de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Dans la cour »: Salvadori le burlesque mélancolique

Par Sophie Avon

C’est une cour d’immeuble comme il y en a tant à Paris. Celle-ci est au métro Goncourt – pas étonnant qu’elle soit si romanesque. Chaque fenêtre sur cour  y est peuplée de gens un peu étranges, anxieux ou simplement qui n’y arrivent plus. Mal formatés aux normes de ce nouveau monde que le flux numérique abreuve et que la modernité rend obsolètes. Il y a le psycho rigide (Nicolas Bouchaud) qui entend chaque nuit un chien aboyer et qui lui-même finit par hurler à la lune, il y a un jeune défoncé (Pio Marmaï) qui fait un curieux business de vélos et fut un athlète. Il y a un vieil aveugle, un colporteur de l’est et Mathilde, surtout (Catherine Deneuve), qui la nuit fixe le mur de son salon. Son mari (Feodor Atkine) dort mais elle, obstinément, regarde la fissure qui lézarde son mur porteur. Faut-il être angoissé pour redouter ce genre de faille ou faut-il être un auteur malicieux, à l’instar de Pierre Salvadori, réalisateur de cette comédie aussi cocasse que tragique, pour transformer une estafilade dans le ciment en une blessure de l’âme ?

Antoine (Gustave Kerven) veille sur ce petit monde qui lui sied à merveille car lui-même a pas mal de problèmes avec la vie. Il était musicien, il a refusé de se produire un soir, et devant le public médusé, a pris sa valise et s’en est allé. Il a quitté la scène pour devenir concierge. De la scène à la cour en somme. Pierre Salvadori parle d’un retrait du monde. Antoine se retire et au moment où il s’efface, mû en humble gardien d’immeuble, le voilà qui découvre que les êtres sont comme lui, fragiles, débordés. A moitié zinzins.

Mathilde aime la présence d’Antoine parce que lui au moins la comprend, ce n’est pas comme son mari qui s’inquiète de la voir de plus en plus vulnérable au point de songer à l’envoyer se faire soigner. Antoine, lui, est un amortisseur d’angoisses. Il prend sur lui la peine des autres. Sa loge est  une arche de Noé où les damnés de la cour peuvent se réfugier. Il est au-delà de l’inquiétude, déjà absent et cependant capable de jouer comme un gosse avec le tuyau d’arrosage.  Entre ce grand corps malade qui apprend à en finir et Mathilde dont l’esprit vacille, Pierre Salvadori capte quelque chose d’indicible et de délicat , non pas tant de l’amour qu’une forme d’intimité dans la catastrophe, de mélancolie en partage. On n’est pas triste avec n’importe qui.

« Dans la cour » est une comédie dont le tragique suinte comme ces failles qui gagnent tout un quartier. Au point que Matilde, un temps rassurée par un expert venu sonder l’immeuble, continue à croire que les fondations de ses murs sont en train  de s’affaisser. On comprend vite que c’est ce monde qui se délite, métaphorisé par un cinéaste plus poète que farceur, et dont le sens du burlesque se retourne en apocalypse. C’est l’avers des grandes comédies raillant l’époque : elles montrent la noirceur de nos vies, et celle-ci, avec une poésie de chaque plan, exhume la douleur d’une civilisation qui bascule.

« Dans la cour » de Pierre Salvadori. Sortie le 23 avril.

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commentaires

20 Réponses pour « Dans la cour »: Salvadori le burlesque mélancolique

JC..... dit: 23 avril 2014 à 9 h 10 min

Voilà un film extrêmement tentant ! Dans un immeuble-monde fissuré, peuplé de locataires dans le même état, un concierge s’occupe sans passion de nettoyer les parties communes…

xlew.m dit: 23 avril 2014 à 10 h 33 min

Bon, bof. Pour moi Salvadori était plus inspiré dans ses premiers films, là je trouve qu’il donne trop dans l’esprit Canal (voir le casting du principal protagoniste) et le « larger than life » psychologique (aller piquer un plant d’arbre dans un parc de Paris, c’est de la contre-poésie noire un peu facile), du « déjà-vou » comme disent les Américains.
Non vraiment, j’y crois pas une seule seconde au personnage de Deneuve, elle qui vient de vendre son château du domaine de Primard à Guainville en Normandie (1200 m² habitable avec parc paysager) et de mettre un chtar symbolique dans la tronche de Marceau (qui n’est pas dans un bon film aujourd’hui) à propos d’un avis émis au sujet d’un vaudeville qui tourna mal en son temps.
Kerven, wesh, on dirait la réincarnation du personnage de Raymond Burr du film d’Hitchcock, « Fenêtre sur cour », et sa Mathilde, fait penser soit à Miss Torso, soit à la copine du plâtré impuissant joué par James Stewart. Mais soixante après, sans ravalement aucun.
c’est sans doute et de loin meilleur que le feuilleton d’avant prime-time de TF1, « Nos chers voisins » mais c’est sûrement moins bien que le beau film de Deville tourné en 1970, « L’Ours et la Poupée », avec les magistraux Cassel et Bardot.
C’était l’époque magique où le soliste d’un orchestre pouvait royalement s’absenter quelques heures pendant les répètes (pour aller retrouver sa tendre amie) en laissant le concierge du théâtre prendre momentanément sa place sans que cela fasse plus d’histoires que ça.
Je préfère aller voir la passation des clés du troupeau de chèvres du documentaire excellemment commenté dans le billet précédent.

