de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Clotilde Courau et Stanislas Merhar sortent de l’ombre de Garrel

Par Sophie Avon

Film d’amour en noir et blanc, dans cette veine que le cinéaste d’ « Elle a passé tant d’heures sous les sunlights » n’a cessé de suivre même lorsqu’il faisait des pas de côté, « L’ombre des femmes » a illuminé la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Avec la régularité d’un métronome et une économie adaptée à son cinéma, Philippe Garrel propose une oeuvre qui a la simplicité d’une chronique et la complexité de la vie. Elle s’appelle Manon, il s’appelle Pierre, ils travaillent ensemble, lui réalisateur, elle scripte et monteuse. Ils s’aiment bien sûr, ce qui ne suffit pas. Ils n’ont pas beaucoup d’argent non plus mais Manon y croit. « Un jour, on s’en sortira, son talent sera reconnu » dit-elle à sa mère. En attendant, le propriétaire de leur appartement débarque à l’improviste, entre sans frapper, réclame à la jeune femme qu’elle tienne sa maison « de façon bourgeoise ». On se croirait à une époque révolue. D’autant que le beau noir et blanc que Philippe Garrel reconduit ici, après « La jalousie » et que Renato Berta éclaire, suspend le temps et brouille les pistes. En vérité c’est une façon d’éclaircir le terrain en absorbant ce qui est commun à toutes les décennies : le courage de se battre, l’amour, le désenchantement, l’infidélité, la jalousie, la colère. La mémoire aussi : Pierre fait un film sur un vieux résistant dont on découvrira plus tard ce qu’il en est. Même le passé est instable, sujet à caution, difficile à cerner. «L’ombre des femmes » est un film sur le désir, mais c’est aussi une œuvre sur l’envers du décor. Ce qu’on ne voit pas, ce que l’homme, suivant la femme comme son ombre, ne peut comprendre ou ne veut pas admettre.

Pierre a un physique solaire (Stanislas Merhar) mais son âme est tourmentée. Il est renfrogné, amorphe. Manon au contraire (Clotilde Courau) a l’air mélancolique mais elle est joyeuse, pleine de vitalité. Peu à peu, elle soupçonne que son compagnon la trompe. Le fait est qu’il couche avec une autre, une stagiaire nommée Elisabeth (Lena Paugam) qu’il a rencontrée au service des archives. Elisabeth a une chambre de bonne, fait des études d’histoire, tombe amoureuse de Pierre et se met à guetter le couple.

Un jour, quittant sa jeune maîtresse pour retrouver Manon, Pierre achète des fleurs. Manon les met dans un vase et lui explique que les hommes offrent des bouquets quand ils trompent leur femme. « C’est un classique » dit-elle en souriant. Il ne bronche pas. Une voix off (celle de Louis Garrel) commente les événements, cette infidélité qui tout à coup bascule ailleurs. On n’est pas dans un adultère classique car non sans malice, Philippe Garrel reconfigure le trio, l’élargit, le bouscule, donne un amant à Manon, et pousse son couple dans ses retranchements. Comme chez Rohmer, la vérité est tapie. Le spectateur seul y a accès. Tout l’enjeu du film consiste à montrer comment Pierre, qui passe par tous les états quand il s’aperçoit que les choses lui échappent, se débat avec ses préjugés masculins : « Il croyait que seuls, les hommes pouvaient tromper leurs femmes ».

Le film pourrait s’appeler comme le précédent, la jalousie mais il s’appelle « L’ombre des femmes » car c’est cela qui rend fou Pierre et le renvoie à une misogynie primaire, la part des femmes qu’il ne veut pas regarder. La beauté du film vient de la sincérité avec laquelle Philippe Garrel envisage l’amour des hommes, interroge l’égalité des désirs, pose un nom sur le vide et l’hébétude de son personnage qui se voit rattrapé par la colère. Elle le rend aveugle, stupide, injuste. « Comment peux-tu être si malhonnête ? » hurle Manon qui pleure, accablée par la vie qu’ils ont et la médiocrité de celui qu’elle aime.  Trois notes de piano suffisent à montrer la tristesse qui succède à la rage. « Comme c’est long le temps sans toi » murmure Pierre qui ouvre enfin les yeux. Faut-il donc toujours perdre ceux qu’on aime pour admettre qu’on aurait pu les garder en les aimant mieux ? Oui, sans doute puisqu’il faudra ce temps de douleur et de solitude pour que Pierre et Manon se retrouvent à l’église, aux funérailles du vieux résistant qui sont celles des illusions. Tout ça pour ça. Tout ça pour un film d’amour aux replis secrets, aux jointures fines comme des cils et à la beauté minérale.

« L’ombre des femmes » de Philippe Garrel. En salle le 27 mai.

Cette entrée a été publiée dans Festivals, Films.

