de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Le Japon à Cannes : l’intime et le genre

Par Sophie Avon

La compétition cannoise se régale des assemblages les plus hétéroclites. Où les deux Japonais de la compétition, Hirokazu Koré-eda avec « Tel père tel fils »  et Takashi Miike avec « Bouclier de paille », montrent deux aspects du Japon et du cinéma.

Si « Tel père, tel fils » a la même trame que « La vie est un long fleuve tranquille », il y a un monde entre le film de Koré-eda et celui d’Etienne Chatillez. Au fond, ce n’est pas tant le genre qui les sépare qu’une façon de filmer la vie dans ses creux pour le Japonais quand le Français n’en saisissait que les excès. Certes,  « Tel père tel fils » n’est pas une comédie. On y rit pourtant, mais la détente est toujours de courte durée car le récit se déploie sur le fil, vacillant comme ces parents  désemparés à qui l’on annonce que leurs enfants ne sont pas de leur sang, qu’un échange a eu lieu à l’hôpital, six ans avant.

Si bien que comme chez Chatillez, nous avons d’un côté la famille Nonomiya dont le père, Ryota, est un architecte brillant. Midori, sa femme, a démissionné du cabinet où l’on déduit qu’ils se sont connus. C’est elle qui a élevé le petit Keita dans une maison meublée avec goût et tenue avec ordre – « on dirait un hôtel » disent les visiteurs.  L’enfant est d’une sagesse exemplaire, mignon comme un cœur avec des yeux comme des diamants noirs. Son père tient à ce qu’il fasse du piano et Keita n’a de cesse de vouloir lui faire plaisir en dépit de son manque de don.

De l’autre côté, la famille Saiki est modeste et vit en banlieue dans une maison sans charme prolongée par une boutique. Le père, Yudai, est un petit commerçant ne se cachant pas de remettre au lendemain ce qui peut attendre. Mal fagoté, enfantin, il est toujours prêt à faire une blague. Ses trois enfants l’adorent parmi lesquels Ryusei, l’alter ego de Keita. Dans le parc de jeux où les deux familles se retrouvent, Yudai joue avec les gosses sous le regard bienveillant des deux mères. Ryota, lui, cherche à savoir comment il pourrait garder  Keita tout en élevant Ryusei. Mais il est clair que très vite, aucun arrangement ne s’avère possible. Il va bien falloir se colleter avec la seule question qui vaille : un enfant est-il de ceux qui ont passé du temps avec lui ou de ceux qui lui ont donné la vie ? La question vaut deux fois pour Ryota dont le travail ne lui laisse pas le moindre répit avec son fils.

En guise de préparation à l’échange auquel les parents semblent se résigner, les deux petits garçons sont envoyés respectivement dans l’autre famille.  Keita se demande pourquoi il doit aller passer le week-end chez des gens qu’il connaît à peine. « C’est une mission, lui explique Ryota, pour te faire devenir adulte… » Il ne croit pas si bien dire, lui qui à travers cette expérience de séparation va apprendre à peu près tout de la paternité – et de la filiation. C’est l’une des grandes beautés du film que de saisir la montée du sentiment chez un homme mal disposé à l’amour, plein de rancœur vis-à-vis de sa propre enfance et dont la trajectoire n’est faite que d’apparences et de signes extérieurs de richesse.

Progressant avec douceur, Hirokazu Kore-eda déroule une œuvre subtile dont les enfants sont les aiguillons d’autant plus vulnérables qu’ils sont en même temps les jouets des adultes. Sans concessions pour la société japonaise mais touchant à l’universalité des relations familiales, le cinéaste procède par touches poétiques sans jamais quitter sa ligne et retombant sur ses pattes, en gracieux acrobate, après avoir tranquillement exploré les coins et recoins de l’amour d’un père. Allant de la complexité du sujet à la limpidité de l’enfance, rassemblant une mosaïque qui jamais ne s’éparpille tout en prenant le risque de perdre le motif général,  « Tel père tel fils » est une magnifique méditation dont la sensibilité enregistre les mouvements les plus infimes et les plus intimes.

A l’autre bout du cinéma, « Shield of straw » (« Bouclier de paille ») est un polar doublé d’un film d’action. Si le genre est très assumé, il est aussi clairement le paravent derrière lequel Takashi Miike flingue allègrement la société nippone, sa course à l’argent, la corruption de sa police, la dissolution de ses valeurs ancestrales et les difficultés d’un monde aux hiérarchies puissantes. Armé de tout cet attirail souterrain, « Shield of straw » n’est pas, de surcroît, une banale histoire policière mais un extraordinaire renversement de film noir : ici, il ne s’agit pas de débusquer un assassin au péril de sa vie, mais d’en assurer la sécurité, au risque d’en mourir.

L’infâme Kiyomaru  a tué et violé une fillette de 7 ans. Le grand père de l’enfant, le puissant Ninagawa, organise une vaste publicité en proposant un milliard de yens à qui  tuera l’assassin. Aussitôt, des millions de justiciers potentiels veulent faire la peau à Kiyomaru quand la police, elle, tâche de le transférer indemne à Tokyo. Une femme résume le récit à merveille : « Le richissime Ninagawa a organisé un vaste jeu et les pauvres ont joué, voilà le topo. » Même les flics oublient leur devoir et finissent par vouloir supprimer le prisonnier. Restent quelques incorruptibles – parmi lesquels Mekari, flic fragile et veuf inconsolable. Ils se comptent sur les doigts d’une main mais défendent corps et âme leur prisonnier. Lequel, non content d’être un salopard est aussi un horrible cynique qui semble se réjouir de mobiliser autant d’uniformes et de semer une telle pagaille. Palier par palier, les deux ou trois policiers restés dans le droit chemin réalisent l’ampleur de la difficulté face aux candidats à la prime.

Autant dire que le transfert du criminel est une odyssée jonchée de cadavres. Sur autoroute, par fourgon spécial, par train à grande vitesse ou en taxi, elle permet à l’intrigue de passer en revue tous les détails de la question : au nom de quoi protéger un meurtrier dont la survie fait mourir tant de gens ? Il y a là une problématique politique et universelle que le cinéaste traduit d’une façon exacerbée comme dans le théâtre japonais. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir recours à des scènes de cascades dignes des studios hollywoodiens. Des camions se fracassent,  des voitures de flics volent et le prisonnier, imperturbable, échappe à tous les modes d’agression possibles.  Miike ne se cache pas d’avoir voulu faire un film spectaculaire. Le cinéma japonais n’autorisant plus ce genre de cascades,  il est allé tourner à Taiwan. « Shiled of straw » n’en reflète pas moins l’âme d’un pays à travers le genre le plus répandu qui soit.

 

 

 

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