de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Diplomatie », joute au palace: Dussollier-Arestrup

Par Sophie Avon

Août 1944, dans la nuit du 24 au 25. Un homme marche dans une ville qui bientôt, ne sera plus. Paris, la ville lumière, celle qu’Hitler appelait la putain, Paris va être rayée de la carte. Ainsi en a décidé le Führer qui voit venir la débâcle et veut laisser ruines et cendres à l’ennemi. Il a nommé le général Dietrich von Choltitz gouverneur de la capitale française. Il n’a confiance qu’en ce haut gradé qui a combattu à Sébastopol, sur le front italien et en Normandie. Lui seul n’a pas trempé dans le complot fomenté contre lui.

Installé à l’hôtel Meurice,  le gouverneur règne sur Paris depuis le 7 août. Il a reçu l’ordre de raser la ville le 24. Si la réalité historique veut que Choltitz n’ait pas eu besoin d’être convaincu par un tiers pour  refuser d’exécuter l’ordre d’Hitler, il en va autrement de la fiction.

« Diplomatie » imagine que durant la nuit du 24, un homme entre par une porte dérobée dans l’hôtel de luxe pour persuader  le général de ne pas anéantir Paris. Cet homme dont la voix off ouvre le film est le consul de Suède Raoul Nordling. Il connait Choltitz. De fait, dans la réalité, ces deux-là avaient eu affaire l’un à l’autre et s’estimaient mutuellement. Le film – après la pièce de théâtre écrite par Cyril Gely et déjà jouée par André Dussollier dans le rôle du consul et Niels Arestrup dans celui du général –  les observe dans un affrontement au sommet : comment l’un parviendra-t-il à faire admettre à l’autre que l’ordre de Hitler est absurde en plus d’être inhumain?

Dans ce huis-clos où Nordling apparaît à la façon d’un fantôme, surgissant de cette porte dérobée dont il rappelle que Napoléon III l’utilisait déjà pour recevoir sa maîtresse – une actrice, tiens donc! -, le duel est à fleuret moucheté. C’est une joute dialectique, complexe, affûtée, dont le dénouement condamnera ou sauvera des millions de gens, détruira ou préservera des édifices de toute beauté.  Il s’agit d’avancer prudemment et de ne pas utiliser toutes les cartouches d’un coup. Nordling sait que Choltitz est un homme raisonnable. Il sait qu’il a des enfants, qu’il a un cœur. Mais il sait aussi que ce père de famille aimant s’est protégé à l’intérieur d’une carapace étanche. On ne se retrouve pas général sans avoir fait taire ses humeurs. « Vous gardez vos états d’âme, j’ai les miens » a dit sèchement, quelques minutes avant, le général à l’architecte Jacques Lanvin (Jean-Marc Roulot), qui a eu la charge douloureuse de miner les ponts.

Nordling est fin joueur. Il va essayer de toucher Choltitz sur tous ses registres, émotionnels et idéologiques, allant de son sens du devoir à son goût de la beauté, en passant par l’humanité la plus élémentaire. Remettant en question la notion d’obéissance – « Il y a bien une limite au-delà de laquelle l’obéissance n’est plus un devoir ! » s’exclame-t-il – et actionnant aussi un levier auquel on ne pense pas forcément, celui du futur. La guerre est quasiment finie. Que feront nos deux pays demain ? demande en substance Nordling qui anticipe l’Europe pacifiée et la fraternité des peuples. « C’est votre devoir, dit-il, de laisser une porte ouverte sur l’avenir… » Et un peu plus tard, contemplant le petit matin qui se lève dans l’été : « Je suis là pour qu’un jour nos enfants puissent voir ça, l’aube sur Paris… »

Ce dialogue qui aurait pu tourner en rond dans un espace clos, ce récit tout en surprises qui aurait pu n’être que du théâtre filmé, trouve devant la caméra de Volker Schlöndorff une incarnation impressionnante. Les acteurs en sont bien sûr les premiers vecteurs. En Dietrich von Choltitz, Niels Arestrup est stupéfiant, tenant la note du personnage et y glissant tant de nuances  qu’il en est étourdissant. En consul patelin, André Dussollier se régale visiblement, sachant que sa douceur masque une volonté de fer et une véritable duplicité. Le texte, enfin, qu’on aime ou pas ce genre de reconstitution, est à la hauteur du sujet : le retournement d’un destin.

