de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Fidelio, l’odyssée d’Alice »: nez au vent

Par Sophie Avon

Le Fidelio est un cargo, un vieux rafiot de la marine marchande qui sillonne les mers depuis des lustres. Alice (Ariane Labed) a fait ses débuts de mécanicienne à son bord et elle le retrouve, une dizaine d’années après. C’est une jeune femme d’une trentaine d’années, belle, libre, la vie devant elle comme un océan à traverser. Son amoureux est un Norvégien à l’heureux patronyme, Félix (Anders Danielsen Lie, merveilleux acteur du film « Oslo 31 août »). Il faudra bien qu’elle le laisse un temps pour rejoindre son équipage, mais qu’importe. Quand elle grimpe sur le Fidelio, c’est comme si elle gravissait une montagne magique, un continent de rêve. Lucie Borleteau filme la coque énorme apparaissant dans la nuit, dans le vent d’une Méditerranée dont on pressent les tours et détours. Le sous-titre du film n’est-il pas l’Odyssée d’Alice ?

A prendre comme un programme narratif et le manifeste d’une vie. Se laisser conduire par la route plutôt que l’inverse, selon les préceptes de Nicolas Bouvier. C’est dans cette disposition d’esprit qu’Alice monte à bord, heureuse malgré sa séparation d’avec Félix. Elle aime ce job, elle aime la mer, elle aime la mécanique, le vacarme du moteur, le cœur vibrant de la salle des machines où sans attendre, passant devant les deux mécaniciens philippins en prière, elle est précipitée.  Inutile de se demander pourquoi regarder une femme avec des gestes d’homme est aussi jubilatoire ; c’est de fait le projet du film de raconter l’épopée maritime et sentimentale d’une fille vivant à l’égal d’un garçon.

Alice voit vite que le capitaine de l’équipage est une ancienne connaissance, Gaël (Melvil Poupaud), et s’installe entre eux une séduction dont on comprend qu’elle est le reliquat d’un amour d’autrefois.  Mais une autre histoire vient croiser celle-ci, concernant le marin qu’Alice remplace, un mécanicien qui a eu un AVC  et s’est effondré d’un coup. Le corps est toujours là, dans la salle réfrigérée.  Gaël le repeigne après avoir prétendu auprès des autorités qu’il était passé par-dessus bord. Il y a sans doute beaucoup de romanesque dans cette option, mais là n’est pas le noyau du récit, lequel interroge la façon dont les individus sont plus ou moins interchangeables.

« C’est drôle, il n’a pas changé, je l’ai reconnu tout de suite », dit Alice en voix off. Elle s’adresse à Félix comme s’il était là. On jurerait qu’elle parle, non pas de son premier bateau, le Fidelio, mais de Gaël dont évidemment elle ne dit pas un mot.

Un peu plus tard, une cérémonie brève précède la mise à l’eau du corps. Alice lit le journal du défunt, qui avait plein de copines mais n’arrivait à en aimer aucune. Son journal est un viager sans bénéficiaire, une géographie intime que la jeune femme, dormant dans sa cabine, parcourt par nécessité plus que par indiscrétion. « La mer a retrouvé son hypocrite et bleu sourire », écrivait-il.

Justement, l’eau scintille tel un paysage intact offert aux plus chanceux. Ce qui se passe en mer est en mer, dira Alice à un moment, car elle veut tout – « c’est ma définition de l’amour, oui, je veux tout », répète-t-elle. Vouloir tout, c’est vivre sur la terre comme en mer, deux vies en une, deux possibilités sans île. Un amour vaste dont on a vérifié la taille en le comparant aux autres.

En attendant, les Philippins font des offrandes au moteur qu’ils surnomment Demonia. Leurs chants sont tristes. Tout comme Félix, retrouvé le temps d’une escale, et qui sait qu’en aimant une femme telle qu’Alice, il s’expose à souffrir. Elle aussi qui prétend tout avoir et récoltera jusqu’au chagrin.

