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La République Du Cinéma

« Eka et Natia » se battent dans un pays d’enragés

Par Sophie Avon

Elles sont deux amies, deux petites Géorgiennes de Tbillissi. Pas encore des femmes mais bien assez jolies pour attirer les garçons. Surtout Natia, dont les longs cheveux et le goût de séduire lui valent d’être suivie par Kote et attendue par Lado. Eka, elle, paraît plus sage, plus mélancolique aussi. Il y a sur ses traits une gravité et un reste d’enfance que la caméra saisit magnifiquement.

On est en 1992, un an après l’indépendance de la Géorgie. Il fait beau, c’est un printemps chaud, mais la guerre continue de gronder au loin, en  Ossétie du Sud et ailleurs ; le fait est que le pays craque de toutes parts sous l’assaut de déflagrations tardives. La guerre est invisible mais elle est partout car elle est dans les têtes. « Ils sont tous devenus fous », se lamente une vieille femme dans la file où la population se bouscule pour avoir du pain. Ils sont fous, oui, et obsédés par les armes. « Les Géorgiens ont toujours été des soldats » entend Eka dans la radio du bus dès le premier plan. Impassible, elle mène sa vie d’adolescente. Chez elle, sa grande sœur Sopo, est rivée au téléphone. Sa mère, préoccupée à lire une lettre, ne répond pas quand la jeune fille demande : qu’est-ce qu’il dit ? C’est le sort des ados, bien sûr, de ne plus trouver leur place chez eux mais ici, dans ce contexte si particulier, la solitude d’Eka est encore plus frappante. Et chez Natia, ce n’est guère mieux : son père picole sec, s’engueule sans cesse avec sa mère, la grand-mère Natela crie, le petit frère Gio pleure dans la salle de bains. « Un jour, je vais vraiment le tuer », sanglote-t-il.

Dans ce pays d’enragés où les amoureux offrent des flingues, où les couteaux ont des secondes vies et où les femmes ont fort à faire pour se protéger des hommes,  Eka et Natia ont la jeunesse pour elles et des rêves impossibles. Entre filles, elles se retrouvent chez Eka. Natia qui aime la musique et l’étudie, joue du piano, les aînées papotent, Sopo traite d’arrièrées toutes celles qui pensent encore que la virginité est un précieux viatique pour les femmes - et les chansons les rassemblent dans un même élan d’espérance. « Cette vie est si courte, on n’en voit pas la fin… Tu ne sais pas comme mon cœur bat» chantent-elles en cœur. L’insouciance de ces jeunes filles est une forme de contrepoint à la fureur générale dont la violence semble  enfantée par la vitalité d’un peuple  ayant tellement à vivre qu’il ne sait plus attendre.

Seul Lado, amoureux de Natia mais toujours en retrait, est patient, souriant et doux. Et la jeune Eka, qui refuse d’attiser la brutalité des garçons qui la rudoient, voit ce que personne ne veut regarder : les mensonges, la bêtise, la douleur des filles toujours sacrifiées. Et puis il y a Kote, lui aussi amoureux de Natia, mais bien différent de Lado. Kote, le dur, qui entend prendre ce qu’il désire.

Quand sa mère est absente, Eka rôde dans la chambre de ses parents et ouvre les tiroirs où traînent des lettres et un paquet de clopes presque vide dont émerge une cigarette. Sur le mur, une photo montre les parents qu’on ne verra jamais ensemble. On saura à la fin de quoi il retourne vraiment, mais en attendant, on a vite fait de saisir que d’un côté, Eka est privée de son père quand de l’autre, Natia croit détester le sien. C’est à cette façon elliptique et sans posture qu’on reconnaît la puissance d’un scenario et la délicatesse d’une mise en scène qui montre le minimum pour dire le plus : la complexité d’un pays, d’un peuple et de cette jeunesse dont le film de Nana Ekvtimishvili et Simon Grob est la chronique poignante.

Au lycée, les toilettes sont vétustes, l’enseignante est dure, les élèves ne cessent de se battre, puis s’enfuient comme des oiseaux sauvages qui n’obéissent qu’aux vents. « Vous êtes fous ! »  crie la prof en répétant la même plainte. Aux auto-tamponneuses, les gamins trouvent encore le moyen de se frapper avec leurs cartables, en rigolant cette fois. Il n’y a  pas de lieu à l’abri, pas d’endroit qui soit à l’écart du chaos, pas de jour de mariage ou de jour de mort qui ne soit traversé par ce débordement des êtres: tout se confond ici, sauf dans les yeux tristes de la petite Eka dont on apprend à la fin qu’elle a tout juste 14 ans. « Vous êtes tous complètement tarés » hurlera une dernière fois le père de  Kote.

Nana Ekvtimishvili est Géorgienne. Elle a écrit ce scenario dont elle filme, avec le Berlinois Simon Grob, la tragédie aussi aigue qu’une flèche.

« Eka et Natia, chronique d’une jeunesse géorgienne » de Nana Ekvtimishvili et Simon Grob. Sortie le 27 novembre.

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commentaires

4 Réponses pour « Eka et Natia » se battent dans un pays d’enragés

Perdita dit: 29 novembre 2013 à 19 h 08 min

La Géorgie, la musique, la boisson et les armes, la mélancolie et un grain de folie — si je peux, si le film ne disparaît pas trop vite des écrans j’irai voir celui-ci, par amour des films d’Otar Iosselliani.
Y a-t-il une « filiation » artistique, Sophie ?

Jacques Barozzi dit: 13 décembre 2013 à 19 h 52 min

Non, aucun rapport avec l’hystérie baroque des films d’Otar Iosselliani, Perdita.
Tout au contraire, un film épuré et plein de grâce.
Très fort.
Eka, plus que tout, est magnifique, mieux que notre Adèle nationale, superbe quand elle exécute, ivre, la danse du mouchoir !

La Reine du com dit: 13 décembre 2013 à 23 h 22 min

Touchée, Jacques ! Eka, oui. Et d’accord pour Iosselliani. Le « Depuis qu’Otar est parti » auquel je faisais allusion, en dépit des prénoms concordants, n’est d’ailleurs pas de lui, ms d’une femme dont j’ai oublié le nom, Julie Bertucelli, peut-être? Ms j’ai préféré celui-ci, de Nana Ekvitmishvili & Simon Grob

Lila dit: 25 septembre 2014 à 4 h 36 min

Dans le film « eka et natia » il y a une scène où les filles chantent ensembles une chanson en géorgien avec un piano, comment s’appelle cette chanson?

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