de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

« Chocolat » : Y a bon Banania ?

Par Annelise Roux

Eh oui. La formule fait bondir, alors qu’elle fut avalée des années durant au petit-déjeuner.

Ce visage noir si amène, si caricatural, sous le fez rouge… Décontextualisé il fait tiquer, de même que ces réclames du début XXième représentant pour le caviste Nicolas un père et son enfant accrochés à leur litron. Horreur, malheur. L’histoire pour être examinée ne doit pas souffrir d’anachronisme. Tout le monde fumait à tire-larigot dans les films de Sautet. Loin des débats nauséabonds à propos de la « race blanche », j’avais trouvé limite la polémique entourant « Tintin au Congo », et problématique la volonté du Rijksmuseum d’Amsterdam d’expurger les étiquettes d’époque des mots qui dérangent, « sauvage », « nègre », « mahométan ». Réexaminer les titres d’œuvres au prétexte d’un « ajustement au sujet des terminologies colonialistes » n’est pas exempt de négationnisme. Cette substitution instaurée, plus de traces ! Les preuves sont escamotées. Les vieux Tarzan, où les porteurs noirs étaient utilisés comme chair à canon, véhiculaient de révoltantes injustices. La ségrégation aux Etats-Unis a continué de sévir tard. Penser que les conflits raciaux sont entièrement éteints dans l’Amérique d’Obama, ou que la xénophobie a disparu de France relève du doux rêve. Le coup de gueule exagéré de Spike Lee envers Tarantino accusé de manipuler des stéréotypes quant à une couleur de peau qui n’est pas la  sienne peut s’entendre, sitôt qu’on en fait le témoin d’un ras le bol. Billie Holiday fut forcée de prendre le monte-charge alors qu’Artie Shaw entrait par la grande porte. Pas pour rien qu’elle terminait ses tours de chant par « Strange fruit », les fruits en question étant des pendus noirs victimes d’un lynchage…

« Mauvaise foi », premier film de Roschdy Zem comme réalisateur, traitait des tracas et des bonheurs d’un mariage mixte. Indice donné quant aux préoccupations qui l’animent. Retracer l’ascension de Rafael Padilla, alias « le clown Chocolat » né à Cuba en 1868, enfant d’esclave, un des premiers artistes noirs en France à faire carrière, participe de la même veine profondément estimable. Les biopics sont à double tranchant : sécurisants (il n’y a en gros qu’à retracer la vie du modèle en prenant plus ou moins de libertés, « Gainsbourg » de Joann Sfar ou le « Saint Laurent » un brin fade de Jalil Lespert), mais périlleux, aussi. Le résultat peut séduire. Dylan réinterprété sous toutes les coutures par une flopée d’acteurs endossant le rôle, c’est Pierre Hermé revisitant la tarte au citron en séparant l’appareil de la pâte, un rêve de citron vaporisé qui propulse à Sorrente. En revanche trop d’orthodoxie, pas assez d’invention, et c’est le riz au lait bourratif de « Grace de Monaco » .
Ce « Chocolat » est-il bien dosé ? Le film vaut pour ce que Roschdy Zem réussit à restituer à sa manière sensible. La vie d’un cirque, les rangs de spectateurs clairsemés, les roulottes sans intimité, les cachets de misère des débuts, tout cela est rendu dans le souci des teintes de l’époque. Le clin d’œil des Podalydès en frères Lumière, Thibault de Montalambert, Olivier Rabourdin bien tempérés font toujours plaisir. Ces rôles installent une belle présence. Frédéric Pierrot et Noémie Lvovsky – air de mégère, buste superbe  – en époux Thénardier de la piste aux étoiles sont plus vrais que nature. Alice de Lencquesaing, que j’observe depuis des années, est gracieuse comme une écuyère de Lautrec plaquée par Omar Sy auquel le succès monte à la tête, Chocolat parfumé au laudanum qui compense les humiliations en roulant dans de rutilantes autos, flanquant l’argent par les fenêtres. Qu’est-ce qui cloche ? Le scénario de Cyril Gély et Olivier Gorce coule comme un film du dimanche soir, teinté d’innocuité. En aurais-je contre le cinéma populaire ? Au contraire. Je vis les simplifications, comme le fait de s’égarer dans des développements à gros traits pour être certain que le bon peuple a saisi, pour un affront personnel. Que vient faire Alex Descas, par ailleurs si élégant, en membre des Black Panther incarcéré avant l’heure, donnant du « mon frère » à Omar Sy jeté au cachot ? Félix Potin – Xavier Beauvois ne rechigne pas à porter des favoris – paternaliste, bonhome, ne voyant pas quel mal il y a à faire rire les enfants en représentant Chocolat sous les traits d’un singe, instille davantage de malaise.

