de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Des lendemains qui déchantent

Par Sophie Avon

Deux copines viennent de passer le bac. Elles ont la grâce de leur âge. Devant l’ordinateur, Audrey regarde les résultats. Elle est reçue, l’autre pas. Pour Audrey, avoir son bac, cela veut dire pouvoir voler de ses propres ailes, prendre un appartement à Rennes en colocation, être libre – même si ses parents sont sympas et qu’elle a un petit ami ici. Pour Nanou, ça veut dire rester, redoubler, respirer à l’étroit.

De fait, quand Audrey s’installe à Rennes et suit ses cours à la fac de socio, elle semble comblée. Quand elle revient chez ses parents, elle se moque gentiment de sa colocataire : « Elle est obsédée par la politique », dit-elle. Cette question du politique, posée à la marge, comme un point très anecdotique, est le germe qui travaillera tout le film car si Audrey, dans un premier temps, se fout de la politique, elle va y être confrontée, de fait, et sans la voir venir.

En attendant, elle découvre l’amplitude des amphis. « Je ne suis jamais entré dans un amphi », lui dit son père, impressionné.  Par petites touches, Bénédicte Pagnot prend le temps de brosser le portrait de cette famille qui sans être dans le besoin – mais juste au-dessus de ceux qui peuvent prétendre à une bourse pour leur fille -, se voit  vite précarisée, dès lors que le père est viré de son emploi.

Film politique, oui, qui d’un double portrait sensible – celui d’Audrey et de Nanou- va jusqu’au bout d’un récit désenchanté sur la jeunesse d’aujourd’hui, désenchanté et souriant quand même, mélancolique et vigoureux. Car la mise en scène de cette jeune réalisatrice dont c’est le premier long-métrage de fiction, va du trait rapide au plan séquence, suit Audrey à travers son regard et son mutisme, et de plus loin Nanou et ses mystères.

Audrey ne s’intéresse pas au politique car elle pense que le monde est injuste mais qu’elle ne pourra pas le changer. Or c’est le monde qui va la changer et peu à peu, par amour d’abord puis par dépit, quittant la surface d’une société où elle est triste, elle va se laisser guider par le hasard. Récit d’initiation, le film va vers l’inconnu sans trembler, tout comme la jeune Audrey qui débarque dans un squat et découvre la communauté, puis la violence, puis l’injustice.

Pendant ce temps, Nanou suit le troupeau – une autre forme de communauté. Moins rebelle, assignée à résidence par une vie qu’elle n’a pas choisie mais qu’elle accepte, elle est toujours là cependant quand sa copine a besoin d’elle. On n’aurait pas parié un kopek sur cette amitié, vues les circonstances, mais la réalisatrice et sa fiction les maintiennent ensemble, liées bien qu’éloignées, sans avoir à tirer sur des ficelles, sinon celles de la vie qui est imprévue, et de la tendresse des filles qui est loyale.  Audrey se laisse remplir par la révolte comme Nanou se laisse remplir par son immobilisme. Chacune sa route, mais les carrefours sont nombreux et les deux faisant leur chemin, elles n’ont qu’une envie : prendre la main de l’autre pour se rassurer.

Car le monde qu’elles observent n’est pas très drôle. De la middle-class française, fragilisée par la crise mais ne se plaignant pas, aux ouvriers en grève, il y a les débats, les rebellions individuelles et les manifestations jugées inutiles par le squat où Audrey prend racine. Les angles du politique sont ainsi déclinés sans démonstration, dans ses tentatives sans gloire ni défaite, dans ce qui le fonde et le ressuscite à mesure qu’il s’effrite, à savoir : comment faire pour se faire entendre, pour bouger les gens, pour ne pas êtres les dindons de cette société qui se nourrit sur le dos des plus faibles ? Comment faire pour réagir, refuser le système,  tout remettre à plat, faire d’une utopie un rêve possible ?

Le film bien sûr n’a aucune réponse sinon celle d’une fiction délicate et forte qui se garde de trancher, pose les problèmes et propose une autre forme d’utopie, une fiction de cinéma aussi juste que possible.

« Les lendemains » de Bénédicte Pagnot. Sortie le 17 avril.

 

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commentaires

2 Réponses pour Des lendemains qui déchantent

falstaff dit: 18 avril 2013 à 20 h 11 min

Bien envie de voir le film maintenant – jusqu’à « prendre la main de l’autre pour se rassurer » – C’est toujours un plaisir de vous lire … Mêlé cette fois-ci à une écriture qui sonne très très juste et qu’on rêve d’embrasser -

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