de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Emmanuel Mouret: « Le mélo, c’est comment être noble »

Par Sophie Avon

 

Entretien avec Emmanuel Mouret qui vient de réaliser « Une autre vie » avec Jasmine Trinca, Virginie Ledoyen et JoeyStarr. Un mélo sur un amour impossible entre une pianiste, Aurore, et un électricien, Jean. Entre eux, une femme, Dolorès.

Comment expliquez-vous le changement de registre de votre dernier  film ?

Je ne me l’explique pas. J’ai toujours été sensible au mélo étant cinéphile et en parallèle de la comédie que j’ai cultivée, j’ai toujours développé cet intérêt-là. C’est un scenario que j’ai écrit il y a plusieurs années mais on n’arrivait pas à trouver le bon casting. Quand JoeyStarr a commencé une carrière de cinéma, mon producteur m’a parlé de lui pour le rôle de Jean. Pour moi cela a été un déclic. Mais il n’y a pas de volonté de changer de style, c’est plutôt une façon de prolonger un thème, de creuser mon inspiration.

En quoi JoeyStarr a-t-il été le déclic dans ce rôle d’homme tendre ?

D’abord, il peut incarner de façon crédible un électricien, mais c’est son côté sensible qui m’intéresse. Je trouve intéressant que cette tendresse du personnage vienne d’un acteur  dont l’incarnation est très forte au point qu’il peut faire un peur. Lui-même m’a demandé pourquoi je l’avais choisi et je lui ai dit qu’il me faisait penser à Lino Ventura. Ce sont des acteurs impressionnants physiquement et du coup, quand ils deviennent émouvants, c’est encore plus fort.

Le film qui s’ouvre par un prélude de Bach a une structure de fugue. Et Aurore est une pianiste…

Pour moi, Bach en prélude, c’était le déroulement implacable et en même temps riche en harmonies. Les personnages sont jetés sur un chemin inéluctable qui joue avec la notion de destin. Le parallèle avec Bach n’est pas raisonné mais il résonne… Ce qui m’intéresse dans la composition narrative, c’est de créer des résonnances qui ouvrent les perspectives et les interprétations et les sens.

La structure elle joue avec les temps. Cela me plaisait qu’on se promène dans le temps, et au-delà des confrontations temporelles, je voulais aussi séparer les points de vue des personnages. Sinon, cette structure ne correspond à aucun mélo que je connaisse. Mais elle tient par la fin. La fin, c’est la base d’un film, l’endroit où tous les fils convergent et c’est de là que je pars.

Vos personnages ne sont jamais des salopards et ici, ils ont une vraie noblesse…

Le grand mélo, pour moi, c’est comment être noble. Les personnages sont toujours pris entre deux désirs, celui de réaliser leur amour et celui d’être quelqu’un de bien, d’acceptable au moins. C’est pourquoi, pour Jean et Aurore, la relation est un problème étant donné qu’elle fait du mal à Dolorès. Et Dolorès, elle, gagne autrement sa noblesse. Grâce à sa pertinence, à son intelligence, à sa clairvoyance. Elle est le personnage moteur de l’histoire, elle ne cesse de nourrir les questions et elle inverse les rapports de force, le rapport à la victimisation. Elle est mystérieuse aussi. Même pour moi, elle est une énigme.

La différence de milieux sociaux est fondamentale aussi…

Oui, d’ailleurs si autant de fables et d’histoires jouent là-dessus, c’est pour que le spectateur puisse aller dans ces allers retours, et les problèmes de conscience que la différence de milieu social implique. La difficulté, c’était qu’Aurore soit célèbre, bien élevée, fautive mais qu’on puisse s’identifier à elle parce qu’elle est aussi vulnérable et qu’elle aurait tout pour elle si elle n’était justement dans cette fragilité. Je ne voulais pas partir de positions trop simplistes. Tout cela faisait d’elle du coup une proie plus indiquée pour la culpabilité, justement parce qu’elle est censée avoir « tout » pour elle.

C’est un film sur la culpabilité mais aussi sur l’amour qui vit du manque.

Oui, c’est d’ailleurs ce que dit Dolores de façon narquoise. Le manque est le propre du désir. Une fois comblé, par définition, le désir n’en est plus. C’est une histoire qui s’éteint mais quelque chose a eu lieu. J’ai longtemps hésité pour la toute fin, je voulais la suspendre, mais à mon avis, c’est en séparant les amants que leur amour devient grand.

Ca ne vous gêne pas de révéler la fin ?

Non, moi, j’adore qu’on me raconte les films. Ce ne me gêne pas qu’il n’y ait pas d’effet de surprise.