Le Bergeracois Olivier Gorce a toute mon oreille, je suis encline à le trouver pertinent pourtant je l’avais mieux aimé chez Stéphane Brizé. Brizé, dont le père est facteur, Olivier Gorce qui a spécifié qu’il « vient de la télévision et n’a pas fait d’études de cinéma » s’étaient particulièrement bien trouvés pour « La Loi du marché ». Pas moi qui irai me plaindre d’une absence de pedigree. Le film porté par Vincent Lindon tenait sur une ligne de crête où le côté simplificateur se transmutait en qualité pour dire l’urgence. Ici, l’état de grâce s’évapore un peu avec la subtilité en suggérant qu’une réduction de voilure est la condition d’une bonne compréhension du public. La mère de Camus faisait des ménages, cela n’a pas empêché son fils de dégager une argumentation parfois plus fine et nuancée que celle de Sartre, fils de bourgeois cultivés. Mon propre père, ouvrier vinicole dysorthographique, incapable d’écrire deux lignes sans faire cinq fautes, ne m’a pas désengagée à lire Proust, Mahfouz ou Faulkner plutôt que des auteurs moins ambitieux.

Fritz Lang ou d’autres ont pu dire que la moitié du film se fait avec le casting. Roschdy Zem a eu beaucoup d’intuition, une idée de génie en faisant appel à James Thierrée. Omar Sy était déjà à mourir de rire du temps de Tata Suzanne et de Fred Testot. Chacun a prouvé depuis qu’il était capable de vivre hors duo. Sy au visage lumineux, ouvert, d’une parfaite harmonie, rayonne de séduction. Il sait également se montrer ambigu. Malgré sa haute taille, grâce à son jeu senti, son désarroi à découvrir des Kanaks parqués derrière une barrière comme des animaux lors de l’exposition universelle, il ne devrait pas être condamné à incarner de beaux basketteurs, ou les réalisateurs n’ont rien compris.
Mais c’est Thierrée qui en réglant les numéros les laisse tous sur place avec son physique discret, plastique comme de la pâte à modeler, son visage palot sous le chapeau melon, maussade, percé de deux trous ardoise plombés de bistre. Il joue avec son pardessus, paraît disparaître à l’intérieur et défait toutes les coutures, héraut principal de ce film prônant l’arrachage des étiquettes, le fait de pouvoir embrasser un destin autre que celui auquel on semblait assigné. Le Suisse n’a aucun respect du protocole ordinaire : depuis « la Symphonie des Hannetons », émerveillée, je dois faire un effort pour me rappeler qu’il est le petit-fils de Chaplin. C’est dire. La filiation de cet enfant de la balle s’est faite invisible, sauf du côté où on l’attend moins, son père, l’homme de cirque multi-talents, écrivain, Jean-Baptiste Thierrée. Son fils James, d’une moue, véhicule à lui seul les contradictions d’une époque où les hommes noirs n’étaient recevables qu’en tant que faire-valoir. Georges Footit « fera » Chocolat, en sera jaloux lorsqu’il le verra le dépasser en succès mais lui versera de l’argent lorsqu’il sera sur la paille… Pour son numéro de clown blanc, c’est un Noir qu’il élira pour partenaire, l’exploitant pour une part, mais lui reprochant surtout de ne pas travailler, de gâcher son talent, lui qui ne vit que pour son art et « rit à l’intérieur ». Ces remontrances valident à leur insu un paradoxal sentiment d’égalité. Carné était certes aidé par Prévert, mais Footit évite l’ornière du réquisitoire antiraciste manichéen, prend plus d’une fois des accents à la Baptiste dans « Les Enfants du paradis ». Nino Ferrer voulait être noir et je le comprends. Thierrée nous apprend qu’il est le fils naturel de Jean-Louis Barrault ou d’Antonin Artaud, qui n’eurent pas d’enfant. Sa pantomime abrupte et déliée, sa gestuelle insensée, poétique, disent sans phrase sa solitude, les écartèlements.

Le mois dernier, une plaque en mémoire de Chocolat a été dévoilée à Bordeaux, où le clown est mort en 1917, jeté à la fosse commune du cimetière protestant. Mozart aussi a fini comme cela, mais c’était à Vienne en 1791. La ville splendide de Montaigne et de Montesquieu, où je suis née, fut hélas un port négrier. J’ai apprécié de constater qu’une promenade « Martin Luther King » a été ouverte où j’ai longtemps fait mon footing. Moindre des choses, mais bel hommage. Salutaire pour la grande histoire. Notre devoir et notre honneur.