la Reine du com dit: 23 avril 2014 à 12 h 33 min

Xlew, attendons de voir (mais peut-être est-ce déjà fait, pour vous?), laissons lui sa chance, non? Il est vrai qu’il y en a marre de ces comédies censées être bien calibrées pour faire recette. Vous faites bien toutefois de rappeler ses premiers films. Trintignant/Rochefort/Guillaume Depardieu pour « Cible émouvante », le trio dans mon souvenir était savoureux, mais je ne sais si cela était dû à Salvadori en soi, ou du fait de l’excellence presque normative de la prestation des 3 protagonistes (Marie Trintignant en folle dingue de la fesse, nympho à la manoeuvre commençant toujours par une estimation du poids de ses victimes, « Vous pesez combien? », Rochefort en tueur déglingué, vieux garçon refoulé vivant dans l’ombre assez hitchcockienne, justement, d’une mère abusive – très drôle, vraiment! Au moins, un casting parfait. Quel était ce réalisateur disant que quand le casting est bon, le film est fait à 90%? On comprend mieux, du coup, pourquoi le documentaire sur les chèvres d’emblée a de quoi séduire. Cabotinage proscrit et justesse de ton assurée. Ou pourquoi les films avec des enfants sont si périlleux, donnent le cas échéant envie d’acheter un fusil à pompe pour tirer sur l’écran (je me souviens de mon traumatisme, à l’âge de quatre ou cinq ans, ayant dû endurer la face de carême du petit gosse de « Jodi et le faon », sa manière de bêler « P’paaa », comme frisant l’épilepsie dès qu’apparaissait Gregory Peck ..De pareilles choses devraient être punies par la loi)
Pour en revenir aux histoires de mère abusive ou non, je vous recommande la lecture de « Dire adieu ». Je suis loin d’être une fan inconditionnelle de Michel Onfray, mais de la même manière qu’ »Esthétique du pôle Nord » est un texte aigu, d’une grande douceur, sur le père, l’amour filial et la transmission, avec ce livre, SA réussit un état des lieux très fort de la relation mère-fille et du lien défait, à la fois circonstancié, pudique,à sa façon violent, d’une tendresse secrète incisive, universel sans cesser pour autant d’être personnel. Je n’en dis pas plus pour éviter tout spoiler, mais lisez-le ( la scène du tramway qui s’éloigne, ou de la salle de bain, parmi les plus belles à mes yeux), vous reviendrez m’en dire des nouvelles.

dominique courrèges dit: 23 avril 2014 à 14 h 19 min

A priori, je ne suis pas fan de Salvadori. Mais peut-être irai-je encouragée par cette critique

JC..... dit: 24 avril 2014 à 5 h 41 min

Sophie a le don de ficeler de petits billets charmants, pleins de subtilités et horriblement tentants…

Les tenanciers de boites à images peuvent la remercier pour ce travail de séduction réussi, et nous, pareil !

xlew.m dit: 27 avril 2014 à 15 h 08 min

@ Reine of the cats, j’ai entendu parler Salvadori de son amour pour Carver ce matin dans un entretien à la radio, j’ai repensé (comme vous) à son « cible émouvante. » Ses personnages à la Short cuts étaient impeccablement dessinés (grâce à Depardieu et sa façon innée de pouvoir se bricoler une méthode Strasberg à lui tout seul), on voit bien que cet acteur lui manque beaucoup.
Kerven n’est pas mal, voire excellent, dans l’incarnation d’une « personne pas sûre d’elle-même », une catégorie de gens parmi (derrière ?) laquelle se range le réalisateur, mais à mon avis nous restons dans la démonstration dans ce film (les paumés parlent aux paumés, il faut résister, faire de la résistance psychologique passive même si elle est un peu poussive), rien à voir avec l’art de la surprise qui nous cueille dans Cible émouvante.
Quelqu’un chez moi lit le livre de Sophie Avon et m’en dit des choses proches de vôtre avis. En ce moment je rattrape un peu de Faulkner, « As I lay dying », notamment, le récit d’une maman qui se meurt et dont un petit garçon dit « qu’elle est comme un poisson. »
ps : Votre idée que « la lecture rend meilleur », se défend.