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commentaires

38 Réponses pour Clotilde Courau et Stanislas Merhar sortent de l’ombre de Garrel

le scientifique de pq dit: 27 mai 2015 à 6 h 08 min

« Il croyait que seuls, les hommes pouvaient tromper leurs femmes ». »

c’est scientifiquement prouvé

JC..... dit: 27 mai 2015 à 6 h 10 min

Levé d’un bon pied, Sophie m’a complètement déglingué avec son billet sinistre sur ce film/roman à l’eau de rose … radioactive.

Marxiste dans l’âme, j’imagine Pierre joué par Groucho dans l’espoir de vaincre la noirceur par la bêtise. Hélas, elles sont pacsées …

Milena et Dora dit: 27 mai 2015 à 8 h 12 min

si c’est pour dire des conneries comme dab’, vous n’êtes pas obligé de venir ici, Benito

La Reine des chats dit: 27 mai 2015 à 19 h 17 min

JC, ne faites pas votre poule mouillée chochotte, ni votre modeste. Une cargaison de polonium larguée d’un canadair n’aurait pas raison d’une solide nature ds votre genre.
Hauts les coeurs!
Hélas, il a pu arriver que Philippe Garrel m’énerve. Un peu je l’avoue sur le mode attendu, où je ne lui laisserais aucune chance, ds le style « Omar m’a tuer » : tendance à le trouver mignard, discursif, assez facilement creux. A quoi cela tient-il? Autant le Rohmer de « Ma nuit chez Maud », pourtant tt autant discursif, mignard ou ronflant etc vu sous certains aspects, m’avait néanmoins fascinée – peut-être grâce à Trintignant, Françoise Fabian, la très jeune MC Barrault? – autant les tirades emperruquées d’Arielle et de Fabrice m’avaient littéralement effrayée ds « Perceval ». Pire : je les avais reçues ds une sorte de comico-kitsch tordant.
Les films de Téchiné, Demy ou Agnès Varda par exemple n’ayant jamais déclenché ce genre d’hilarité chez moi.
Je serais curieuse de revoir ces Rohmer aujourd’hui, de revoir « La jalousie » ds un état d’esprit nouveau? Sophie comme toujours en parle très finement, très bien. Sensibilité, curiosité, intelligence. Puis Clotilde Courau, en pendant de Vanessa Paradis (dans quoi était-ce? « Elisa »?Je ne sais plus),dégageait une énergie formidable, qqchose de brut, de moins bien construit peut-être que l’ex-fiancée du Pirate (Sparrow of course)mais qui emportait l’adhésion. Et Mehrar, avec sa grosse bouche de bébé, sa bouille de paysan mal dégrossi retournant, ou se faisant retourner par Charles Berling sur la planche à repasser du « Nettoyage à sec » d’Anne Fontaine était parfaitement convaincant.
Donc, forte de ces excellents conseils, j’irai.

Milena et Dora dit: 28 mai 2015 à 9 h 43 min

nous avons été choquées par l’article de Pierre Murat dans Télérama qui a écrit : 2015 fur un SALE millésime…

D. dit: 28 mai 2015 à 16 h 28 min

Selon Sophie, Cannes 2015 fut un petit cru.
Personnellement, vous le savez, cher, très cher Jacques, je ne vais jamais au cinéma. Ce sont notamment les réalisateurs du style de ce Garrel qui m’ont détourné des salles obscures. Et cela depuis « Marie pour mémoire », c’est vous dire.

Permettez-moi tout de même de m’étonner que vous posiez cette question à Sophie. Je vous trouve gonflé. Vous connaissiez la réponse avant que je ne vous la donne, avouez, et vous n’ignorez pas qu’elle a autre chose à foutre.

Jacques Barozzi dit: 28 mai 2015 à 19 h 22 min

Pourriez-vous me dire, cher, très cher D., quel genre de films vous ferait retrouver le chemin des salles obscures ?
J’aimerais y travailler.

Par ailleurs, les millésimes de Cannes méritent tous d’être notés : il est important à l’amateur de connaitre la qualité des produits culturels qu’il va consommer dans l’année…

JC..... dit: 29 mai 2015 à 3 h 29 min

Je viens vous avertir, ici, illuminé par une Vérité Fondamentale qu’il se passe dans les salles de cinéma bien trop peu éclairés hélas, des horreurs tirlipotiques que la morale bourgeoise réprouve.

Or c’est nous les bourgeois qui faisons le monde, et notre morale est la bonne. La seule …

… et ce n’est rien, ce qui se passe sur les fauteuils ! Comparativement aux monstruosités que des cinéastes cocaïnomanes impotents nous infligent sur l’écran. A nous ! Contribuables usés par l’effort…

N’ALLEZ PAS AU CINEMA ! C’est dangereux …

Jacques Chesnel dit: 29 mai 2015 à 10 h 52 min

d’accord Jacques, mais Milena et Dora ont raison : que vient faire l’adjectif SALE pour un millésime comme l’écrit Murat qui n’est pas à une bourde près ?