« Chocolat » de Roschdy Zem

Cette entrée a été publiée dans Films.

48

commentaires

48 Réponses pour « Chocolat » : Y a bon Banania ?

JC..... dit: 13 février 2016 à 11 h 43 min

« La ville splendide de Montaigne et de Montesquieu, où je suis née, fut hélas un port négrier. »

Que vient faire cet « hélas » !

….tout le monde étant négrier de cœur à cette époque, y compris entre nègres, de quel droit vous permettez vous de juger le passé a l’aune des valeurs d’aujourd’hui… ?

Ridicule.

Milena et Dora dit: 13 février 2016 à 12 h 35 min

ce détritus de JC avait juré de ne plus venir dégoiser ici… un solution, comme chez Scemama ou Paul Edel : bannissement à vie !

Polémikoeur. dit: 13 février 2016 à 13 h 09 min

Une plaque pour Chocolat !
Ironie du sort ?
Un destin en cloche (ascension, puis chute),
banal et singulier à la fois,
la condition du clown,
si souvent paradoxale,
au moins en apparence,
et nous, bon public
mais peut-être partie
prenante de l’arène…
Spectaclepermanent.

Annelise dit: 13 février 2016 à 13 h 40 min

JC, on ne vous voyait plus, j’ai cru que la grippe aviaire ou le virus Zika vous avaient emporté. Mais les petites bêtes ne mangent pas les grosses.
Le statut des Noirs US (passé esclavagiste récent) & ici (encore sous le joug colonial)n’est pas superposable point par point. Historiquement déjà, vous n’êtes pas dans le juste. Même au temps où l’esclavage était perçu comme fait sociologique normal, il s’est trouvé des esprits éclairés, résistants ou précurseurs, pour réfléchir à l’éthique impossible d’un tel commerce, commencer à remettre en cause le système en effritant peu à peu les bases, sur des détails, des cas particuliers, d’abord, avant la lame de fond d’un réexamen et d’un renversement total des valeurs. Les révolutions ne lèvent pas d’un coup, sont le résultat d’un empilement de révoltes bout à bout qui finissent par prendre une tournure organisée. Oui oui, il y a eu des négriers noirs, mais ils étaient moins nombreux au portillon que leurs homologues blancs, et animés de raisons autres. Assez naïf de croire que l’absence d’homogénéité des fauteurs de troubles, la disparité des consciences empêchent la mise à bas de tels systèmes globaux. Tout débute souvent par ce que vous qualifieriez d’utopie à la noix, moi j’appelle cela tout bêtement une question d’intuition, de décence, de cœur. Vous vous fourrez le doigt dans l’œil si vous ne voyez pas que cela est susceptible à terme de soulever des montagnes. Des organisations sociétales, des constructions politiques entières (cf.la fin de l’apartheid ou la révolution française) ont fini par être déposées, voler en éclats grâce à ça. Mais le temps historique est tellement trop long à échelle d’homme… des générations entières sont sacrifiées avant de pouvoir jouir du résultat. Vassili Grossman dans « Vie & Destin » l’exprime de façon déchirante

albert dit: 13 février 2016 à 15 h 57 min

« La mère de Camus faisait des ménages,  »

et était analphabète

Merci pour votre commentaire au pauvre type le reptilien qui met un point d’honneur à ravaler plus bas que terre ce qui le dépasse!

JC..... dit: 13 février 2016 à 16 h 19 min

« Oui oui, il y a eu des négriers noirs, mais ils étaient moins nombreux au portillon que leurs homologues blancs »

Je regrette, ce sont les négriers nègres qui dans la traite atlantique vendaient leurs « frères » aux blancs … et aux arabes dans la traite orientale. Continuez de rêver votre monde, je vis celui qui est !

Et Bordeaux n’a pas à rougir de son commerce d’époque !

JC..... dit: 13 février 2016 à 17 h 32 min

Dernier commentaire : ce n’est pas parce que vous avez le don de développer facilement, au point d’en être bavarde, que vous n’avez pas tort, chère Annelise. Un peu de modestie vous irait à merveille…

Bien à vous, et bonne soirée !
(Réjouissons nous du travail de Guy Novès, France 10 – Irlande 9, en rugby …)

JC..... dit: 13 février 2016 à 17 h 46 min

« Des organisations sociétales, des constructions politiques entières (cf.la fin de l’apartheid ou la révolution française) ont fini par être déposées, voler en éclats grâce à ça. »

Tout a changé, effectivement, pour que rien ne change : réveillez vous !