JC..... dit: 27 avril 2014 à 17 h 53 min

« Votre idée que « la lecture rend meilleur », se défend. »

Non ! Arrogance de lecteur …. sans plus ! Besoin de se sentir supérieur.

la Reine du com dit: 28 avril 2014 à 14 h 57 min

Ah, « Tandis que j’agonise », Xlew – la carriole tirée sur un route poussiéreuse qui n’en finit pas, avec le cercueil de guingois posé par dessus…un de mes préférés avec « Si je t’oublie Jérusalem » (que je continue de mieux aimer appeler « Les Palmiers sauvages » : rien que le titre déjà!) avec le bagnard, le Mississippi et bien sûr, Charlotte aux yeux jaunes. L’ennui avec le grand William – parce he’s the King, même si cette royauté n’est pas exhaustive, n’empêche pas celle, par exemple, de Céline ou d’autres, à des titres différents – c’est que j’ai tendance, comme pour les fleurs, à dire que c’est celui-ci mon favori à chaque fois que j’en ai un nouvel exemplaire sous les yeux. Sanctuaire, Lumière d’août en particulier. Ces livres qui vous mettent dans le nez l’odeur saturée de la glycine, vous font sentir la poisse des petits blancs écrasés de travail et de bêtise. Vraiment du grand art. D’ailleurs, la difficulté objective de le lire, ce décryptage pas à pas souvent nécessaire, au lieu d’être un handicap ou un défaut, participent de cette rudesse impénétrable, de cette rugosité partout dépeintes, d’une sorte d’obligation de labourer en butant, vous ne trouvez pas? Flannery O’Connor, que je trouve tout aussi bonne, ne s’inscrit pas dans ce registre immédiatement tragique, par exemple. Sa manière d’user d’humour est extrêmement subversive, et du reste lui confère une modernité dont WF ne peut peut-être pas se targuer de la même façon. Elle est réellement à classer parmi les immenses que Coindreau a traduits et sur l’instant, n’a pas bénéficier sans doute d’une « carrière » à la hauteur de ses homologues masculins? Je me demande si, plutôt qu’une affaire sexiste, disons, il ne faut pas y voir plutôt la difficile reconnaissance par le lecteur d’une pleine dimension de gravité et de tragique, cachée sous une apparence humoristique. Comme s’il était moins évident de prendre pareille oeuvre d’emblée au sérieux. Alors que la teneur littéraire, sociologique, l’invention de Flannery O’C tiennent la route haut la main, hissent plusieurs de ses livres au rang de chefs-d’oeuvre. Mais bien sûr, le fait qu’elle soit de surcroît une femme a joué, d’autant qu’elle n’était pas dans la séduction : recluse, atteinte d’un lupus erythémateux … En voilà une que j’ai oublié de citer dans mon panthéon personnel, alors qu’elle y tient une place de choix. Bien à vs

la Reine des chats dit: 28 avril 2014 à 15 h 01 min

La Reine des chats, mais manifestement pas celle des geeks. Trois fois pour arriver à signer correctement, bon sang, faut le faire. Cette fois au-revoir.

J.Ch. dit: 28 avril 2014 à 16 h 07 min

à la Reine du com : nous avons les mêmes penchants pour le grand Bill et Flannery O’Connor que j’ai découvert dans les années 6 et qui ne m’ont jamais quitté (la pléiade et quarto)… avez-vous vu « Le malin » film de John Huston tiré de « La sagesse dans le sang » ? Bien à vous

