit, le récit va ainsi se complexifier. Asghar Farhadi, révélé au grand public par « Une séparation », procède toujours de la sorte, par révélations successives nouant des nœuds gordiens. C’était le cas dans « Les enfants de Belle Ville » puis dans « A propos d’Elly » puis dans « Une séparation ». C’est encore le cas ici, où tout est également intriqué, et où au fur et à mesure des enjeux dévoilés, d’autres apparaissent.

Par exemple, l’hostilité de Lucie contre sa mère  pousse Marie à demander de l’aide à Ahmad, lequel prend en main l’affaire de façon bienveillante,  provoque l’aveu de la jeune fille, aveu suivi d’une série de confessions avant que tout ne se dénoue.  Car tout se dénoue toujours dans les beaux films d’Asghar Farhadi, où les personnages sont sommés par le réel de reconstituer la vérité des faits.

Ainsi en est-il de ce cinéma qui n’est jamais didactique mais éclairant: il pose  un dispositif de guerres, puis, à l’heure d’y voir clair ou de s’entretuer, permet aux événements de resurgir tels qu’ils ont eu lieu, à la réalité de s’imposer. Cette maïeutique rigoureuse, presque austère dans sa minutie, n’empêche pas une mise en scène lumineuse et une façon de filmer avec douceur des individus pleins de colère, de chagrin ou de ressentiment. Pas de musique (sauf à l’extrême fin) dans ce récit à la fois incarné et pensé où les mots sèment autant de malentendus que d’élucidations, où  les décors et les visages habitent chaque plan de façon concrète et chaleureuse, même et y compris quand les individus se heurtent les uns aux autres.

Au bout du compte, ces corps à corps où l’on se touche peu, où l’on cherche souvent le regard de l’autre, seraient stériles si par la grâce des sentiments et du remords, les personnages ne finissaient par épuiser toute posture en livrant la vérité de ce  qu’ils sont. C’est un théâtre intime où il n’y a plus de place pour le masque, un théâtre qui serait seulement cruel s’il n’y avait ce magnifique épilogue où en un plan, il est dit ce que le film porte en lui depuis le départ. A savoir que le passé ne conduit pas la vie mais qu’il la hante à la manière d’un fantôme amical. Qu’il faut admettre sa présence comme une odeur qui s’obstine, un parfum qui ne passe pas.

« C’est l’odorat qui part en dernier » dit le médecin à Samir, venu voir  sa femme à l’hôpital. Cette résolution proustienne, toute en poésie, est un sillage clair dans une œuvre compacte et tourmentée.

« Le passé » d’Asghar Farhadi. Sortie le 17 mai.

Cette entrée a été publiée dans Festivals, Films.

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commentaires

3 Réponses pour Ce passé qui ne passe pas

La Reine du com dit: 16 mai 2013 à 19 h 46 min

Papier équilibré, délicat et subtil comme une fragance, donnant fort envie d’y aller! ça vaudra mieux que de grossir le rang de Gatsby, comédie musicale tapageuse où il ne fait pas de doute que Baz Luhrmann s’attache à ce que ses acteurs soient bien coiffés, mais loin de l’innocence, de la réflexion et de la fantaisie poétique d’un Minnelli ou de Jacques Demy.

After the rain, un com? dit: 17 mai 2013 à 7 h 10 min

…Encourageant que T.Frémaux ait déclaré qu’une bonne comédie vaut mieux qu’un mauvais film d’auteur! Mais oui! Voyons des films en tout cas! Des bonnes comédies, des bons films d’auteurs…

Pour un com, pas besoin de rênes dit: 17 mai 2013 à 16 h 32 min

C’est pas vrai! Trois commentaires successifs de ma main, non pas m’abritant derrière la « salauderie du pseudonyme », comme dirait l’autre, (d’ailleurs je ne sais pas trafiquer l’adresse) mais jouant de l’hétéronyme et de la petite variation oulipienne, et pas d’écho? Pas un pour parler de Farhadi, cinéaste austère et exigeant, commenter le papier brillant de S.A?
Internautes êtes-vous là?

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