de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Garrel, père, fils, petit-fils

Par Sophie Avon

Quand les parents se quittent, leur enfant les observe. Ici, c’est une fillette qui court regarder par le trou de la serrure.  Sa mère pleure et son père dit : «  Il faut que j’y aille  ». La petite fille s’appelle Charlotte, et la première partie du film tient beaucoup à sa présence à la fois espiègle et lumineuse. Cette première partie a un titre : «  J’ai gardé les anges  ». Il y en aura une seconde : «  Le feu aux poudres  ». Deux cartons qui scandent l’histoire d’un amour en noir et blanc dans son apparente simplicité. Mais rien n’est jamais simple chez Philippe Garrel, ni l’amour qu’il explore depuis toujours, ni son corollaire, la jalousie, qui est comme l’ange exterminateur du récit.

Philippe Garrel a mis l’amour au centre de son œuvre, oui, mais il est avant tout un portraitiste hors pair dont la caméra enregistre patiemment les déchirements ; il est aussi un père filmant son fils – et sa fille, Esther, comédienne elle aussi –, avec la complicité de ceux qui ont éprouvé ensemble les événements de la vie. Il raconte, nous dit-on, l’histoire de son propre père, Maurice, quand ce père-là avait une trentaine d’années. Le petit-fils, Louis, joue donc son grand-père dans une filiation réinventée et vivante.

Louis a quitté la mère de Charlotte pour une jeune femme, Claudia (Anna Mouglalis), comédienne comme lui. Mais elle ne travaille pas alors que, chaque soir, lui, monte sur scène. Le couple vit dans une mansarde dont Claudia, à mesure que l’angoisse de perdre Louis la ravage, ne supporte plus l’exiguïté. En attendant, quand ils marchent le long des murets où court la végétation, leurs cheveux à tous les deux brillent comme le lierre sur la pierre. Le noir et blanc donne à leur beauté quelque chose d’altier. Comment ne pas s’émerveiller un peu plus tard de ce plan somptueux où les boucles de Louis ont le même désordre, la même complexité que la grille accrochée à la fenêtre ?

C’est le temps du bonheur : Claudia tâche de séduire la petite Charlotte, et la famille recomposée va au parc. Au théâtre, une fille vole un baiser à Louis mais cela ne veut rien dire, même si, chez lui, plus tard, on remarque près du lit où Claudia est endormie des abat-jour dépareillés qui se découpent sur le mur, tels des objets anticipant le destin.

La jalousie, elle, n’est pas forcément où on l’attend. Elle a de multiples visages et ne tient pas en place. Elle se nourrit de peu, vrille les êtres puis fait son nid ailleurs. Et si elle était aussi au fond de l’œil d’un cinéaste qui regarde ses enfants (Louis et Esther interprétant son propre rôle de sœur) et leur fait dire : «  Je n’ai aucun souvenir de papa – Ben, c’est normal, tu étais trop petite quand il est mort.  »

Sans parler de cette scène où une femme dit à Louis : «  Vous savez, j’étais folle amoureuse de votre père et, aujourd’hui, je l’aime encore très fort…  » On a beau savoir que l’intrigue tient sur les épaules de ce grand-père mythique, il y a là une façon d’entrer dans l’œuvre, presque par effraction, qui est à la fois magnifique et déconcertante, pleine de chaos et de douceur, et si intemporelle qu’à l’exception d’un portable on pourrait croire qu’elle se déroule il y a cinq, dix ou trente ans.

C’est d’ailleurs un Paris presque bucolique, à la lisière des bois, où passent des fantômes et que hante le théâtre. «  Peut-être que tu comprends mieux les êtres de fiction que ceux qui t’entourent  », dit un vieil homme à Louis. Un peu avant, le jeune couple allait voir un autre vieillard, à qui Claudia lavait les pieds et qui lui prodiguait aussi ses conseils. La chaîne des générations, très présente, très incarnée, n’empêche pas les absents de passer, légers, comme s’ils nous parlaient à travers les âges. Et dans ce noir et blanc féérique où tout semble bien réel, il y a ce petit vent d’outre-tombe qui en un clin d’œil transforme la chronique en rêve et le rêve en mythologie.

« La jalousie » de Philippe Garrel. Sortie le 4 décembre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

3 Réponses pour Garrel, père, fils, petit-fils

Jacques Barozzi dit: 6 décembre 2013 à 20 h 05 min

Un film plein de charme, que je viens de voir dans l’une des toutes nouvelles salles du MK2 Biblio : les pellicules envahissent l’espaces dévolus jadis exclusivement aux livres !
Charme du cinéma intimiste de Philippe Garrel. Mais charme puissant aussi de Louis, le fils du cinéaste, (ré)incarnation vivante du père, son grand-père. Charme troublant d’Anna Mouglalis, à la belle voix grave. Aussi grave et passionnée que le sujet du film : naissance et mort d’un amour pour cause d’excès de jalousie. Louis ne voulait pas seulement être le premier homme dans le coeur de Claudia, mais aussi le seul. Claudia voulait bien lui donner tout son amour, mais sans contraintes et explications, en toute liberté. Chez l’austère Garrel on n’est pas dans le marivaudage léger cher à Eric Rohmer, les sentiments font plus mal et peuvent même tuer ! Garrel, comme Doillon, derniers dinosaures du cinéma d’auteur post Nouvelle Vague ? Avec lui, l’autofiction cinématographique s’étend à toute sa tribu de saltimbanques. Chez les Garrel on est comédien de père en fils ou fille et c’est surtout cela que Philippe fixe sur la pellicule de films en films, d’où son charme si particulier…

La Reine du com dit: 7 décembre 2013 à 17 h 41 min

Bien vrai, Jacques. Pas le tps d’intervenir ces jours-ci, ms je lis! Votre commentaire superposable ou presque au mien. Papier de SA limpide. Le film géorgien, magnifique également – à des yeux comme les miens si attachés à l’endroit, particulièrement. (Inoubliable scène entre Eka et Natia au soir tombé, après avoir couru jusqu’à essoufflement au bord du fleuve.)
Cela dit, pour en revenir très vite aux Garrel, le père, le fils et leur sain esprit, en deux mots, il y a je ne sais quelle chichiterie, quelle affectation et quel snobisme attenants à tout ce qu’ils touchent, que vous ne mentionnez pas, un peu insupportables et surfaits, je dois dire, mais que je ne tiens pas pour autant pour un défaut – au contraire. Une sorte de faille, plutôt, qui laisse passer une lumière particulière? Comme quoi, les marques de fabrique…

Jacques Barozzi dit: 7 décembre 2013 à 19 h 28 min

D’accord avec vous ma Reine, mais moi ça ne me dérange pas, je suis un peu snob !
Mais là, je viens de voir « Rêves d’or ». Je vais lire ce qu’en disait Sophie et peut-être y aller de mon commentaire…

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