« Diplomatie » de Volker Schlöndorff. Sortie le 5 mars.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

21 Réponses pour « Diplomatie », joute au palace: Dussollier-Arestrup

Passou dit: 4 mars 2014 à 7 h 45 min

J’avais vu la pièce au théâtre de Nice et c’était calamiteux. D’abord Arestrup qui semblait bourré et bouffi, hurlant son texte. ensuite le texte lui-même, épais, pesant, didactique. Manifestement, Schlondorff a transfigurer tout cela. Je vous fais confiance Sophie et j’irais.

Jacques Barozzi dit: 4 mars 2014 à 8 h 51 min

Schlondorff n’est pas un gage de « transfiguration » probante et, d’après la bande-annonce, je crains que le film ne se réduise à un jeu d’acteurs, comme avec Meryl Sreep et Julia Roberts dans « Un été à Osage Conty ». Mais j’irais voir aussi…

xlew.m dit: 4 mars 2014 à 11 h 37 min

« L’aube sur les toits de Paris », on la voit sur quelques plans qui ne sont pas que de coupe, cela offre une opportune « fenêtre » à la dramatisation, nous ne sommes plus dans le registre de la pièce filmée, on sent bien tout l’arrière-plan vibrer sous les baies de l’hôtel Lutécia, pour un peu, on s’attendrait à voir surgir Bruno Cremer et Delon, les Rol et Chaban de « Paris brûle-t-il », dans le cadre…
Le seul petit problème serait peut-être le physique (mais Schlôndorff le retourne à son avantage) d’Arestrup, il ressemblerait un peu plus à un Erich von Manstein mâtiné de Goering, dix fois plus grand-prussien que le pourtant déjà prussien von Choltizt (petit gros, brun, menton fuyant).
Et puis avec Arestrup, on sait que les verres d’alcool ne sont pas-là que pour faire joli, là aussi on s’attend à voir bondir Hemingway au bar du Ritz et l’assommer avec un shaker.
Je ne sais ce qu’il en est pour vous, Sophie, mais j’ai pensé au beau film de Molinaro (« LE Souper », 1992 -déjà !), avec les grandioses Rich et Brasseur. Le huis-clos aux bougies, les dialogues, c’était fantastique de justesse. Le final, la voix off qui nous apprend que les deux compères vont retrouver Louis XVIII et offrir leurs services, produisait un effet incroyable…il faut dire que c’était du Chateaubriand dans le texte.
J’espère que la fin du film est aussi puissante.
Ps : lorsqu’on voit Dussolier dans un film, on ne serait pas surpris de voir des flocons de neige tomber lors d’une scène comme dans un bon vieux Resnais, »L’Amour à mort », par exemple.
L’amour à mort de Paris.

Jacques Barozzi dit: 4 mars 2014 à 12 h 43 min

« J’espère que la fin du film est aussi puissante. »

Oui, Paris explose dans un beau final de feu d’artifce, xlew.m !

Polémikoeur. dit: 5 mars 2014 à 8 h 12 min

Un petit peu au-delà des plaisirs cinématographiques :
est-ce que l’enjeu, pour l’occupant, était
plus la destruction de Paris en tant que telle
ou une action de retardement (plus ou moins
illusoire au demeurant mais plus que symbolique
pour l’histoire de France et révélatrice
du pourrissement avancé d’un régime autocratique
malgré tout caricatural à la fin écrite d’avance) ?

xlew.m dit: 5 mars 2014 à 10 h 12 min

Jacques, quelque chose me dit que tu prépares un truc gravissime contre la tour Montparnasse (qui resurgit dans les conversations de l’actualité pré-électorale aujourd’hui mercredi)…Donne-nous l’adresse de ton hôtel et le numéro de ta chambre afin qu’une critique de cinéma puisse te joindre pour parlementer avec toi, te convaincre de ne pas mettre ton plan anti-tour à exécution, c’est un immeuble-monument qui pourrait encore servir à illustrer des scénarios, le temps pompidolien redevient à la mode, en littérature notamment, en cette année 2014.
@ Polémikoeur, d’après les mémoires de Choltitz, Hitler lu aurait dit en personne : « Brennt Paris ? », je crois que la destruction n’était pas du cinéma. Choltitz, le destructeur-bourreau de Rotterdam condamnée au bûcher, savait qu’il était sur les listes de criminels de guerre établies par les Américains. Il était intelligent, et avait une bonne compréhension des évènements mais il avait le feu au « popo » aussi, il n’était pas fou. Ce qu’on sait peut-être un peu moins, c’est que de Gaulle était pour qu’on ne déclarât pas Paris ville ouverte en `40, il était pour un combat radical, rues par rues (en partie en réaction aux tergiversation de Paul Reynaud ainsi qu’à ses prises de position très peu anglophiles.) Enfin, c’est juste un avis.