Jibé dit: 13 février 2016 à 18 h 24 min

On aime le chocolat bien fouetté, ici !
Je ne pensais pas aller voir ce film, mais si Annelise l’a sélectionné, pourquoi pas. Ce samedi soir alors, dans un multiplex, avec le public plus bobo que populaire auquel il est destiné. Je vous raconterai…

rolando dit: 14 février 2016 à 10 h 13 min

JC demande « un peu de modestie » à Annelise…. on croit rêver… pour qui ou quoi se prend ce détritus de PQ pour imposer ce qui lui manque le plus

rolando dit: 14 février 2016 à 12 h 24 min

non seulement ce détritus de JC est inculte et ignare, il faut qu’il en remette une couche dans l’invective et la grossièreté… ignoble individu

Jibé dit: 14 février 2016 à 14 h 18 min

Rien à rajouter à ce qu’en a dit Annelise. Beau personnage et beau rôle taillé sur mesure pour Omar Sy. La bonne surprise en effet vient de James Thierrée, dont l’émouvante ressemblance avec son grand père donne un plus à ce film qui nous ramène au début du cinématographe, muet et populaire, dont les premiers acteurs étaient des saltimbanques formés à l’école du cirque et du music hall. J’ai trouvé la musique de Gabriel Yared parfois un brin trop envahissante…

Annelise dit: 14 février 2016 à 14 h 59 min

Votre sentiment sur le film intéresse, Jibé. Celui « de l’été » (à venir) sera un grand moment, mais j’aime le principe d’une disparité dans les chroniques. Pour moi époustouflant de voir au contraire combien James Thierrée s’est affranchi du grand-père. Il a si bien su promulguer un monde personnel qu’il ne doit pas grand-chose à l’héritage, si ce n’est dans l’opiniâtreté dans le travail. Je ne pense quasiment jamais à le rapporter à Charlot, plutôt à son père JB Thierrée.
Rolando, les Jumelles, les Infirmiers, quid de « Chocolat »? A défaut, si vous ne l’avez pas vu, de Roschdy Zem, Omar Sy, etc? JC est d’un naturel taquin. Il sait qu’en matière de modestie, comme le cardinal de Bernis, je ne crains personne. Et quand il évoque « il Gattopardo »…brrrr. Même effet que quand John Cleese parle en italien ou en russe à Jamie Lee Curtis dans « Un poisson nommé Wanda ».

xlewm dit: 14 février 2016 à 18 h 04 min

Julien Green parle de Chocolat dans son journal.
D’après le biographe du comédien de slapstick, c’est paradoxalement l’affaire Dreyfus qui renverse le cours des choses pour Rafael, l’acteur sans nom, les gens ne voulant plus passer pour des racistes basiques et confortables. Du coup, direction le carré des nécessiteux au cimetière et l’effacement des traces de cacao pour sa veuve qui devra s’abreuver au lait des Grimaldi, la famille d’un ex-mari, pour trouver une tombe à son pied.
Ce fut le génie de Joséphine Baker que de reprendre certains marqueurs pour les tourner non pas en dérision, mais pour en jouer, y compris avec les spectateurs, en bonne intelligence (les bananes, les seins nus) avec ses principes de femme libre.
Je n’ai pas été déçu autant que je le pensais, Zem a du talent.
Imaginons un instant Philippe Katerine dans la peau de Potin, le film tourné par Dupieux et deux autres acteurs dans les principaux rôles, et le projet de reconstitution de la vie d’artiste au début du l’autre siècle prenait une envergure différente depuis la tour de contrôle de notre écran.
Une révérence à la Philippe Caubère pour vous, Annelise, qui donnez beaucoup de vous-même dans vos articles, un vrai plaisir, très loin des salons feutrés de la librairie Mollat où le gentil directeur, qui ressemble au Brasillach de 1935 traînant rue de Charonne un dimanche de pluie dégoûté après sa lecture de Mein Kampf, n’a jamais vraiment le sourire.
(Souvenirs exquis d’un séjour à Bordeaux pour un stage au nouveau Fort du Hâ dans les locaux de l’ENM.)
Je vous lis toujours d’un lointain pays que vous aimez bien. Là je suis rentré pour quelques jours et j’ai du temps pour un petit post.

Annelise dit: 14 février 2016 à 20 h 44 min

Lew, plaisir de vous (re)lire! Vous manquiez. Revenez plus souvent. Votre érudition tranquille, votre vrai regard. Retranscription laissant présager que si vous vouliez… le coup de patte pourrait venir. Mais vous préférez rentrer les griffes (pas plus mal). Classieux.

