de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Crosswind – La croisée des vents »: le temps suspendu

Par Sophie Avon

Dans « Crosswind », le temps s’est arrêté. Seule, la caméra déambule à travers des tableaux vivants, personnages rassemblés en scènes successives où rien ne bouge mais où tout palpite. Un clignement d’œil, un infime vacillement témoigne du présent à l’intérieur duquel, les acteurs jouent une situation en la stylisant à travers un geste, une posture, une expression. Entre théâtre et mime, le film de Martii Helde est pourtant bel et bien une œuvre de cinéma. Où l’immobilité est saisissante, suspendant ces vies au-dessus d’un précipice que l’Histoire a oublié et que le jeune cinéaste ranime. On craint la solennité mais c’est l’inverse qui se produit: une familiarité lente qui peu à peu s’installe.

Comment raconter la déportation en juin 1941 par Staline de familles estoniennes chassées de chez elles ?  Erna, son mari Heldur et leur petite fille Eliide vivent paisiblement dans une maison dont le jardin embaume. « Ce parfum si délicat, je le sens encore aujourd’hui » écrit Erna dont la voix off accompagne et module le récit au gré des lettres qu’elle égrène. C’est elle qu’on va suivre, elle dont la robe de printemps, constellée de fleurs, est assortie aux motifs de sa vaisselle, lors de ce petit-déjeuner heureux, juste avant que la vie ne bascule. C’est elle qu’on va escorter tout au long du récit, des quais noirs de la gare où elle étreint son époux avant de le quitter, leur fillette dans ses jupes, au wagon à bestiaux où s’entassent femmes et enfants séparés des hommes, jusqu’au camp de Sibérie où l’attendent le travail forcé, la misère, la faim et la captivité. L’emprisonnement est paradoxal, situé dans la plus vaste forteresse qui soit, au cœur d’une  forêt de bouleaux où il faut couper les arbres, charger des troncs, lutter contre le froid et se contenter du pain que distribuent les gardes.

Erna (Laura Peterson) ne cesse d’écrire à Heldur (Tarmo Song). Lettres non envoyées, lettres mortes mais non perdues puisque ce sont des courriers bien réels que le jeune cinéaste estonien a récupérés pour bâtir sa dramaturgie.  Cette voix claire qui jamais ne se plaint et décrit en quelques mots les situations qu’on découvre à l’écran, ramassées en cette gestuelle qui réécrit le temps, cette voix-là semble venir de la vie même. C’est une voix qui ne désespère jamais, même au plus profond du chagrin, même au pied d’une croix quand la mort a fauché les plus fragiles.

Voilà bien le paradoxe de ce beau film singulier : nous faire déambuler dans un monde de statues plus vivantes que jamais en dépit de ce qu’elles racontent, image après image, tableau après tableau : le temps s’est figé et la mort s’est faufilée. Que reste-t-il de sa vie lorsqu’on en a été éjecté ?

Erna pourtant résiste, vole du pain pour sa petite fille, refuse de se soumettre, travaille dur, obtient des résultats exceptionnels et du coup, installe un minuscule et précaire bonheur que la disparition de Staline, autorise enfin. Arrive un moment, quinze ans plus tard, où elle peut rentrer chez elle, en Estonie. Mais plus rien n’est comme avant bien sûr et l’odeur du pommier s’en est allée aussi. Seule, la caméra qui façonne le récit à mesure qu’elle se déplace, tisse une forme d’éternité. Et démontre que l’histoire des hommes tient en peu de gestes et beaucoup d’espoirs. En quelques détails aussi, à la fois exemplaires et discrets : des objets épars sur un bureau vide où le portrait de Staline trône, une fillette agonisante qui dessine dans un cahier son propre portrait avec un grand sourire, une décharge de bottes et de souliers, la carte de Sibérie dans une Russie monumentale. « Je ne comprends pas, écrit Erna. Quel mal avons-nous fait à l’énorme Russie ? »

« Crosswind – La croisée des vents » de Martii Helde. Sortie le 11 mars.

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7 Réponses pour « Crosswind – La croisée des vents »: le temps suspendu

Jacques Chesnel dit: 9 mars 2015 à 16 h 50 min

encore un beau billet, Sophie… après « Ida » (revu sur le câble), le nouveau cinéma des pays dits de l’Est sont vraiment à découvrir, quel souffle !

puck dit: 9 mars 2015 à 17 h 39 min

beau billet qui donne envie d’aller voir le film, cela fait penser (?) au bouquin de Sofi Oksanen.

Sophie je vous ai écouté hier soir au masque et l’enclume, pour Pynchon vous avez redit l’échec (trahison) de cette génération, son oeuvre (avec d’autres) restera comme le témoignage de ce qui aurait pu être mais hélas n’a pas été : une génération ayant eu le pouvoir de rendre ce monde meilleur qui aura vendu cette promesse pour une poignée de dollars.
merci.

Sophie dit: 9 mars 2015 à 21 h 46 min

Oui, Puck, car cela m’a frappée dans le film de Paul Thomas Anderson, comme vous, mais je suis surprise de voir que peu de gens ressentent cela alors que c’est dit très explicitement il me semble…

B comme BERLIN dit: 10 mars 2015 à 22 h 55 min

« puck dit: 9 mars 2015 à 17 h 39 min »,

Reconnaissons que la génération précédente :
- De Leningrad à Berlin,
- De Pearl Harbor à Hiroshima,
a eu le droit à sa poignée de cacahouète.

Pour ce qui est des promesses…
Comme d’hab.

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