Revenons quand même au début. Juste avant le générique, le père meurt et au moment de l’enterrement, votre titre s’inscrit à l’écran. La dimension mystique saute alors aux yeux…

J’ai beaucoup songé à ça. Je trouvais que c’était intéressant, mais je n’en mesurais pas bien l’effet. C’était l’écho surtout qui me paraissait utile sans développer trop l’aspect mystique. Aurore n’est plus une jeune fille mais le film est quand même un récit initiatique sur les méandres de l’amour. Aurore est une femme mais elle a tellement travaillé qu’elle n’a pas pris le temps de vivre. Les musiciens m’ont confirmé que les solistes restaient comme ça un peu à l’écart de la vie tant ils se consacraient à la musique.

Vous êtes marseillais et vous filmez dans ce sud paradisiaque. Où est-ce exactement ?

En face de Porquerolles, dans la presqu’île de Giens. Il y avait cette idée de l’îlot, de l’amour à deux isolé du monde. C’est l’amour idéalisé mais où il y a forcément un gong. C’est aussi un endroit que je connais et qui est paradisiaque.

Pourquoi parlez-vous toujours d’amour ?

Parce que l’amour est le sujet de tous les films… C’est un sujet qui m’obsède, qui me hante et je suis prêt à l’explorer encore. C’est cinématographique.

« Une autre vie » d’Emmanuel Mouret. Sortie le 22 janvier.

Cette entrée a été publiée dans Entretiens.

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commentaires

12 Réponses pour Emmanuel Mouret: « Le mélo, c’est comment être noble »

Jacques Barozzi dit: 25 janvier 2014 à 9 h 12 min

« Ca ne vous gêne pas de révéler la fin ?

Non, moi, j’adore qu’on me raconte les films. Ce ne me gêne pas qu’il n’y ait pas d’effet de surprise. »

xlew et moi aussi, Sophie !

Jacques Barozzi dit: 25 janvier 2014 à 9 h 14 min

« Vous êtes marseillais et vous filmez dans ce sud paradisiaque. Où est-ce exactement ?

En face de Porquerolles, dans la presqu’île de Giens. »

Avec JC dans le rôle du salaud ?

xlew.m dit: 25 janvier 2014 à 11 h 16 min

Jacques, Sophie Avon fait poétiquement bien pire dans son papier, elle révèle le début du film…
Preminger dans son « Laura » avait tenté quelque chose se semblable, cela marchait bien, on a beau le voir et le revoir, nous sommes à chaque fois surpris (grâce à une héroïne mouretienne par excellence : Gene Tierney, la Virginie Ledoyen américaine).
Une grande partie de la charge poétique d’un film doit se situer aux alentours de « the end of the beginning », comme le disait Churchill, cette articulation porte en elle tous les enjeux.
Mouret a beau déclarer que « la fin — et les romanciers ont l’air d’accord avec lui, la plupart du temps — est la base d’un film », je trouve, et c’est l’avis non autorisé d’un amateur, qu’un film peut jouer des frictions que les images, si elles agissent comme des vagues, ne peuvent manquer de faire surgir, quelquefois on perd de vue le socle rocheux du scénario sous l’écume — et cela peut-être très éprouvant –, un début tempétueux ou au contraire très calme font naître un vertige dans l’esprit du spectateur, d’autant plus s’il fait perdre de vue la cible de « la fin », avec son petit cortège technique de révélations, de résolution, de deus ex machina, et autre « grand finale » (comme disent les anglais). C’est le genre d’expérience que recherche peut-être le spectateur qui fait l’effort de venir en salle. C’est aussi la force des séries télé que de remettre toujours au lendemain les lourdes contraintes du dénouement (clin d’oeil).
L’interview de E Mouret révèle aussi des choses, on peut être surpris de la fréquence du mot « noble » dans ses propos. Dans ses précédents films, je pense surtout à « L’Art d’aimer », ses personnages étaient déjà tous habités, hantés même pour reprendre un autre de ses termes, par une grande noblesse d’être, jusqu’au coeur du burlesque. J’irai voir le film, même si son titre est particulièrement faible, « Une autre vie », n’est vraiment pas quelque chose qu’aurait choisi Douglas Sirk.

Jacques Barozzi dit: 25 janvier 2014 à 19 h 23 min

En fait, la fin n’a pas d’importance, dans « Une autre vie » d’Emmanuel Mouret, xlew.m.
Ils ne s’aiment plus mais le contraire aurait été aussi plausible.
Et les trois principaux protagonistes de l’histoire en ressortent tous trois enrichis et parés pour une autre vie, la vraie vie !
Tout est bien qui finit bien.
Fin
Dans la bande annonce, Jasmine Trinca, que je ne connaissais pas, d’où vient-elle ?, m’avait séduit par son délicieux accent ; Virginie Ledoyen, qui d’habitude m’horripile, m’avait parue plus garce que jamais, bien, et JoeyStarr, avec son regard de pachyderme tout cabossé et amoureusement ensorcelé, craquant !
Le film tient toutes les promesses de la bande-annonce.
Un mélo-roman-photo haut de gamme.
Au début, j’ai cru qu’on était chez Sautet, mélo bourgeois, puis, peu après, on était passé chez Techiné : plus chic et rafiné, et ensuite je me suis dit : « zut, mais il nous rejoue « La Femme d’à côté » de monsieur François Truffaut ? »
Exact, on a même eu droit à la fin à la voix off de madame Jude, jouée ici par mademoiselle Ascaride, de l’école cinématographique de Marseille.
Génial,
j’ai marché en plein,
le coin de l’oeil au bord des larmes et le coeur palpitant comme celui d’une jeune pucelle de 20 ans !
Et puis, partout, en arrière fond, entre montagnes et mer, un superbe paysage,
mon paysage d’enfance…