xlew.m dit: 28 avril 2014 à 16 h 25 min

J’attends un grand film sur le sud (sur une musique d’El Nino, pourquoi pas), quelque chose qui dirait toutes les beautés de ce coin de l’Amérique trop souvent hâtivement étiqueté patrie des rednecks irréductiblement ploucs à vie pour les siècles des siècles. Paradoxalement la Southern Renaissance littéraire m’aide bien à comprendre l’âme des gens (fantastiquement accueillant et respectueux de « l’autre », quoi qu’on en dise) qui vivent là-bas aujourd’hui. D’après quelques bribes de conversations engagées sur les grands auteurs du pays, je puis vous dire que Flannery et Carson sont très reconnues, lues et fêtées en 2014. Il faut tout prendre (le revival sudiste avec drapeaux confédérés au culs des Harley est c’est vrai un peu agaçant, et surtout assez idiot, au vu de l’Histoire), les chansons de Lynyrd Skynyrd, Faulkner (moi c’est son Absalom, absalom ! qui m’a bien tapé), et Tom Wolfe qui peint magnifiquement bien l’esprit de sud aujourd’hui (lui aussi c’est un gars faussement labellisé ‘conservateur’.)
Voilà, meow-meow pour vous aussi, mais dans le texte, comme les chats disent à Macon (ville aimée de Duane Allman, le floridien.)
@ JC, « meilleur » dans le sens de moins bête aussi. Des études sérieuses montrent que les lecteurs de romans développent certains repères dans l’espace, et multiplient les connexions neuronales, ça devrait plaire au matheux toujours sur le qui-vive en vous. De-là à lire tout Faulkner pour se mettre en situation de créer de nouveaux algorithmes et pouvoir coder comme un malade, serait peut-être s’avancer un brin. Mais qui ne se risque à lire n’a rien.

J.Ch. dit: 28 avril 2014 à 16 h 55 min

le film de James Franco « tandis que j’agonise » est très fidèle au roman et le split screen est utilisé à bon escient

la Reine des chats dit: 28 avril 2014 à 17 h 06 min

J.Ch , drôle d’entreprise n’est-ce pas? Harry Dean Stanton, le prêcheur déréglé, qq chose qui évoque déjà l’errance hallucinée de Paris Texas. Certaines nouvelles des « Braves gens » se prêtaient mieux à une adaptation (à commencer par le désaxé), voire « Et ce sont les violents » ,il serait intéressant de se demander et de savoir pourquoi Huston a choisi plus volontiers ce livre-là? On connaît son inclination pour la littérature, Joyce etc, son « The Dead » extrait des Gens de Dublin. Peut-être le boxeur en lui aimait-il à se bagarrer avec des textes réputés, peut-être pas indéchiffrables, mais à l’écart de la linéarité qu’on prête à l’écriture scénaristique.
Xlew, pour Flannery, oui, maintenant c’est le cas. Mais relativement récent, tandis que Faulkner a été assez vite perçu comme LE grand écrivain du Sud. Bonne idée pour Nino Ferrari, le temps dure longtemps & la vie, sûrement – parfait! Surtout s’il y a du linge accroché à la fenêtre, et que c’est joli…
« Meilleur », JC,il est évident que ce que j’en dis se rapproche bien davantage de l’analyse qu’en donne Xlew que de la gentille conception de Ravie de la crèche que croit y déceler Bérénice : « soufflez, soufflez dans vos pipeaux, angelots » (il en restera tjs qq chose) Un postulat très pragmatique, au contraire.
Pour continuer sur Flannery un instant (pardon à SA pour le pas de côté), J Ch, pourquoi dites vs ça quant au blog de Paul Edel? Je ne l’ai pas suivi – quand j’aurai davantage de temps j’espère d’ailleurs m’y mettre – mais il me semble que P.Edel lui-même est assez admiratif de Flannery O’C, qu’il en avait en tout cas parlé magnifiquement ds je ne sais quel billet, ici même, chez PA? Ou je confonds.
Un mot enfin pour retourner à Salvadori avant de vous quitter pour la semaine. J’ignorais qu’il était un lecteur invétéré de Carver. Bon point pour lui. Le film d’Altmann tiré de « Neuf histoires et un poème », en voilà une réussite! Je l’avais attaquée sourcilleuse, couteau entre les dents, prête à défendre Ray, mais non. Quant à Kerven, dont vous me dites grand bien, regardant vite j’ai cru que c’était José Garcia ayant besoin de faire un régime. Quelle bonne tête maniaco-dépressive! L’impression que j’en reçois est positive. Guillaume Depardieu, son jeu instinctif, débordant, félin, son espèce d’innocence fêlée et d’énergie qui n’économise jamais rien manquent assurément

JC..... dit: 29 avril 2014 à 16 h 00 min

Hélas, je ne suis pas convaincu par votre logique… Lire ne rend pas meilleur « systématiquement » !

Cela va peut être rendre meilleur quelqu’un qui a des prédispositions à progresser, je l’admet volontiers. A contrario, le boulet, l’enclume, le bolo de base, la nouille, le connard à ressorts, n’en tirera aucun profit … en admettant qu’il n’éprouve pas de répulsion à la seule vue d’un assemblage de feuilles imprimées et qu’il s’en saisisse.

Jacques Barozzi dit: 29 avril 2014 à 19 h 57 min

L’histoire n’est pas très crédible et la coke trop sucrée. Sans Catherine Deneuve, ce ne serait guère qu’un gentil téléfilm avec fenêtres du pauvre sur cour…

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