Annelise dit: 14 février 2016 à 20 h 49 min

Mais Footit, il n’y avait que Thierrée, avec son visage un peu hâve, marqué de je ne sais quel mécontentement ou quelle tristesse. En tueur de bouchers, il excellerait aussi : dormez, dormez petits pigeons.

Jibé dit: 14 février 2016 à 21 h 36 min

On nous suggère que Footit était gay, si j’ai bien compris, Annelise, dans le film ? Il avait épousé Chocolat pour le meilleur et pour le pire !

Annelise dit: 14 février 2016 à 22 h 27 min

Vous croyez, Jibé? Footit aurait les yeux de Chimène (ou de Rodrigue) pour Rafael? La question semble être esquissée. Le sculptural Omar Sy a de quoi inspirer la passion. Mais à moins que des indices, correspondance ou autres aient fait pencher la réalité dans ce sens, cela fait partie pour moi des maladresses du film (alors que je suis d’accord pour dire avec Lew que Roschdy Zem est intéressant) comme le militantisme anachronique un peu bobo du « mon frère » balancé en prison. Un zeste de trouble quant à l’identité sexuelle aurait été ajouté, tour au shaker et servi frais pour être dans le ton actuel ? Je serais curieuse de savoir comment Zem a dirigé James Thierrée là-dessus. Ce que j’en ai ressenti est plutôt que ce dernier esquivait instinctivement cette part du scénario qu’il pressentait lourdaude avec une finesse incroyable, presque animale, sans rien dire, comme Gérard Philipe qui faisait sa cuisine dans son coin… on lui recollait les oreilles, il se laissait faire de manière docile et au dernier moment, hop, il se débarrassait des points de colle. Dans cette scène où Footit se fait aborder, Thierrée s’arrange pour qu’on ne sache pas trop s’il est tenté, et que cela accroit sa morosité ou si c’est qu’il est voué uniquement à son art, son travail exigeant qui le laissent seul, pris dans les rets d’un duo et d’une amitié ambigus où le moins égal des deux est celui qui s’attire le plus de lauriers, impuissant peut-être à résoudre des contradictions, des insatisfactions dont la nature reste obscure, y compris à lui-même. D’où l’importance de la pantomime pour étayer ce jeu très intérieur.

xlewm dit: 15 février 2016 à 0 h 04 min

Je vous rejoins sur la pantomime, Thierrée comédien gymnaste fuoriclasse pouvait s’attendre à ce que le spectateur (c’était mon cas) mise tout sur l’artiste que l’on connaît et le membre de l’illustre famille Chaplin que l’on reconnaît (il existe une photographie, « colorisée » dans les règles de l’art numérique d’aujourd’hui, de Charlot prise en 1919, à vingt-sept ans, c’est le portrait craché en brun du Footit de Zem, nous sommes bien obligé « d’y passer », chère Annelise,), cela était peut-être son dilemme d’acteur, ne pas faire en sorte que Footit fonde corporellement en lui comme un cachet d’aspirine, même si, le cas échéant, il se laissait toute latitude pour s’en ménager les effets d’effervescence – piège trop parfait du cabotinage -, et je pense qu’il s’extrait bien du problème, qu’il joue à point nommé avec son corps lorsqu’il s’expose dans son rôle de créateur pour faire monter la pâte, comme vous l’avez noté, du personnage Chocolat que doit incarner Rafael, au mépris du danger d’apparaître éteint, froid, dans les scènes hors de l’arène de la comédie où le guette le figement.
Il me semble que c’est bien vu de sa part, charge à nous de remettre le réel de la vie de Footit dans la perspective la plus vraie biographiquement parlant, comment il était certes jaloux de Chocolat mais aussi comment il l’aida à la fin de sa vie en lui donnant un peu d’argent alors qu’il était retourné au cirque Rancy à Bordeaux.
Thierrée nous oblige un peu à l’art du mime, à imaginer des gestes dans notre propre caverne mentale, que notre cervelle est invitée à recomposer dans un malaisé hors champ.
La grande brisure Roméo/Othello (les deux rêves d’acteurs de Rafael et George) ne fracture pas l’amitié entre les deux. (Je ne pense pas qu’on soit dans un scénar de Gore Vidal qui prêtait des intentions troubles à Messala vis à vis de Ben-Hur dans le beau film de Wyler.)
La reconstitution (pour un film extrêmement cher à produire, un gros vaisseau) de la Belle époque aurait dû être mieux rendue (Polanski dans Oliver Twist avait réussi un coup de maître pour le Londres de 1840).

