de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

« L’Etreinte du serpent » : Chullachaqui, les reflets ont-ils une âme?

Par Annelise Roux

Comme d’entrer dans un salon en compagnie d’un expert en art africain, d’avoir le regard attiré par une collection de pièces disposées en enfilade, Fang, Punu du Gabon ou masques Sepik de Nouvelle-Guinée. Se dire qu’ils sont beaux à regarder, mais trop peu patinés. Lui ne fait pas de commentaires. À côté, un Grebo de la Côte d’Ivoire, un Songyé du Congo moins évidents requièrent son attention. Vous lui demandez pourquoi, il vous répond en chuchotant « ceux-là ont dansé », ce qui dans le langage des collectionneurs stipule une authenticité sans commune mesure. Seuls les objets ayant servi possèdent une âme. Il n’est pas interdit de préférer s’entourer des premiers : le faux artisanat paradoxalement paraît souvent conforme, s’adapte mieux au goût.

Le film de Ciro Guerra, coproduction colombienne, argentine et vénézuélienne a quelque chose de cet ordre. Inspiré des carnets et journaux des premiers explorateurs de l’Amazonie colombienne, l’ethnologue allemand Theodor Koch-Grünberg et le biologiste américain Richard Evans Schultes, ses images d’un noir et blanc superbe, qui rendent bien l’atmosphère poisseuse, feutrée, de la jungle et nous rappellent les leçons de photo inaugurales de Bernard Plossu au Chiapas, nous entraînent sans difficulté en expédition sous la voûte de l’immense forêt.

Malade, Theodor von Martius (Jan Bijvoet), ethnologue allemand n’ayant pu résister à l’appel de l’étude et de l’aventure est emmené en pirogue par un Indien habillé comme un Blanc vers un guérisseur. Nous sommes en 1909. L’homme est mal en point. Karamakate, jeune chaman, après avoir cru reconnaître à son cou un collier talisman d’une tribu décimée par l’intrusion de la « civilisation » importée par les explorateurs accuse Manduca, son guide, d’être un renégat. Campé au bord du fleuve nourricier, vêtu de son seul pagne, il refuse de le soigner. Puis lui souffle une fumée dans la narine : « La Nature est fragile. Si tu l’attaques, la jungle se défend ».

Autre temps : Karamakate, plus âgé, trace des dessins sur une paroi de pierre, aux abords d’une rivière où croisent avec flegme de petits serpents. Le « bouge-mondes » est abordé par Evans (Brionne Davis), botaniste et photographe américain cherchant à se remettre dans les pas de Theodor von Martius. La piste de l’ethnologue ayant été perdue, il a lu ses carnets, souhaite à son tour s’engager dans une quête afin de retrouver la trace de la yakruna, plante sacrée qui lui permettra de renouer avec les rêves. « Il y a deux hommes en toi », le prévient le chaman. Il refuse l’argent qui lui est tendu en guise de paiement, préférant une petite manne de feuilles de coca. Le soir, il pleure dans son hamac de ne plus savoir préparer « la mambe », la boisson initiatique chemin des dieux, tous ces rites que les Blancs ont jeté dans l’oubli en pénétrant la forêt de leurs propres savoirs et de leurs religions.

Theodor, bien malade, visitant une tribu où le chef en guise de bonjour lui tire la barbe, après avoir dansé une grotesque guigue en compagnie du fidèle Manduca pour complaire aux enfants, à la veillée montre une boussole au clan. Au matin, l’objet a disparu. Il le réclame âprement, sans céder. Karamakate avait observé que ce n’était pas l’instinct de propriété qui le menait, mais la crainte que la possession d’une boussole détourne la tribu de sa capacité d’établir un itinéraire pensé grâce à l’observation des étoiles.
L’histoire d’Evans, obnubilé par la yakruna, à moins que ses intentions ne soient pas aussi détachées de la cupidité qu’il y paraît – l’exploitation de l’hévéa est en pleine expansion, l’Amérique a besoin de caoutchouc et tant pis si la jungle doit en pâtir – et celle de Theodor s’entremêlent, comme ces corps de serpent glissant lentement l’un sur l’autre, dans la touffeur.

Un « chullachaqui », révèle le chaman, est cet être identique à nous, mais creux, qui erre toujours quelque part. Chacun en compte un. La pirogue va au gré de l’Amazone. Vue sous le grand ciel d’arbres, avec ses passagers, dans l’eau qui fait miroir, on ne sait plus lesquels sont le reflet des autres.

Le film est d’une beauté plastique incontestable. Photo d’un grain parfait, qui réussit à paraître ici ou là un peu griffée, comme une copie mal restaurée de ces vieux Tarzan avec Johnny Weissmuller que nous regardions, enfants… Engoncé, quelquefois, dans son côté « Le massacre écologique et humain de l’Amazonie expliqué pour les Nuls » ? Sans doute. Tout le monde n’est pas Werner Herzog, ni même Roland Joffé. On peut aimer sur l’instant voir Karamakate, le graffeur ancêtre de Bansky, marcher entouré d’une nuée de papillons, tout en se disant que ce style de joliesse est en trop, qu’il ne faudrait tout de même pas nous prendre pour des canards sauvages.

