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La République Du Cinéma

« Eastern boys »: la meute et l’enfant

Par Sophie Avon

Depuis le ciel, la caméra observe le petit monde de cette gare du Nord que Claire Simon a déjà explorée. Robin Campillo, lui, promène sa caméra sur les garçons qui circulent du parvis à l’intérieur. Des gars de l’Est comme le titre l’indique, Russes, moldaves, Ukrainiens. Ils chassent, ils regardent, ils traînent, toujours à l’affût. Groupés, solidaires – grappes d’exilés dont la vitalité se multiplie  lorsqu’ils sont ensemble. Au milieu de la gare, un homme d’un certain âge, encore beau (Olivier Rabourdin).  Il est là pour trouver quelqu’un. L’un des petits « easter boys » est à son goût. Il lui donne son adresse et rendez-vous pour une passe. Pas méfiant.

Le film s’ouvre comme un documentaire. Il s’achèvera quasiment de la même façon. Entre ces deux pôles, un parcours chapitré à la manière d’un livre, un espace à remplir, une fiction inattendue que l’auteur des « Revenants » tisse non sans une confiance absolue. Confiance en ses acteurs d’abord qui chacun dans son registre incarne une somme de complexité muette. Confiance en son récit qui s’engage dans une voie, bifurque ailleurs, feint de se perdre, implose, rebondit et s’apaise.

Daniel a donc donné son adresse à Marek (Kirill Emelyanov), et au lieu de Marek, c’est toute la bande qui débarque. La fiction commence là, c’est un enchaînement de faits qui pourraient tourner au fait-divers et qui pourtant, par la grâce d’un cinéaste soucieux de ce qui ne se voit pas, bascule dans la féérie jusque dans le cauchemar.  Les garçons ne sont pas venus pour être gentils avec Daniel, c’est clair. Ils constituent une meute affamée. Ils sont sans papiers, pas bien riches, vivent à l’hôtel. Daniel, lui, est blanc, mûr, nanti. Ils sont là pour le piller, peut-être plus. On redoute le pire, mais la façon dont Campillo filme l’intrusion, puis la prédation est de l’ordre du rêve. Ce qui intéresse le cinéaste est la douceur inquiétante de cette jeunesse qui entrant chez Daniel, a le pouvoir de faire advenir le pire sans s’y abandonner et c’est aussi la résignation de Daniel qui a pris un risque dès le départ, et d’une certaine manière participe au piège dans lequel il se laisse enfermer.

La suite se resserre à deux. Daniel et Marek sont les seuls protagonistes d’un huis clos où les deux hommes -dont l’un est encore presque un enfant- instaurent une intimité crue. Marek parle mal le français, Daniel lui désigne les parties de son corps et les lui nomme. « Tu es beau, constate-t-il, on ne t’a jamais dit que tu étais beau ? »  De la prostitution à la négociation amoureuse, il n’y a qu’un pas. Marek négocie tout, y compris ses sentiments,  mais le calcul, cette fois, est à son profit exclusif. La sécurité, le confort, aussi relatifs qu’ils soient grâce à Daniel l’ont déjà éloigné de la meute. Il n’a plus de famille hors celle de cet amant qui le paie. Peut-être même éprouve-t-il quelque chose à son tour pour cet homme qui le désire et l’interroge sur sa vie. Sur la guerre qu’il a connue. Sur son exil.

De l’autre côté du périph, dans un Halt hôtel, la meute est toujours à l’hôtel, régnant sur les couloirs comme sur un territoire. Robin Campillo montre la façon dont s’écrivent les parcours, dont les sentiments en modifient les trajectoires, dont les êtres les façonnent. Celui de Marek n’est pas tant l’histoire d’une émancipation que de la nécessité de prolonger l’enfance, de devenir le gamin qu’il n’a jamais été, de conquérir une place individuelle sur le collectif. C’est aussi une aventure sentimentale dont l’universalité s’incarne là où on l’attend le moins.  Et que les comédiens, tous remarquables, mettent en vie avec une intensité qui n’empêche pas l’opacité.

« Eastern boys » de Robin Campillo. Sortie le 2 avril.

 

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commentaires

10 Réponses pour « Eastern boys »: la meute et l’enfant

Jacques Barozzi dit: 2 avril 2014 à 18 h 13 min

Oui, un très beau film, Sophie, avec un beau travail dans la forme : gros plans des personnages et lumière bleutée.
Dans le même genre, « L’inconnu du lac » n’est qu’un gentil téléfilm !

JC..... dit: 3 avril 2014 à 12 h 10 min

Vous vous êtes donné du mal, Sophie, et pourtant ! je n’irai pas voir un film de cet ordre … Curieux certes, mais pour ce qui en vaut la peine : la physique, l’astronomie, par exemple.

Jacques Barozzi dit: 3 avril 2014 à 12 h 58 min

T’as bien raison, JC, tu verrais comment la préfecture de police de Paris loge confortablement ces voyoux de sans papiers à l’hôtel (des Russes et des ressortissants des anciens états satellitaires), et en toute impunité, tu supporterais pas le choc des images et le poids des mots !

J.Ch. dit: 3 avril 2014 à 18 h 00 min

complètement hors sujet : je viens de revoir en DVD quelques films restaurés du grand Bergman… dont PERSONA, choc aussi violent qu’il y a presque 50 ans, du cinéma intemporel de toute vénéneuse beauté; nous vous attendons, Sophie

dominique courrèges dit: 6 avril 2014 à 13 h 14 min

Vu et aimé « Eastern Boys » dès sa sortie mercredi.
Sophie parle très bien dans son article de cette scène, la seconde, qui s’étire indéfiniment, la « teuf » où rabourdin finit par se mêler à la bane. N’est-ce pas un rêve éveillé ? Rien à voir avec « l’inconnu du lac » Campillo ajoute un volet socio-politique, comme dans « les revenants », contrairement à la série de canal.Et il s’agit plus d’amour que de désir. Ce qui fait la force d’eastern. Vraiment un très grand film.

xlew.m dit: 6 avril 2014 à 14 h 09 min

Un garçon de la gare de l’Est de perdu puis de revenu, dix de Revenants, n’ayant rien de perdants qui auraient quelque chose à perdre sur leur revenu, alors si j’ai bien compris.
Le film aurait pu s’appeler « Prendre un impôt avec un inconnu. »
Non ?
Etonnant.

JC..... dit: 6 avril 2014 à 19 h 57 min

EASTERN BOYS, un très grand film ?

Mais alors, que dire de SECONDS de John Frankenheimer / 1966 / Scénario : Lewis John Carlino, d’après le roman de David Ely ….

Kind of Belou dit: 23 avril 2014 à 13 h 53 min

Voila un film qui fait du bien par où il passe. Les revenants avait été pour moi un moment fort désagréable, un film poussif et manqué. Là, nous avons à faire à quelqu’un qui a des choses à nous dire sur notre époque et sur le cinéma. Les quelques secondes ou Daniel se laisse ennivrer par la musique assourdissante diffusée dans son appart, comme si le syndrome de Stockholm l’emportait lentement, sont purement magistrales.
Excélent film !
Par contre, la comparaison avec L’inconnu du lac, non je vois pas… Guiraudie a offert un petit chef d’oeuvre avec l’inconnu !

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