de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Emily Blunt, sa soeur et moi

Par Sophie Avon

Sans doute n’y a-t-il que les Américains pour faire ce genre de films de famille, de deuil et d’amour.  Pour décortiquer la fratrie à ce point, en sonder les équilibres et finalement, retomber sur ses pieds, à savoir sur les deux jambes solides de l’incarnation familiale. Car sous ses airs bravaches et ses dialogues fleuve, sous sa facture rebelle et ses airs émancipés, « Ma meilleure amie, sa sœur et moi » feint de dynamiter la famille pour mieux en recomposer la force de frappe, laquelle repose encore et toujours sur l’idée d’une filiation glorieuse, fût-elle au prix de sacs de nœuds gordiens. Ce qui compte, au fond, c’est de se reproduire quoiqu’il arrive – pour conjurer la mort.

Une fois n’est pas coutume, honneur aux hommes : soit Jack (Mark Duplass), un grand gaillard qui a perdu son frère un an avant.  Le film s’ouvre sur un hommage des amis rassemblés où Jack, fatigué des commémorations convenues, fait un mini esclandre. Fort heureusement, sa meilleure amie est là pour le remettre sur la bonne voie. Soit Iris (Emily Blunt) qui adore Jack et qui aima son frère défunt. Proche et inatteignable, franche et impuissante face à l’ami bouleversé, elle a pourtant l’autorité nécessaire pour l’envoyer faire le point dans la maison de campagne de son père,  sur une île lumineuse. Obéissant, Jack prend le ferry et gagne la demeure bucolique où, en lieu et place d’une solitude bien méritée, il tombe sur la sœur d’Iris. Soit  Hannah (Rosemarie Dewitt),  jolie femme portée sur le sexe dit faible, que Jack ne connaissait pas et va bientôt connaître.

Le triangle est en place, sainte trinité plutôt que triangle amoureux, et cela en dépit de l‘art de Lynn Shelton, la réalisatrice, pour dévoyer les fonctions, décrocher les images d’Epinal, défaire les réputations et secouer les apparences. Certes, ses personnages sont libres, jeunes et sans complexes. Ils boivent allègrement, baisent à l’occasion et parlent de sexe sans fausse pudeur. Les filles surtout, soudées par les liens du sang et par une complicité faite d’admiration. Représentantes mélancoliques de l’enfance perdue dont elles sont, face à Jack privé de son frère, le contrechamp féminin et plein.   Drôle sans le savoir, timide, maladroit mais attachant, Jack est tout à la fois l’amant éventuel, le père possible, l’amour probable et l’enfant éternel – que les femmes à tour de rôle, vont considérer comme celui qu’il faut guérir de la douleur du deuil.

Le scenario est habile, qui agite le défunt comme la pièce manquante d’un quatuor parfait – deux sœurs, deux frères – qui néanmoins ne pourra plus se constituer. Pire, il nourrit tout en les empêchant les attirances mutuelles dont on va découvrir qu’elles constituent en fait le fond du problème, la source réelle des  souffrances et des frustrations, car ce petit monde affranchi respecte les disparus à travers les interdits qu’ils s’imposent –  ce n’est pas indifférent si au cours d’une scène dans la cuisine, les personnages se promettent de ne pas parler dans le dos de l’autre. Ce principe absolu de loyauté selon lequel, on ne trahit pas les absents et encore moins les morts, propose évidemment les transgressions les plus tentantes.

« Ma meilleure amie » est un joli film, intelligent et tendre – très américain donc, pas seulement parce qu’il prône l’espérance à travers la recomposition familiale. Il est aussi l’émanation d’une Americana merveilleuse, celle de la nature qui inspire – Hannah fait des aquarelles – qui ressource, qui donne à voir la vraie beauté des choses. Le film est baigné d’images hivernales où les arbres, l’eau, les derniers feuillages et les oiseaux composent un paradis où ne sévissent ni internet ni la télévision.  Il faut voir encore avec quel souci de vérité, Lynn Shelton filme les intérieurs de cette Amérique pas bien riche mais dont les enfants ont accédé aux classes supérieures – sauf quand ils sont au chômage, comme Jack qui par ailleurs, aime lire et ressemble à tout sauf à un idiot.

Il faut voir les retrouvailles de ces sœurs qui s’endorment ensemble sur des oreillers volumineux aux housses mal assorties, recouvertes d’une couverture au crochet. Il faut voir le mobilier sans cachet, la vieille baraque à côté, le bois trempé, et au-dedans, les veilles vestes de laine qu’on enfile au sortir du lit, les chaussons de célibataires, les pyjamas dépareillés et toutes ces choses concrètes qui définissent à la fois la solitude et le seul désir qui reste, celui  du confort. Il faut voir les petits déjeuners, filmés comme des sujets à part entières, sempiternels festins de pancakes au sirop d’érable dont il s’agit de savoir s’ils sont ou non dignes de leur réputation –  et les cafés à tout bout de champ et les balades le long les chemins de forêt.

Mais ce cinéma de l’intime, à la fois rare et typique d’une côte est portée sur la dissection les relations, ne serait pas si efficace, jusqu’au trop plein, s’il n’était fondé par la parole, programmé pour des résolutions orales, des aveux, des pardons, des rédemptions, des proclamations, toute une rhétorique sentimentale et non dénuée d’humour, relayée par des comédiens rôdés à l’improvisation et ayant collaboré à la construction de leurs personnages. C’est d’une certaine façon le nec plus ultra du genre, son supplément d’âme, sa garantie d’authenticité. On s’aime parce qu’on apprend à se le dire sans tricher. Pas d’amour sans déclaration.

« Ma meilleure amie, sa sœur et moi », de Lynn Shelton. Sortie le 3 juillet.

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commentaires

2 Réponses pour Emily Blunt, sa soeur et moi

La Reine du com dit: 7 juillet 2013 à 20 h 40 min

Quelle humanité dans ce billet, Sophie! Encore fallait-il voir les fameuses housses mal assorties, les oreillers campagnards,rebondis,le crochet.. Tout est là, évidemment, dans ce don d’observation, la capacité à restituer un univers sensible, dont le déploiement n’est pas sur un seul plan. La description de la chambre où les soeurs s’épanchent, merveille de justesse. Cela n’est pas sans évoquer le musée Carnavalet, l’intimité des « chambres d’écrivains », et donne envie de courir voir le film. S’il réalise l’équilibre annoncé entre bonne histoire, dimension pastorale et discours, cela voudrait dire que dans le sillage de « Mud »& autres, le cinéma ne renonce finalement ni au romanesque, ni aux narrations pleines, impliquées, dénuées de mégotage. Allez savoir en plus s’il n’y a pas dans ces affaires de soeurs, de perte ,d’amitié fraternelle susceptible de conduire à une remontée vers un air plus respirable quelque chose qui nous touche au plus profond, comme personnellement?

Avon dit: 18 juillet 2013 à 22 h 59 min

Ce qui est troublant avec ce film, c’est que malgré ses qualités – dont je fais part largement – il y a un peu trop de parlotte quand même, et une émancipation de surface qui n’a plus rien de subversif. Intéressant donc, mais pas complètement emballant.

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