de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Chante ton bac d’abord »: jeunesse mélodie

Par Sophie Avon

Non, on n’est pas sérieux quand on a 17 ans. C’est Gaëlle qui l’affirme un siècle et demi après Rimbaud. Gaëlle a 17 ans tout juste, des yeux bien ouverts sur le monde, des joues rondes et l’envie d’être artiste. Elle fait partie d’une bande  de copains qui vont passer le bac. C’est  « Chante ton bac d’abord », un documentaire en forme de comédie musicale, où la vitalité le dispute à la mélancolie et ce faisant, en dit long sur notre époque.

Le film commence par une fête où Gaëlle, au téléphone supplie sa mère de lui donner la permission de rester encore un peu. Les parents, c’est aussi le gros morceau de cette chronique d’aujourd’hui qui dessine une génération face à celle qui l’a mise au monde. Où l’on voit qu’en dépit des modes et des évolutions, la jeunesse tient toujours à ses rêves quand les parents, eux, qui ont pourtant rêvé, sont obsédés par le fait d’acquérir un travail.  L’inquiétude des aînés n’est certes pas façonnée seulement par la crise actuelle. C’est dans leur nature même de s’inquiéter  pour leur progéniture, laquelle a peut-être acquis une gentillesse et une douceur que n’avaient pas les adolescents d’autrefois. Qu’importe. Tout l’intérêt du beau film de David André est d’inscrire l’universalité des rapports et des conflits de génération dans une société bien définie, actuelle, comme un rappel des invariants humains dans un monde en pleine mutation.

Gaëlle, Rachel, Nicolas, Caroline et Alex vivent à Boulogne sur mer. Ils vont passer le bac donc, – sauf Alex qui a redoublé sa première -, mais on ne les voit guère en classe ou en train d’étudier. Le pari de cette immersion dans la bande est une approche purement festive, amicale, sans pour autant ôter sa gravité au récit, y compris quand il fait de ces ados « véridiques » des personnages de leur propre vie. Personnages chantant en plus !

La chanson,  voilà l’idée géniale de ce portrait de groupe qui trouve  le moyen de mettre de la poésie dans la banalité du quotidien et de la fantaisie dans l’angoisse des futurs bacheliers. Car ils sont joyeux et solidaires mais effrayés par leur avenir, pleins de chimères mais convaincus que pour avoir une chance de réussir leur vie, il faudra partir. « Une ville au bord de mer, au grand air désenchanté – mais quand on a 17 ans, on se fout du vieux monde des parents », chante Gaëlle dont le père flippe à mort et veut qu’elle fasse une école sérieuse. Autant dire qu’il voit d’un mauvais œil son désir d’être artiste. Il est électricien et travaille sur le port. Il est bien placé pour connaître le poids de la crise qui affecte le secteur, le pays, et Boulogne en particulier.

Rachel aussi est pleine d’interrogations mais sa famille ne lui met aucune pression. Père et mère se sont construit une vie à la marge, avec des chevaux, et ils sont tels que Gaëlle rêverait d’en avoir. Cela n’empêche pas Rachel de sécher les cours. Son père temporise devant le directeur du lycée qui rappelle que « l’idéal, c’est qu’ils soient là tout le temps… » Rachel a un petit ami, Nicolas. Nico est un doux rêveur qui voudrait écrire quelques poèmes et avoir une vie simple.  Il a un canard, Doug, et des parents un peu dépassés par le talent de ce fils brillant qui aime Dylan et chante comme le jeune Gainsbourg.

Alex, lui, est celui que tout le monde adore parce qu’il est drôle. Et s’il est drôle, c’est qu’il connaît le prix de la vie. Le voir avec son père qui comme lui a le crâne rasé – avec une touffe de cheveux longs à l’arrière de la tête – est un bonheur. Le père d’Alex est un rocker et a constitué un duo avec son fils où ils se produisent dans des bars de Boulogne.  Il leur arrive de se disputer, mais l’amour et la joie de vivre irradient leur relation. Toute la famille d’ailleurs reflète ce plaisir d’être ensemble. Où la douce et mélancolique Caro, trouve refuge, fuyant son foyer où tout contribue à la déprimer.