L’authenticité par définition ne se truque pas, et l’exploitation en « cinémascope brusquement coloré » des rêves retrouvés d’Evans, façon « 2001 l’Odyssée de l’Espace » à la sauce Vasarely est pompeuse et à côté de la plaque.
Le film cela dit échappe à un certain nombre de manichéismes qui étaient à craindre : la plantation d’hévéas, ces « larmes de caoutchouc » qui mettent le bouge-mondes en fureur, dont on découvre que c’est aussi le gagne-pain d’un pauvre hère qui ne doit sa survie qu’à cette monstruosité induite par les Blancs. La scène de la Mission, où un Capucin achète la foi d’orphelins à coups de repas à heure fixe, de châtiments au fouet. Les gosses alors qu’ils auraient l’occasion d’en être débarrassé, reviennent croiser auprès du prêtre-bourreau. Cette séquence délirante, enfin, du faux Messie qui ordonne des crucifixions à tour de bras, puis offre au sommet de l’exaltation à ses fidèles de le mordre : prenez, et mangez-en tous !
Nul doute que la séquence était conçue comme un climax dramatique visant à faire réfléchir à ce que signifient l’acculturation, l’annexion ou le dévoiement des rites, l’ethnocentrisme ravageur. Le kitsch, difficile à prédire et à contenir, éclôt où il veut. Est-il pour autant dénué de qualités subversives ?

Jan Bijvoet (Theodor), formé au théâtre flamand, un des directeurs artistiques du Zuidpool-Rvt à Antwerpen quant à lui crève l’écran, pour ne pas dire crève à l’écran. Ses yeux caves, la luminosité de son sourire s’éteignant doucement dans son visage maigre, les membres qui ne le portent plus, cette langueur de la mort qui rôde quand le cœur qui va cesser est pur, la tristesse d’une quête qui lui a été inspirée sans qu’il y puisse rien, la peine à se demander si la maladie dont il souffre n’est pas seulement la douleur de s’être éloigné d’une épouse aimée, à laquelle il a imposé en quelque sorte sa folie aventureuse, rien n’est feint.
D’ailleurs il n’a besoin de rien faire : il est là, son chullachaqui en lui l’a réintégré, lui a sauté dessus… Peut-être le seul depuis longtemps chez lequel on décèle autant d’intensité grouillante que chez Klaus Kinski, dont Bijvoet est l’anvers : tout ce qui chez Kinski était marqué de folie, perversion mauvaise, génie hanté, brutalité, excès, se retrouve ici transmuté en bonté discrète et pondérée.

Grâce à ce grand acteur, m’est revenu en mémoire un dîner partagé il y a quelques années avec Alain Gheerbrant. Bouleversé par la mort d’Antonin Artaud, dont il était l’ami, allé au devant des Indiens Tarahumaras du Mexique, Alain Gheerbrant, qui n’était pas seulement éditeur mais explorateur, ethnologue et poète, quant à lui s’était envolé pour la Colombie en 1948, sur la trace des Indiens d’Amazonie, à la recherche « du langage d’avant le langage ». Il m’avait raconté s’être trouvé en face d’hommes n’ayant jamais vu de Blanc avant lui. Ils l’avaient mis en joue avec leurs arcs. Alain Gheerbrant était très âgé, lorsque je l’ai connu. Aveugle, il m’avait demandé avec une politesse exquise s’il pouvait manger avec les mains. Nous nous régalions de ravioles. « Vous deviez être très effrayé ? » avais-je demandé. Et lui, calmement, ses mains tâtonnant dans le bouillon à la recherche d’une raviole : « Je me suis dit que j’allais vérifier si le cœur de l’homme était bon ».

« L’Étreinte du serpent » de Ciro Guerra.

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

6

commentaires

6 Réponses pour « L’Etreinte du serpent » : Chullachaqui, les reflets ont-ils une âme?

Hortense dit: 15 janvier 2016 à 10 h 34 min

Mon goût est plus tourné vers le cinéma japonais, asiatique en général. Fan de Werner Herzog après avoir vu « Aguirre ». Kinski était cinglé. Le film de Ciro Guerra fait trop livre de photos. Vous faites un beau condensé du jeu des acteurs. L’analyse est excellente.

Gabriel dit: 15 janvier 2016 à 12 h 52 min

Depuis the Artist, on dirait que le cinéma contemporain redécouvre le N & Bl, comme un retour aux origines ou la quête d’une authenticité certifiée. Mais pas toujours avec le même résultat. » Blancanieves » dont vous aviez parlé sur RDC était plus joueur que ce film-là? Était-ce à gros budget, Annelise? Parce qu’alors il y a comme un déf.

Sophie dit: 15 janvier 2016 à 18 h 30 min

Ca ne veut pas dire grand chose mais le film est nominé aux Oscars dans la catégorie Films étrangers, parmi d’autres dont Mustang et Le fils de Saul, notamment.

Annelise dit: 16 janvier 2016 à 14 h 24 min

@hier, 12h52. Gabriel, non, justement – et cela fait partie des tours de force du film – on pourrait penser au vu de la splendeur du décor que Ciro Guerra a disposé d’un énorme budget. Or il n’en est rien. Le chef de file de la nouvelle génération du cinéma colombien de 34 ans, qui a tourné de surcroît en 35mm, a été ainsi tenu de prévoir rigoureusement ses cadrages et de n’effectuer que peu de prises.

Polémikoeur. dit: 16 janvier 2016 à 18 h 57 min

Est-ce tout ce que le commentarium a dans sa pirogue ?
Rien sur Conrad ni la remontée d’un fleuve ?
Rien sur « Mission », sur l’enfer vert et sa légende
d’aventures, d’explorateurs, de tribus d’un autre âge,
de drogues, de fièvres et de rites initiatiques !
Est-ce que « Tristes tropiques » éclaire ou démythifie
la vision occidentale alors que, pour une fois,
l’Amazonie est représentée par un Sud-Américain ?
En 1909 ! Imagine-t-on encore, les poches pleines
de tablettes numériques et les écouteurs vissés
dans les oreilles, ce que pouvait être une expédition
dans une telle zone non cartographiée ?

magali dit: 16 janvier 2016 à 19 h 48 min

Que la fin de ce billet est belle! Rien que pour ça, on a envie de le relire depuis le début et d’aller voir le film.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>