de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Coline Serreau, conduite accompagnée

Par Sophie Avon

C’est le genre dans lequel elle excelle, le documentaire. Attentive aux détails sans perdre de vue la ligne d’un récit, capable de se faufiler au milieu des conversations et d’en extraire des perles, d’aller au cœur d’une problématique et d’en tirer la substance. Parvenant haut la main à faire rire et à faire pleurer avec un sujet qui a priori n’est pas le plus folichon qui soit .

« Tout est permis » explore ces stages où les conducteurs fautifs viennent récupérer des points. Coline Serreau s’est déplacée aux quatre coins de la France durant ces journées d’échanges et de ré-apprentissage de la bonne conduite,  rassemblant une communauté humaine très française et très universelle en même temps où se jouent  comédie et tragédie.

D’abord la comédie. Ils sont là parce qu’ils ont conduit trop vite. Ils viennent de tous les milieux sociaux. Beaucoup d’hommes, quelques femmes. « En première, je suis déjà à cent et j’ai déjà perdu deux points» dit l’un d’entre eux. ..» « Je ne téléphone pas en conduisant, mais je réponds quand même » dit un autre.  Piégés par leurs propres mots, ils se révèlent et entendent leurs propres paradoxes. Même les plus retors, les plus familiers de la langue comme cet éditeur qui accumule les stages mais ne change pas sa façon de conduire et qui assène : « l’approche comportementaliste est inopérante pour moi … »

Qu’ils soient des amoureux de la vitesse ou des conducteurs inconscients – ou les deux-, qu’ils s’autoproclament « Spiderman » de la route ou admettent avoir trop bu, ils sont tous pareils, campant sur leurs certitudes et se persuadant que l’enfer, c’est les autres. Ce sont les autres qui conduisent mal, les autres qui se trompent, ou bien alors, c’est la police qui les harcèle, les radars qui pullulent, l’état qui veut faire du fric sur leurs dos … Face à eux, des intervenants spécialistes de la sécurité, emplis de patience et de pédagogie, vont leur faire admettre qu’ils ont tort. Que la route tue là où ils croient qu’elle est sans danger,  que la seule façon d’enrayer la mortalité, c’est de cogner dur.  Qu’il n’ y a pas d’autre moyen que la répression pour faire chuter significativement  le nombre morts qui jusque dans les années 50 s’apparentait à des bilans de guerre.

En bonne dialecticienne, Coline Serreau cède aussi la parole aux défenseurs des automobilistes – 40 millions d’individus en France.  C’est même l’un d’eux qui ouvre le film, Eric de Caumont, avocat spécialisé dans le droit de l’automobiliste.  Mais son discours s’évanouit face à celui de Claude Got, le professeur de médecine spécialiste des accidents de la route ou face à l’animateur de stages, Robert Thibault qui patiemment et non sans humour, scotche ses stagiaires en leur montrant la vérité noir sur blanc. Test crash, historiques divers, courbes en tous genres, les études sont là pour étayer son argumentation rôdée depuis longtemps.   Peu à peu, la petite communauté se tasse, écoute attentivement. C’est une maïeutique douce et émouvante après les rires du début. « Mais pourquoi, ça, on ne nous le dit pas avant ? «  demande un stagiaire aux yeux clairs.

Car il y a la tragédie, bien sûr. Coline Serreau ne veut pas convaincre à tout prix ou faire la morale. Son film est beau parce qu’il saisit la vie dans ses vibrations multiples. Mais les yeux pleins de larmes de Marie, 22 ans, jolie comme un cœur, tétraplégique depuis qu’elle a voulu vérifié le titre d’un morceau de musique en tenant le volant, agissent évidemment comme des déflagrations. « Tout est permis » sauf d’abimer la vie ou de l’ôter.