Voilà, ils sont là, encore mineurs mais ayant quitté l’enfance. Face à une existence dont ils espèrent tout sans se faire d’illusions. Néanmoins, ils campent sur leur désir, ne renoncent pas, et sans entrer en conflit ouvert avec leurs aînés, s’affirment déjà dans la merveilleuse détermination de leur âge. Gaëlle surtout, qui va avec son père visiter près de Lille une école d’art où elle aimerait entrer après son bac. Ce fameux bac qui donne au film son titre et en dit long sur son importance.  Dans le port assiégé par la neige, la dernière année de lycée ressemble à une passerelle au bout de laquelle, c’est la chute ou l’envol. En une heure et 22 minutes, David André met en boîte cette petite et immense aventure d’une jeunesse française. Laquelle sait donner de la voix et rayonne.

« Chante ton bac d’abord » de David André. Sortie le 22 octobre.

 

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commentaires

14 Réponses pour « Chante ton bac d’abord »: jeunesse mélodie

Jacques Barozzi dit: 24 octobre 2014 à 23 h 41 min

Très beau papier, Sophie, mais l’idée n’est pas si originale que çà, elle appartient à Jacques Demy et le sujet du film s’inspire de celui de Maurice Piallat. Quant au bac, il est presque donné à tous désormais et leurs rêves sont gros de trop d’illusions…

C’est d’une toute autre jeunesse que nous parle « Bande de filles » et d’une autre espèce de Français. Un vrai film de cinéaste, beaucoup plus novateur, mais bien plus noir c’est noir !

Sophie dit: 25 octobre 2014 à 9 h 19 min

Avec sa vigueur, « Bandes de filles » est d’une réelle beauté formelle, je vous l’accorde, Jacques, mais au bout du compte, je trouve que Céline Sciamma – dont j’ai bp aimé « Naissance des pieuvres » et « Tomboy »- ne fait pas dire grand chose à ses personnages. Elles sont noires, oui, et c’est une jeunesse d’aujourd’hui en France – mais c’est insuffisant. « Chante ton bac » n’invente peut-être pas grand chose, mais la grâce vaut toutes les innovations et j’aime que les films s’inspirent de leurs aînés. Au bout du compte,le film me touche plus que Bandes de filles qui n’est jamais émouvant – dans la posture davantage, dans l’apparence, c’est son sujet d’ailleurs.

ueda dit: 25 octobre 2014 à 13 h 46 min

Bande de filles, je ne l’ai pas vu (« alors, tais-toi ») mais ce que je perçois à distance m’apparaît à la fois comme du chiqué et comme un acte politique bien contestable (« mais tais-toi donc, fais comme Jacques, va au cinéma »).

Jacques Barozzi dit: 25 octobre 2014 à 14 h 09 min

« Chante ton bac », vous pouvez le voir en replay sur le site de France 2. Il est passé très tard dimanche soir et maintenant la chaîne se plaint qu’il n’ait fait que 4% d’audience ! Sortie confidentielle dans les salles à Paris et peu de monde parait-il, d’après une amie journaliste de reportages et documentaires télévisés. C’est vraiment dommage car c’est un ovni par rapport à la production courante.

JC..... dit: 26 octobre 2014 à 12 h 09 min

En quoi y aurait il des questions que l’on peut se poser, et d’autres que l’on ne se poserait pas, car inconvenantes ?

Arnaud dit: 26 octobre 2014 à 13 h 34 min

bonjour,
Tout de même, quel dommage d’opposer Chante ton bac d’abord à Bande de filles. Deux réussites incontestables, deux formidables portraits également vivifiants et émouvants de groupes – pas les mêmes – filmés à hauteur de leurs sujets respectifs. Et deux cinéastes d’une grande intégrité, d’une grande sensibilité et d’une belle pudeur.

Jacques Barozzi dit: 26 octobre 2014 à 14 h 20 min

Il ne s’agit pas de les opposer, Arnaud, mais de les replacer en perspective : Sophie préfère le premier, moi le second. Mais les deux sont très bon, comme tu le dis si bien.

Ta question est tout à fait recevable, JC, malgré ta mauvaise foi sousjacente…

qui l'êut cru dit: 31 octobre 2014 à 18 h 00 min

« le crâne rasé – avec une touffe de cheveux longs à l’arrière de la tête  »

ils ont copié sur JC

vieux vert dit: 31 octobre 2014 à 18 h 03 min

« ils campent sur leur désir, ne renoncent pas, et sans entrer en conflit ouvert avec leurs aînés, s’affirment déjà dans la merveilleuse détermination de leur âge. »

apparemment les conflits de génération sont du passé (depuis 68?)

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