Annelise dit: 15 février 2016 à 8 h 20 min

@ 0h04, toujours aussi brillant après minuit, Lew. Le carrosse sans citrouille. Bien vu, Ben-Hur & Messala (!)Wyler fait salement passer Stephan Boyd sous un char après ça. Une stigmatisation bien dans l’époque, après les oppressants huis clos de Tennessee pareils à des maisons de redressement

les infirmiers dit: 15 février 2016 à 13 h 38 min

Annelise dit: 14 février 2016 à 14 h 59 min

les infirmiers n’ont pas le temps d’aller au cinéma, de voir des films!

les infirmiers dit: 15 février 2016 à 13 h 41 min

« son désarroi à découvrir des Kanaks parqués derrière une barrière comme des animaux lors de l’exposition universelle, il ne devrait pas être condamné à incarner de beaux basketteurs, ou les réalisateurs n’ont rien compris. »

Dure réalité…

Sophie dit: 15 février 2016 à 19 h 03 min

Ce qui est dommage, c’est que le film aurait pu être infiniment mieux sans ce rappel incessant du racisme de l’époque, ces scènes où l’enfant voit son père humilié, et même – Annelise le suggère aussi -, cette scène de prison qui d’ailleurs n’eut pas lieu dans cette circonstance. Ce dont souffre Chocolat, de l’époque et de lui même, cela se voit tellement qu’il était inutile d’en rajouter. Tout se joue au fond quand il accède à la scène, dans la peau d’Othello – et il me semble alors que Zem qui en effet a du talent, expédie les choses. Comme s’il avait peur soudain de peser alors qu’il a pesé avant en surlignant le contexte. Quel dommage!

Annelise dit: 15 février 2016 à 19 h 42 min

On est d’accord, Sophie! Zem a du talent mais le scénario pêche un peu ici ou là.
@19h04, tu as vu comment il s’est fait dérouiller néanmoins par Pierre Bergé ? Comme si l’homosexualité pourtant reconnue d’YSL posait problème, exposée sous un jour trop cru, qui ne correspond pas en tout cas à l’homologation désirée par son compagnon… C’est d’ailleurs pourquoi je n’ai pas tellement aimé ici l’intrusion inverse, un peu « queer », en l’occurrence assez démago. Pas comme ça qu’on obtiendra une égalité légitime de traitement et de représentation quelle que soit l’orientation sexuelle.On peut dire que là-dessus, dans le cinéma ou le show-biz,les martyres forcés à dissimulation ont été légion. Pas seulement à Hollywood, ou dans une Amérique très WASP, en Europe! Depuis « Archi »Leach/Cary Grant se mariant à une Diane qui n’avait pas de Canon que le nom, en passant par Jimmy Dean, ou le courageux Rock Hudson, ne révélant que sur le tard, appuyé par une Liz Taylor vraiment géante sur ce coup, qu’il allait « mourir d’un secret »… Même le pauvre Sir Elton fut obligé à un moment donné de passer la bague au doigt à une amie pour donner le change. Quel jeu de masque pénible ! Curieux hygiénisme de surface. Mais l’hypocrisie ne peut se démonter en chargeant la barque dans l’autre sens. Heureusement que mon Freddie Mercury préféré avait remédié en son temps un peu à tout ça sans chiqué… lui qui entretenait des rapports amoureux, certes sans sexe, mais tellement forts, tellement protecteurs et sincères avec Mary Austin -au point qu’il lui a légué une grande partie de sa fortune, alors qu’elle l’incitait à en faire don à des oeuvres – tout en passant l’aspirateur en mini jupe de cuir, porte-jarretelles et moustaches dans « I want to break free ». Belle profession de foi. Humoristique, avec ça. Ozon en a pris de la graine, on dirait.
Bonne soirée ma belle.

JC..... dit: 16 février 2016 à 12 h 17 min

Vu hier soir, « Oci ciornie » de Nikita Mikhalkov, 1987, film italien d’après Tchekhov avec Mastroianni vieillissant mais sublime.

Le sentiment qu’il est plus difficile d’atteindre le niveau du cinéma de cette époque que de disséquer le cinéma souvent stérile d’aujourd’hui….

Bref : c’était mieux avant.