Jacques Barozzi dit: 29 mai 2015 à 11 h 41 min

Où Sophie a t-elle dit que Cannes 2015 fut un petit cru ?
Le qualificatif de SALE mérite en effet une explication, Jacques CH. !
La donne t-il dans son article ?

Jacques Barozzi dit: 29 mai 2015 à 18 h 41 min

Oui, « L’ombre des femmes » est un film charmant, dans le genre minimaliste propre à Philippe Garrel. Comme son ex-femme, qui a adapté pour l’écran cette année une deuxième version de « L’astragale », il l’a tourné en N&B. C’est une marque de famille !
Clotilde Courau y est tout à la fois étonnante et détonnante : on pourrait croire qu’elle n’est pas à sa place et elle emporte le morceau !

Je ne vois pas en quoi le cinéma singulier de Garrel pourrait bien dégoûter D. du cinéma ?
Son amour du 7e art ne devait pas être bien grand…

jicé de por'roll dit: 30 mai 2015 à 12 h 07 min

C’est injuste que le pur chef d’oeuvre sur le tarzan de porquerolles n’ait pas été retenu ni primé (alors qu’objectivement il méritait la palme d’or )

Sophie dit: 30 mai 2015 à 12 h 19 min

Jacques, pardon de répondre si tard, oui, à mon sens, la compétition de Cannes a été décevante alors qu’on attendait des surprises. Or, à part 2 ou 3 films, rien dont on puisse se dire: c’est la palme ou c’est formidable. Je ne parle que du noyau de la compétition

Jacques Barozzi dit: 30 mai 2015 à 12 h 48 min

Merci, Sophie. Même les Cannois qui n’avaient rien à voir avec le festival on senti que cette année était un petit cru ! Moi, j’étais en repérage et ne suis pas allé au cinéma, seulement au marché du film…

JC..... dit: 30 mai 2015 à 16 h 37 min

Vlad Basarab, prince valaque, surnommé pour ses pratiques guerrières originales L’Empaleur, ou Dracula, avait visité le tout premier Festival de Cannes.

Déçu, il s’était écrié : « C’est un petit cru, mais je l’aurai ! »

Deux ans plus tard, il mourait assassiné à Bucuresti, on envoya sa tête au sultan, lequel avait bon caractère et se réjouissait d’un rien…

ueda dit: 30 mai 2015 à 17 h 10 min

Jacques Barozzi dit: 30 mai 2015 à 12 h 48 min
senti que cette année était un petit cru ! Moi, j’étais en repérage

C’était vous, le tout du cru, en somme.

ueda dit: 31 mai 2015 à 11 h 10 min

ueda dit: 30 mai 2015 à 18 h 31 min

usurpation de pseudo par daniel, Milena et Dora, jicé de por’roll, etc.

JC..... dit: 1 juin 2015 à 11 h 50 min

Allons, camarade Ueda ! Allons… Gaudeamus !!!

On imite un Van Gogh, un Rembrandt, un Greco, un Leonardo, un Vermeer … pas un Ducon !

antonio dit: 1 juin 2015 à 14 h 49 min

11 h 50 : vous n’avez rien à faire ici… vous n’aimez pas le cinéma donc votre présence est juste là pour nuire

JC..... dit: 1 juin 2015 à 16 h 43 min

Ce « donc » est de trop, antonio. Je suis là pour nuire, c’est un fait, je me démène assez pour qu’on s’en rende compte, mais j’aime le cinéma.

huheda dit: 1 juin 2015 à 17 h 32 min

le très cher ami de porcqrol est modeste, sans le moindre effort indispensable à l’intelligentsia pensante

Jacques Barozzi dit: 2 juin 2015 à 6 h 08 min

Vous répondez quoi, Sophie, à Pierre Lescure, président du Festival de Cannes, qui déclare : « Trop de critiques n’écrivent que pour eux et quelques copains. » ?
J’ai bien aimé Vincent Lindon dans « La loi du marché »…

JC..... dit: 2 juin 2015 à 8 h 52 min

Enfin, Jacky ! Rien d’étonnant… tout ce que l’on fait, on le fait d’abord pour soi, non ?

antonio dit: 2 juin 2015 à 11 h 22 min

j’aime le cinéma dit Benito alors qu »hier il disait le contraire, démonstration de pitrerie piteuse de ce PQ

JC..... dit: 2 juin 2015 à 11 h 44 min

…Antonio ?
…Banderas ?

…Banderas pas ?
… vous le saurez dans le prochain épisode de notre feuilleton : « Je suis cron, mais je me soigne… pas ! »

antonio dit: 2 juin 2015 à 13 h 34 min

quand le PQ perd les pédales, réponses par l’injure, l’arme des faiblards et des lâches

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