« Fidelio », premier long-métrage de Lucie Borleteau, relève du carnet de voyage, de l’épopée intime et du vagabondage documentaire. Filmé avec la souplesse que donne la mer, il avance au gré d’un portrait brossé à petites touches comme autant de vagues croisées qui s’apaisent ou se réveillent mutuellement. C’est une œuvre maritime et sensuelle, liquide et lumineuse.  Un parcours de jeune femme libre. Une fille d’aujourd’hui, dans le vent.

« Fidelio » de Lucie Borleteau. Sortie le 24 décembre.

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18 Réponses pour « Fidelio, l’odyssée d’Alice »: nez au vent

Un marin d'eau salée..... dit: 22 décembre 2014 à 13 h 44 min

« Filmé avec la souplesse que donne la mer »

Hummmh ! Vous avez navigué, Sophie …? la mer endurcit, plutôt.

Sophie dit: 22 décembre 2014 à 23 h 45 min

La souplesse de la mer, Marin d’eau salée, c’est une chose, et l’endurcissement que donne le grand large, c’est autre chose.

B comme BERLIN dit: 23 décembre 2014 à 13 h 15 min

Une femme sur un cargo ?…
Pire qu’un sanglier à longues oreilles…
La poisse puissance 10 !.
Pour faire du tramp’s en long cours, pas l’idéal.

La Reine des chats dit: 23 décembre 2014 à 19 h 18 min

Bravo, Sophie. La référence à « Oslo, 31-08″ vaut sésame : exact contre exemple à « The search », ici le remake du « Feu follet » inspiré de Drieu, presque supérieur à celui avec Ronet. Joachim Trier avait filmé son chéri – peut-être parce que c’est son chéri, justement? – avec un tel tact, une telle finesse…et la ville, les couleurs automnales, la mélancolie extrême de la scène de la piscine…ou celle de la neige carbonique de l’extincteur, lâchée par bouffées depuis une mobylette. Qu’est-ce qui fait qu’on se détache de la vie, que soudain elle ne donne plus envie d’être vécue? Rarement un cinéaste avait abordé la question avec autant de douceur, de justesse. Ce film-ci a l’air plus roboratif. Néanmoins quelquefois, lorsque le chiqué n’a rien à y voir, pas faux que les chants les plus désespérés?
Excellentes fêtes

Harfang dit: 23 décembre 2014 à 22 h 07 min

« Alice veut tout, deux vies en une,et un amour vaste dont on a vérifié la taille en le comparant aux autres … et Félix, le temps d’une escale, sait qu’en aimant une femme telle qu’Alice, il s’expose à souffrir … »

Toutes les femmes ne sont-elles pas Alice et tous les hommes ne se prénomment-ils pas Félix ?

B comme BERLIN dit: 24 décembre 2014 à 3 h 07 min

« Qu’est-ce qui fait qu’on se détache de la vie, que soudain elle ne donne plus envie d’être vécue? »,(La Reine des chats).

Vivre la mer, en long cours, implique savoir survivre.
On ne peut se détacher de la vie, pour un marin exposé sans cesse aux éléments, quelque soit l’épart, il s’y raccrochera.
L’être humain n’est pas fait pour vivre dans l’eau quand l’eau est un océan.
Vouloir mourir en mer, une histoire de terrien, ou alors :
un marin en fin de vie voulant retourner dans son milieu originel… .. .

B comme BERLIN dit: 24 décembre 2014 à 3 h 35 min

Tue Dieu, Bonux,
Voilà que Berlin te fait penser… .. .
Comme excuse : première fois que je ne vis pas dans un port.

Le goret vous salue bien et vous souhaite « Mary Christmas » guillerette !!! !! !.

Sophie dit: 24 décembre 2014 à 12 h 46 min

Je ne crois pas que toutes les femmes soient des Alice, Harfang – mais je crois que tous, hommes et femmes, sommes à tour de rôle et à certains âges de la vie, hantés par l’idée de ne renoncer à rien.

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