Jacques Barozzi dit: 5 mars 2014 à 12 h 20 min

J’adore les tours, xlew.m !

Petite sortie, cette semaine, Sophie, rien de bien exitant dans les nouvautés ?

Polémikoeur. dit: 5 mars 2014 à 15 h 15 min

Voui, une certaine logique des faits semble bien placer la réalité du processus de capitulation du « GroB Paris » un cran sous celui de la légende racontée depuis mais celle-ci n’est pas trop contrariante. Pas plus, en tout cas, qu’était culottée celle d’une libération de Paris sans mention des Alliés. Question de distance focale. Heureusement que le moustachu n’a pas nommé un SS fanatique en lieu et place de l’officier de carrière plus conventionnel, exécutant sans trop de scrupule aussi longtemps que le vent souffle d’en haut.

xlew.m dit: 5 mars 2014 à 18 h 36 min

Mais Hitler n’avait plus le choix, Carl-Heinrich von Stülpnagel qui avait remplacé son cousin du même nom comme gouverneur militaire de Paris en 1942 avait été compromis dans l’attentat de juillet `44, il avait même été jusqu’à mettre aux arrêts Oberg le chef nazi installé dans la capitale. Beaucoup de généraux (la totalité respectant les consignes de ne pas faire de quartier et de procéder à autant de crimes de guerre qu’il faudrait pour faire avancer la doctrine hitlérienne « à l’est ») étaient mouillés jusqu’à l’os dans la prise de conscience que le prétendu Führer du Reich faisait le malheur de l’Allemagne et le déshonneur de la Werhmacht. Von Choltitz était bien the right man at the right place. Le film montre tout ça. Je trouve que c’est un peu surhistoricisé par Schlöndorff, Leclerc, et surtout Patton, l’avaient intellectuellement coincé depuis longtemps, il n’avait plus aucune porte de sortie (en plus le périph’ n’était pas encore inventé, si je ne me docteur Mabuse.) Hitler avait rejeté l’idée d’une défense sur la Seine à Kluge vers la mi-août 1944, après la demi-anéantissement de la poche de Falaise.

Polémikoeur. dit: 5 mars 2014 à 21 h 00 min

Voui encore, les gadgets d’aujourd’hui auraient-ils été ceux d’hier qu’il y aurait eu des enregistrements à la volée des « grands » moments et, peut-être qu’ils ne seraient pas ceux que nous croyons. Hmm, un peu trop spéculatif comme jus de crâne ! Allez, voguez donc de conserve, vaisseaux de l’Histoire, nefs de légende et chaloupes de fictions ! Ou toute autre armada élégante.

Sophie dit: 6 mars 2014 à 11 h 56 min

Jacques, je vais faire un papier sur « les bruits de Récif ». Film étonnant! Il est à l’affiche.

Duchamp dit: 6 mars 2014 à 20 h 14 min

L’ai vu. Dussollier sauve tout, peut-être qu’à tort, quand je le vois, je le vois toujours avec les yeux du regretté Resnais, mais je ne vois pas où vous voyez Arestrup perché sur des hauteurs aussi extravagantes? J’avais vu la pièce, comme Passou je l’avais trouvé gueulard, insupportable. Il s’est amélioré, mais pas de quoi tomber de la chaise. Ne devenez pas snob, Sophie. Quelquefois très peur de ça en vous lisant: que vous laissiez tomber ce côté journaliste de Ouest France, un peu province, mais véridique, au bénéfice des grosss evidenz, forfanteries et autres mécaniques bien huilées prônées dans le milieu.

Caroline dit: 6 mars 2014 à 20 h 22 min

A contretemps du précédent billet, tant pis, Wes Anderson, du bel ouvrage. Pas sûr qu’il faille non plus essayer d’y voir midi à quatorze heures, pas de quoi casser 3 pattes à une oie mais un bon burlesque, de la mélancolie, une fantaisie décalée qui serait née de l’union (contre nature) entre un Terry Gilliam à jeun, retombé en enfance et Sofia Coppola: la pauvre. Le veinard.

C.D.

Jacques Barozzi dit: 6 mars 2014 à 23 h 22 min

Beaucoup d’invraisemblances historiques dans ce film, occasion à un beau duo de cabots théâtreux, et l’on se dit que Paris, qui a donné récemment le nom de Raoul Nordling à un square excentré de la capitale, devrait baptiser au moins une rue du patronyme de Choltitz !

Jacques Barozzi dit: 7 mars 2014 à 12 h 00 min

Ouest-France, c’est l’éditeur de mes premiers livres, et je leur fournissais aussi à l’époque des grilles de mots-croisés pour le journal…

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