Annelise dit: 16 février 2016 à 13 h 44 min

Oui il est d’une grande justesse en homme pusillanime, rêveur, un peu menteur et inconséquent sur les bords, mais capable de s’enfoncer en costume blanc dans la boue d’une piscine… C’est sérieux, JC, cette histoire de Mimi von Maurlaw? J’ai moi même pleuré de telles rivières pour « ChatRobert » ou « Iphigénisansbouillir » … Si elles étaient convertibles, au vu du film « écologique » que je vais chroniquer « Demain » (documentaire éponyme de Cyril Dion & Mélanie Laurent), mes larmes auraient eu à elles seules de quoi étancher le grand désert chilien. In mémoriam nos petites âmes mortes?

Annelise dit: 16 février 2016 à 13 h 56 min

Et « le Barbier de Sibérie »? Cela dit Mikhalkov, dont j’ai tant aimé ces deux opus précités n’est pas toujours perçu comme trop recevable, ni pertinent par une frange assez légitime aussi de l’intelligentsia russe lui reprochant, peut être pas d’aller jusqu’à fricoter avec le pouvoir en place pour obtenir ses financements, mais de se montrer disons suffisamment neutre pour ce faire, pas trop dérangeant vis à vis de l’image de la « grande et éternelle Russie ».. « Léviathan » par exemple n’amortit pas les coups de la même façon.

JC..... dit: 16 février 2016 à 14 h 02 min

Mikhalkov ? Une pute ! c’est certain …. mais là comme ailleurs, seul le résultat compte.

Pour ma bien-aimée féline, je l’ai mise en terre moi-même après 18 ans de vie commune, ça ne s’invente pas.

Jibé dit: 16 février 2016 à 14 h 47 min

Je compatis, JC.
Mais pour le cinéma, il y a encore de bonnes choses à voir, tout comme pour les livres d’ailleurs. Ici, on a la chance d’avoir deux bonnes chercheuses de truffes : Annelise et Sophie !

Jacques Chesnel dit: 16 février 2016 à 17 h 02 min

Quand on ne peut pas aller en salle, on regarde des DVD ; vu, revu ces jours-ci l’admirable « Dans ses yeux » de Juna José Campanella avec Ricardo Darin toujours erarquable et la sublime Soledad Villamil

Annelise dit: 16 février 2016 à 18 h 31 min

Attelée au papier pour demain.Jacques, très bien, les DVD ! Vous tromperez votre ennui et nous enrichirez en les emmenant jusqu’à nous.
@JC de 14h02. Seul le résultat compte, oui,mais ça ne signifie pas que la fin justifie les moyens. Nuance. Si j’étais tenue à une hiérarchisation entre Mikhalkov des « Yeux noirs » et Zvyagintsev de « Leviathan », tous motifs confondus alors qu’ils sont difficiles à mettre en parallèle, gardant à l’esprit que c’est le résultat qui compte je pencherais pour les malheurs de Kolia au bord de la mer de Barents…Pas guidée par des considérations sur le mérite, parce que « Léviathan » secoue davantage, est plus fragile, prend plus de risques, ou simplement comme par hasard « dit plus » ,si on ne corrèle pas son choix à un goût des nourritures plombées (j’aime John Kennedy O’Toole ET Ossip Mandelstam)que le livre d’images splendide du « Barbier »& autres (pourtant, cette scène de la servante à laquelle il a fait des gosses qui attend blottie dans la soupente, renarde terrifiée protégeant ses petits serpe à la main…)Mais voilà, in fine je préfère quand même l’autre. De sorte que Mikhalkov n’est pas si bien payé que ça des compromissions effectuées? Je me demande toujours ce que ça aurait pu donner dans le cas inverse, avec un tel talent à employer

Eriksen dit: 20 février 2016 à 10 h 30 min

Raphael Padilla est énergie, santé, séduction, désir : en un mot… vie.
A l’inverse, les blancs sont souffreteux, malingres, fatigués. On retrouve le film Intouchables, où tous les blancs étaient soit physiquement débilité, soit mentalement dégénérés, et où toute l’énergie vitale était concentrée dans Omar Sy. De même la grande santé de Padilla écrase tous les hommes blancs et la plupart des femmes. Seules deux jolies femmes pleines de vie s’épanouissent sous les feux l’amour de Chocolat. Darwiniennement, « Omar me tue ».
Cette faiblesse blanche est bien éloignée du dynamisme triomphant de la France sûre d’elle-même et dominatrice de l’avant première guerre mondiale. Malgré les décors et costumes d’époque, on reconnait plus l’occident exsangue de notre XXIe siècle débutant. Footit, à lui seul, représente cet occident précédemment brillant, toujours enclin à réécrire l’histoire à son avantage mais conscient qu’il a besoin de Chocolat pour survivre. James Thierrée fait plus que l’interpréter, il l’incarne au sens propre, lui dont les spectacles (Hanneton, Abysses) jadis ébahirent, lui dont on se rend compte de l’absence parce qu’il resurgit en faire valoir *.

