de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Daniel Auteuil rejoue Marcel Pagnol

Par Sophie Avon

De « La fille du puisatier », Daniel Auteuil avait tiré, il y a deux ans, une carte postale au lyrisme décoratif. C’est le danger chez Marcel Pagnol, car le folklore y côtoie toujours la tragédie et la jovialité des jeux sociaux ont tendance à recouvrir la cruauté du drame. Si bien que pour l’adapter dans son universalité, mieux vaut chasser les fioritures, rester sur le fil, peaufiner l’interprétation. Ce que fait cette fois Daniel Auteuil qui s’attaque à la fameuse trilogie – « Marius », « Fanny », puis « César » prévu pour la fin de l’année -, en trouvant son credo : incarner le texte dans sa solidité même.

Il est vrai qu’ici, sur le port de Marseille, la carte postale manquerait d’horizon, lequel se borne au café de la Marine. C’est ce qui asphyxie Marius, l’absence du paysage, le grand large toujours refusé à sa soif de découverte.  A la place,  l’espace du dedans, l’intimité, le gouffre intérieur. Même si le café de César est une estrade où jouer la comédie de la vie, on ne quitte jamais le marécage endogamique que tous, à part Marius, rêvent secrètement de perpétuer.

Cadre rétréci, objectif resserré, Daniel Auteuil qui interprète César s’en tient donc, peu ou prou – et suivant en cela pieusement l’œuvre originelle - au café où il a installé sa troupe : Jean-Pierre Darroussin (Panisse), Nicolas Vaude (Mr Brun), Marie-Anne Chazel (Honorine), Ariane Ascaride (Claudine) et ses jeunes recrues, Victoire Bélezy et Raphaël Personnaz dans les rôles respectifs de Fanny et Marius qui sont magnifiques.  Mais tous sont au plus haut pour faire entendre la langue de Pagnol,  sa mélodie, ses bons mots, et bien sûr son accent – car comment se priver du pittoresque marseillais? Lequel ne dure qu’un temps, c’est comme s’il préparait le plateau en attendant que le rideau se déchire pour dire l’hypocrisie de la société de l’époque, le déshonneur des femmes  inventé par les hommes et entretenu par les mères, la postérité coupable, l’accomplissement de la fatalité, le bonheur impossible, la tragédie dans son essence.

« Il y a eu de tout dans la famille, mais il n’y a jamais eu de saligauds » dit César à son fils qui revenu, veut récupérer femme et enfant. Marius blêmit mais ne lâche pas l’affaire. Comment devrait-il payer toute sa vie pour une heure d’égarement ? Il sait aussi que pour savoir qu’il aimait Fanny, il lui fallait partir, faire son apprentissage d’homme, voyager, s’enivrer de lointain. L’histoire de Marius est celle d’une initiation brutale – il n’y en a pas d’autre. Pagnol aimait sans doute trop ses personnages pour ne pas trouver le moyen de leur rédemption finale. Il n’empêche, la cruauté est dans l’œuvre et le film s’y concentre,  faisant son motif central de ce tour de passe-passe grâce auquel le vieux monde s’arrange dans le dos de celui qui est parti – pour ne pas dire sur son dos.

Même si Panisse est émouvant, même si Fanny est admirable, même si César est héroïque, Marius, à son retour, se sentira trahi à juste titre. Il a été trahi par ceux qui prétendaient l’aimer et ne lui ont pas laissé le temps de devenir adulte.

On peut trouver l’intrigue désuète. L’affranchissement des femmes n’a pourtant jamais été si actuel à l’heure du voile et des Femen. Quant à la paternité de ceux qui ne fécondent pas, elle est bel et bien contemporaine. Qui est le père ? « Celui qui aime », répond sans hésiter César dont Panisse, l’ami, n’est plus le rival du départ mais le double, le frère d’armes, le frère d’âges. Comme Daniel Auteuil, jeune patriarche de 63 ans, qui avec cette adaptation n’invente rien sans doute, ni cinéma, ni mise en scène, ni parti-pris neuf, mais trouve une émotion pure.

« Marius » et « Fanny » de Daniel Auteuil. Sortie le 10 juillet.

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commentaires

7 Réponses pour Daniel Auteuil rejoue Marcel Pagnol

u. dit: 11 juillet 2013 à 20 h 20 min

Le pari semble impossible, donc intéressant.

Allez, on va aller le voireu, ce filmeu.
Aveque une confianceu, une générosité commeu ça.

u. dit: 13 juillet 2013 à 1 h 35 min

Je suis là en passant, et ma parole ne vaut pas grand chose car je dois en ce moment faire deux choses à la fois.

Sophie, vos textes sont excellents.

La rareté des commentaires tient à diverses raisons.
Certaines relèvent naturellement du fait que les films présentés n’ont pas encore été vus, on s’en doutait.
Cette temporalité particulière doit être prise en compte.

Mais sur la RdL, bien des rencontres de commentateurs se font sans attention particulière au présent, partagés qu’il sont entre le souvenir des oeuvres déjà vues, et l’anticipation de ce qu’ils ne connaissent pas encore.

Normal.
Il s’y ajoute une certaine complicité entre internautes forgées depuis un certain temps (amitiés/ hostilités) qui déroulent, jour après jour, comme une sorte de récit.

J’aurais aimé commenter certains films japonais et iraniens que vous avez (excellemment) présentés,. Cela viendra!

L’idéal serait que ces Républiques soeurs parviennent à produire un espace commun de débats.

Bon, on va essayer de draguer certains des » addicts » de la Rdl, pour venir ici plus simplement pique-niquer au soleil, en débattant à bâtons rompus des chefs d’oeuvres que nous donnes les salles obscures…

C’est possible!
Christiane, alec, Jacques….. à vos plumes!

pado dit: 13 juillet 2013 à 21 h 12 min

Les acteurs sont excellents,
ok vu le générique on s’en doutait un peu (Chazel ?)
Faut-il vraiment investir ses euros ?
J’ai un doute.
Ils auraient pu envahir une scène marseillaise pour célébrer la « Culture Européenne ».
Moins cher, plus sympa et sans adaptation.
Tout ça sent son filon Auteuil-Passy.

P.S. Merci pour cet espace et longue vie au cinéma de la République.

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