Rien ne représente mieux la vie sociale que la route, cet  espace commun où l’on dépend des autres et qui de décennie en décennie, dessine une cartographie précise de nos mentalités.  Coline Serreau qui est d’une génération où l’on conduisait sans ceinture et où boire avant de prendre le volant était encore considéré comme une circonstance atténuante en cas d’accident (jusqu’en 1972) filme sans jamais intervenir à l’écran ou en voix off, et c’est un formidable miroir qu’elle tend.

« Tout est permis » de Coline Serreau. Sortie le 9 avril.

 

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commentaires

6 Réponses pour Coline Serreau, conduite accompagnée

dominique courrèges dit: 8 avril 2014 à 11 h 37 min

Bien qu’ayant « lâchée » Coline Serreau depuis un certain temps, j’irai voir voir ce film grâce à la critique de Sophie

Jacques Barozzi dit: 8 avril 2014 à 13 h 22 min

Moi, tout pareil que Dominique Courrèges…
Et j’aime beaucoup les documentaires de création (faut encourager Passou dans son nouveau job, y a encore des progrés à faire) !

xlew.m dit: 8 avril 2014 à 15 h 23 min

Pareil que le pareil de Jacques pareil au parallèle de Dominique.
C’est un sujet sérieux, j’étais pour la répression des alcoolos au volant et contre le laxisme de toujours de la société française à cet égard (plutôt pour aussi les radars planqués dans des voitures banalisées, et pour les calculateurs de trajets, à condition que cela n’empiète pas sur la vie privée des gens et leur droit à la confidentialité, sur ce point je ne me fais plus aucune illusion, depuis qu’on sait que la NSA espionne autant et peut-être davantage ses concitoyens que les non-américains, j’y vois une raison pour que cela s’adapte chez nous malgré notre sens législatif prétendument développé à combattre ce type d’invasion), de toute façon, dans cinq ans, on sera peut-être tous au régime tolérance zéro degré comme chez nos voisins nordiques.
Est-ce que les réalisateurs sont soumis au même devoir que les conducteurs sur un plateau ?
Coline, dans la « Belle verte » semblait pourtant avoir un peu abusé du vin de salsepareille lorsqu’elle écrivit son film. Et zut, tant mieux, imagine-t-on Huston tourner les Misfits sans le secours d’un petit shot de benzédrine mélangé à son whisky ?
Monty et Marylin épongeaient leur mal-être, qui dans la vodka et le jus de pamplemousse, qui dans les somnifères et les cachets non dissous mâchés à même la belle bouche, comment s’en passer ?
Et Montand, dans le sublime Corneau, à peine sorti d’un Lost Weekend à la faramineuse gueule de bois, montrait un génie du pilotage vengeur, un pied sur le volant, une main sur le 357, et l’autre sur le magnum de champagne, qui défigurait les convenances.
Tout un monde oublié, maintenant sur les routes nous n’avons plus que des gorets de la fausse vitesse qui déchirent les limitations jusqu’à l’annonce d’un radar par leur mouchard embarqué : ils pilent alors debout sur les freins, puis repartent avec de vraies têtes de vainqueur.
Toute une notion de « coolness » dans la science du volant qui s’est évaporée, le plaisir de la conduite s’évanouit chaque jour un peu plus.
Et le plaisir du tournage dans tout ça ? Tourner « under the influence » sera-t-il bientôt réglementé ? C’est pourtant beau de montrer qui nous inspire.

JC..... dit: 8 avril 2014 à 19 h 10 min

« C’est pourtant beau de montrer qui nous inspire. »

C’est encore plus beau de croire que cela est possible !

Pascale Rousseau-Dewambrechies dit: 9 avril 2014 à 12 h 44 min

J’irai comme d’autres voir le film de Coline Serreau grâce à la chronique de Sophie Avon. Et quand vous serez sorti/e du film, allez à la librairie la plus proche acquérir son dixième roman « Dire adieu », car Sophie n’est pas « que » la brillante critique ciné que l’on connait !

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