JC..... dit: 26 janvier 2014 à 10 h 32 min

« Avec JC dans le rôle du salaud ? »

Même les salauds sont des tendres, Jacky ! Je pleure en écoutant Wagner*, pendant que je torture avec raffinement mes ennemis dans la cave … je suis comme ça.
* liste complète des compositeurs et interprètes à disposition contre 100 euros. Ecrire à Sophie, qui prend 10%, et qui transmettra

Dominique..... dit: 26 janvier 2014 à 12 h 18 min

« C’est un film sur la culpabilité mais aussi sur l’amour qui vit du manque. »

Comment ne pas penser à :
« C’est la culpabilité d’un film sur le vit qui manque d’amour »

Jacques Barozzi dit: 26 janvier 2014 à 13 h 36 min

Le film se double d’une illustration musicale qui participe de (se fond avec) la narration, à la manière de Truffaut, sur le modèle du cinéma d’Alfred Hitchcock…

La Reine du com dit: 26 janvier 2014 à 14 h 18 min

Jacques, très vite par manque total de temps, Jasmine Trinca, vous avez pu la voir dans Nos meilleures années, de Marco Tullio Giordana, au départ je crois un feuilleton produit par la télévision italienne dans ce qu’elle peut faire de meilleur (?): magnifique, d’emblée, dans le rôle de Giorgia, jeune autiste traversant aux côtés de Matteo (époustouflant Alessio Boni, avec son petit air de Jonathan Rhys M qui ne vous laissera pas indifférent) et son frère Nicola (fabuleux comédien dont j’ai hélas oublié le nom,alors qu’il crève l’écran)une Italie contemporaine, narrée sous forme de grande fresque populaire..; C’était il y a très longtemps. J’avais été si fortement séduite que son visage est resté imprimé en moi. Vous la retrouvez ensuite dans Romanzo criminale de Michele Placido, l’amoureuse de Kim Rossi Stuart, « Fredo » = « Le Froid ». Suffisamment présente et subtile pour qu’Anna Mouglalis – pourtant remarquable dans le rôle de Patricia, jeune pute provocante et cynique qui n’est pas sans rappeler une version plus dure, brune et à la voix rocailleuse, de Sharon Stone dans « Casino » – ne l’éclipse pas ! Et Stefano Accorsi, moustachu, en flic troublé qui ne se contente pas de trébucher une fois,,
Ah, l’Italie

La Reine du com dit: 26 janvier 2014 à 14 h 24 min

..;elle est également chez Nanni Moretti, le Caïman etc, peut-être même La chambre du fils, et aussi chez Valeria Golino : un peu la même famille, tout ça (le mari de Valeria Golino joue un des protagonistes de Romanzo criminale, peut-etre « Nero »,,?)Il faudrait que je le revoie.

Jacques Barozzi dit: 26 janvier 2014 à 15 h 19 min

Merci, la Reine…, j’ai pu lire tout ça dans sa fiche wikipedia, bien faite, qui la présente comme une romaine du trastevere.
Il faut encore que je lise celle d’Emmanuel Mouret dont je n’avais rien vu auparavant…

Jacques Barozzi dit: 26 janvier 2014 à 15 h 23 min

Court extrait de la fiche d’Emmanuel Mouret :

« Toujours sur le même registre de la comédie douce amère, sort en 2007 Un baiser s’il vous plaît où il tient encore le premier rôle aux côtés de Virginie Ledoyen et Julie Gayet. »

La Reine du com dit: 26 janvier 2014 à 18 h 46 min

Une Romaine du Trastevere? N’étant pas allée sur Wikipédia pour vs répondre, voyez, je l’ignorais. C’est un quartier que beaucoup de Romains préfèrent et que j’aime assez. Bien que mon QG « historique » soit plutôt Tridente, je ne perds pas une occasion d’aller en haut de Janicule, je regarde tranquillement le soleil se coucher depuis le panorama cerné de briquettes rouges, Vatican à gauche, parmi les jacarandas fleuris, tous les visages blancs des statues alentour continuant de demeurer parfaitement immobiles et sereins, y compris quand montent en cornant les hordes de Fiat 500 multicolores, customisées à mort, vers Garibaldi,,

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