Comme Sarkosy dans son discours de Dakar, Roschdy Zem reprend à son compte le cliché du noir tout rempli du vitalisme de l’instant, sans perspective du futur et sans lecture du passé. « L’entrée dans l’histoire » est pour lui un séjour en prison au contact de Victor, un intellectuel noir haïtien, qui le pousse vers une prise de conscience, et vers Othello. C’est aussi l’occasion d’un échange de « mon frère » à l’accent de banlieue, très justement relevé par Annelise, et qui confirme que Roschdy Zem nous parle du présent des rapports raciaux.

Chaque coup de pied au cul pour Raphael, chaque rire de l’assistance, sont des injonctions à la honte pour les spectateurs blancs d’aujourd’hui, chaque sourire Banania de Padilla, une injonction à la honte pour les spectateurs noirs. Ces hontes séparées sont censées se résoudre hors champ, selon la couleur, en repentance ou lutte. On peut aussi concevoir une honte non spécifique, commune, mais ce n’est pas vraiment suggéré par le film.
Question simple : « en sortant de ce film, quand tu es noir et d’un milieu défavorisé, est-ce que tu n’aurais pas un peu la haine ? ». Visuellement, socialement, le monde que nous présente Roschdy Zem n’est pas le même que le nôtre…. mais viscéralement ?
Toi l’immigré, vas-tu être « chocolat » toute ta vie ?
Cette inversion de la baffe qui met fin à l’abjection est un témoignage pertinent du passé. Que dit-elle au présent ?
Raymond Aron disait (en substance) que l’on ne comprenait pas le passé avec les lunettes du présent. Roschdy Zem fait pire que cela : il identifie passé et présent.
Peut-on le lui reprocher ? je ne crois pas. Roschdy Zem se sent certainement le devoir de militer, ce qui veut en général dire que la fin justifie les moyens.
Je regrette le faible développement sur Raphael jouant Othello, mais ce serait un sujet de film par lui-même ; le dosage de la fougue et du travail, la place que l’on nous donne et celle que l’on conquiert, l’assimilation et l’intégration… On retrouve dans Othello certaines composantes du film : Grande santé noire/subjuguant la femme blanche / nain blanc manipulateur.
Mais qu’est-ce que la littérature blanche induit elle-même, en donnant un meurtrier jaloux comme seul rôle classique de noir ?

* Si Chocolat, faire valoir de Footit, finit par inverser les positions, c’est à front encore renversé que se répartissent les rôles entre les acteurs du film : James Thierrée, faire valoir d’Omar Sy, emporte plus de suffrages pour sa prestation d’acteur. Il y a dans ce double aller-retour une brise de légèreté synergique qui apaise.

laurent dit: 21 février 2016 à 16 h 39 min

Annelise « le temps historique est tellement trop long à échelle d’homme… des générations entières sont sacrifiées avant de pouvoir jouir du résultat.  »

Comme vous dites!
cf aussi Kamel Daoud au sujet du « printemps arabe « (…)On oublie que le hold-up des islamistes n’a été possible que parce que les islamistes sont les enfants gâtés des dictatures. Et que vider le palais des dictateurs ne suffit pas tant qu’on n’a pas le courage des révolutions des sexes, des dieux et des idées. (…) Les révolutions dites « arabes » ne sont pas un échec. Sauf si on confond Histoire et road-movie. Elles sont tragiques et désastreuses pour nos foyers et nos vies, mais elles sont irréversibles »

les infirmiers dit: 21 février 2016 à 16 h 42 min

« quid de « Chocolat »? A défaut, si vous ne l’avez pas vu, de Roschdy Zem, Omar Sy, etc? »

Pas vu le film
À propos du sujet: malaise, rappel de la douloureuse situation de l’esclavage et ses conséquences

Annelise dit: 21 février 2016 à 22 h 15 min

@16h39, Laurent, le livre de Daoud a quelque chose de l’oeuvre de Larry Rivers (à Beaubourg, dans mon souvenir) « I like Black Olympia ». Décalcomanie qui procède à la fois de l’inversion. Pertinente, la métaphore du road-movie

calvin klein coupons dit: 14 juin 2017 à 8 h 35 min

je plussois l’article typiquement j’utilise et vais toujours utiliser la distribution Ubuntu (une connaissance la laisser tomber à cause du manque d’accessibilité mais c’est une autre histoire)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>