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La République Du Cinéma

« Dheepan »: Jacques Audiard a arraché la Palme avec un Tigre

Par Sophie Avon

Cannes lui porte bonheur. Après le prix du meilleur scénario pour « Un héros très discret » en 1996 et le grand prix pour « Un prophète » en 2009, Jacques Audiard a triomphé en mai dernier avec « Dheepan » : palme d’or décernée par les frères Coen jugeant le film « magnifique ».

Comme ses opus précédents, « Dheepan » s’articule autour de l’idée d’une paternité. Qu’elle soit fantasmée, réelle ou au travail, elle est là, qui hante un scenario construit sur l’histoire d’un soldat indépendantiste Tamoul fuyant le Skri Lanka au bras d’une femme et d’une fillette qu’il ne connaît pas mais qui vont finir par constituer sa vraie famille.

Comment quitter le chaos pour un rêve d’harmonie a priori impossible ? Comment donner chair à ce rêve ? Certes, ce n’est pas gagné, et le film lui-même, en perpétuelle mutation, visitant tous les genres, du documentaire à la fiction, de la chronique sociale à la romance, voire à la comédie de remariage, va vers son dénouement dans un équilibre précaire. Mais c’est cette instabilité qui fait sa force, cette façon d’avancer à tâtons, sur le fil, comme ses personnages incarnés par des acteurs qui par parenthèses  donnent au récit une forme de légitimité. Ce sont eux qui l’ont inspiré, modelé, étoffé, offrant au cinéaste ce qu’il cherchait : « faire un film de genre avec des acteurs complètement étrangers, et que cette altérité entre dans le genre ».

Dheepan  (Antonythasan Jesuthasan) est un homme taiseux, solide, secret. Un Tigre que l’amour façonne. Dans la cité où il échoue avec Yalini (Srinivasan Kalieaswari), il est affecté au poste de gardien. Trier le courrier, ranger les poubelles, faire le ménage. Il parle à peine le français, quelques mots seulement, mais il voit très bien que les immeubles sont aux mains de voyous et que d’une guerre à l’autre, la violence est partout. Jacques Audiard ne s’intéresse pas à l’aspect politique de la banlieue, ni à la brutalité des individus sinon pour arrimer une forme – en l’occurrence un western urbain – à sa fiction, greffer un contexte à la trame qu’il tient et ne lâche plus : faire du vrai avec du faux, autrement dit, répétons-le, faire de ce trio d’étrangers feignant d’être ensemble par intérêt, une véritable cellule familiale. Au passage, le cinéaste déjoue les attentes, se moque des stéréotypes, fissure le social. Le caïd au nom arabe a les yeux clairs et un air juvénile (Vincent Rottiers) et quand Yalini vient lui faire la cuisine, il instaure avec la jeune femme un échange où flotte une ambiguïté érotique.

Au fond, c’est elle, Yalini, qui porte la culotte, elle qui veut partir en Angleterre, elle qui redonne le goût de vivre à Dheepan, elle qui le soumet à son tempo, elle encore qui s’attire l’affection de la fillette, laquelle cherche à se faire aimer en retour. C’est Yalini, toujours elle, qui se moque quand Dheepan raconte qu’il ne comprend rien à l’humour des gens, elle qui maîtrise les choses et dont le désir s’impose.

Sous ses airs de brute, le cinéma de Jacques Audiard est féminin, romantique, duel, porté par une mise en scène où l’ellipse et la stylisation ne cessent de combattre la violence du réel dans une dialectique où, en gros, la douceur de la forme triomphe de la dureté du fond. C’est ainsi qu’il va vers un dénouement expédié au nom d’une morale toute romanesque : évacuer le genre, le dissoudre dans la complexité du sentiment, dans le vertige de la vie telle qu’on la fantasme à l’écran. Après tout, le septième art aussi, est censé bâtir du vrai avec du faux.

« Dheepan » de Jacques Audiard. Sortie le 26 août.

 

 

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commentaires

6 Réponses pour « Dheepan »: Jacques Audiard a arraché la Palme avec un Tigre

Jacques Barozzi dit: 26 août 2015 à 17 h 27 min

Les frères Coen ont raison, c’est vraiment un film magnifique. Il ne l’a pas volée cette Palme d’or, Jacques Audiard. Mais est-ce encore un film français ? Universel, plutôt ; ici, le film est pratiquement de langue sri lankais, sous-titré en français !
Orient-Occident : d’un chaos l’autre… et une seule arme, l’amour toujours et malgré tout…

xlew.m dit: 27 août 2015 à 9 h 53 min

Belle critique (l’idée de la fiction cantillant le texte sacré de la réalité à l’autel des légendes devenues vraies) d’autant plus intéressante à lire en regard de celle du journaliste d’un hebdomadaire de référence paraissant le mercredi, TéléDharma, quelque chose comme ça, dans laquelle celui-ci écrit regretter l’emballement final, trop bollywoodien-sur-Seine, trop western, (« il se termine trop »), cela m’a fait penser aux films indiens de Anurag Kashyap, qui alluma les esprits à Cannes en 2012 avec « Gang of Wasseypour », situé dans la banlieue de Ranchi (passé en deux parties à la télé il y quelques mois) et au superbe « Ugly » du même, tourné à Bombay, un cinéaste qui voulait retourner au plus près de la vérité de l’Inde contemporaine, violente.
Je n’ai vu que la B.A. mais déjà je trouve la photo magnifiquement réussie, le visage des acteurs, beau (pas très important « la beauté », mais c’est assez rare les visages indiens, tamouls ou cinghalais, dans les salles françaises, pour qu’on veuille la signaler), j’espère que cela ne donnera pas seulement envie aux syndics de recruter des gens du continent pour s’occuper des poubelles de la copropriété.
Jesusthasan réveille la virilité endormie dans les lounges de l’Actor Studio à la française, j’aimerais déjà lui ressembler.
Bring me your dirt, baby.

coup de froid dit: 27 août 2015 à 14 h 42 min

Bizarre cette propension à écrire sur des films qu’on n’a pas vu ou des livres qu’on n’a pas lu

panoptikon dit: 28 août 2015 à 17 h 15 min

Le pire dans les cas de « propension » c’est lorsqu’on se laisse aller à ne pas lire les posts des trolls inanes, ce que nous nous refusons toujours à faire, c’est après tout leur manière de faire du cinéma, de faire de la littérature, un truc à eux, leur culture, le plus souvent froide en effet, et c’est respectable. C’est aussi un signe de solidarité envoyé à leur famille.

Polémikoeur. dit: 31 août 2015 à 10 h 32 min

« se refuser toujours (…/…)
à ne pas se laisser aller
à ne pas lire les posts… »
Sauf erreur donc, lire toujours…
Saperlipopette, il faut le faire !
Méticuculeusement.
Sinon, voici encore une bande-annonce
plutôt convaincante même si le sujet
peut paraître rébarbatif parce que
le « dossier des migrants », sans le
minorer, tombe peut-être, en ce moment,
dans la catégorie des diversions idéales
autant pour la classe politique (tous
bords confondus) que pour l’industrie
médiatique.
Relavativement.

Malouka dit: 15 septembre 2015 à 12 h 54 min

J’ai vu le film hier soir. Tout comme Sophie Avon ce qui m’a troublé et intéressé dans ce film c’est la notion de famille au sens large. Le reste n’est que prétexte à mon avis ; en tout cas ; cela n’a pas retenu mon attention. Je n’ai pas trouvé toutefois que ce film était un chef d’oeuvre mais un bon film ; qui ne s’est pas encore effacé de ma mémoire.

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