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La République Du Cinéma

« Gemma Bovery »: l’Anglaise et le continent Flaubert

Par Sophie Avon

Meurt-on encore d’ennui au XXIe siècle ? Meurt-on d’avoir attendu l’amour ou de ne pas l’avoir trouvé à sa mesure ? Et si Emma Bovary avait été anglaise, aurait-elle choisi de disparaître ? Les Anglais sont trop polis pour se suicider, dit Valérie Joubert, la femme du boulanger à son mari, Martin Joubert,  qui s’inquiète pour leur voisin britannique, Charlie. Lequel brûle les affaires de sa femme, dont on imagine qu’elle est partie. L’été précédent, quand Charlie et Gemma se sont installés dans ce joli coin de France, à deux pas de chez les Joubert, Martin n’a plus eu d’yeux que pour la ravissante Anglaise qui découvrait la campagne normande, ses fleurs, ses vieilles pierres, son humidité…  Elle avait tout pour lui plaire, jusqu’à son nom, Gemma Bovery. Comment ne pas voir en elle le personnage de Flaubert qui au début des années 1850,  écrivait «Madame Bovary » ici même. Comment ne pas fantasmer sur cette sorte de réincarnation idéale, surtout quand on aime la littérature et que le romanesque vient à manquer dans une vie monotone ? Car Joubert est un boulanger tardif. Il a vécu parmi les livres, et comme Fabrice Luchini, il connaît ses classiques. Aucun doute qu’il sache par exemple le nom de l’amant d’Emma, Rodolphe Boulanger. Quant à savoir si c’est la raison pour laquelle il a repris la boulangerie paternelle…

Adapté du roman graphique de la britannique Posy Simmonds, le film d’Anne Fontaine est une comédie où pourtant, le désastre n’en finit pas de rôder comme il rôde dans certaines œuvres en demi-teinte de Woody Allen. On y sourit mais la mélancolie perce sous le soleil. On y est un spectateur crédule mais sous les artifices, la vérité est douloureuse. Rien que la façon dont Joubert répète que pour vivre à la campagne, « il faut être fort à l’intérieur » résonne comme une menace sourde.  Pour être forte justement, Gemma Bovery s’amourache d’un bellâtre et trompe son gentil mari.  Sous  les yeux attentifs et bien ouverts du boulanger qui la regarde trop pour ne pas être plus épris d’elle que de Flaubert, surtout quand elle lui fait un petit signe de la main qui le bouleverse. « En une seconde, avec ce petit geste insignifiant, c’en a été fini de dix ans de tranquillité sexuelle », dit-il. Pour autant, Martin n’envisage pas un instant de séduire Gemma, il lui suffit de la désirer par procuration. Car il la désire à travers un chef d’oeuvre dont elle n’est pas l’héroïne mais dont il veut à tout prix qu’elle le soit.  Martin est un rêveur, un imaginatif, un amoureux des mots et des formes, et il est aussi un époux qui s’ennuie. Emma Bovary, c’est lui. De cette délicieuse confusion des rôles, Anne Fontaine tire le meilleur, entre leçon de vie et révérence littéraire, ironie bienveillante et philosophie aigre-douce.

Joubert, donc, plus que jamais surveille les allers et venues de sa voisine, ce qui ne l’empêche pas de faire son pain avec coeur. Quand il propose à Gemma de pétrir sa pâte à sa place pour qu’elle ait conscience du geste d’amour que cela représente, il n’en finit pas de goûter à la sensualité de cette femme qui dans le poudroiement de la farine ressemble à une épiphanie. Elle est toute en grâce, c’est vrai mais c’est lui qu’on regarde car jamais sans doute Fabrice Luchini n’avait eu un tel regard : limpide, concentré, et en même temps, semblant voir au-delà de ce qu’il examine.

C’est ce que fait aussi le récit qui sans cesse va au-delà de ce qu’on voit ou de ce qu’on suppose. Si bien que sans ménager des rebondissements farfelus, il réserve des surprises, interroge les apparences et termine par un pied de nez qui n’est pas, rétrospectivement, sans cruauté. Quant à savoir si Gemma connaîtra le destin d’Emma, c’est autre chose. « Il y a un moment où la vie imite l’art » prévient Martin qui à force de s’inquiéter pour sa jolie voisine et de fantasmer sur son sort devient le metteur en scène d’un dénouement qu’il redoute et provoque à la fois. Le voilà de plain-pied dans un roman plus triste qu’il ne le voudrait. Le film, lui, porté par la délicatesse de ses comédiens, celle de Gemma Arterton d’abord, qui a le même prénom que son héroïne, et celle d’un Fabrice Luchini doucement vieillissant, possède derrière sa joliesse, un charme à double fond qui le rend plus troublant que prévu.

« Gemma Bovery » d’Anne Fontaine. Sortie le 10 septembre.

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5 Réponses pour « Gemma Bovery »: l’Anglaise et le continent Flaubert

Jacques Barozzi dit: 10 septembre 2014 à 7 h 38 min

Rien d’enthousiasmant parmi les sorties de cette semaine, Sophie, on ira donc voir cette comédie du désastre !

Harfang dit: 10 septembre 2014 à 9 h 42 min

A la lecture de votre billet, Sophie, il semble que cette comédie soit plus profonde qu’elle n’en avait l’air.

john dit: 10 septembre 2014 à 17 h 42 min

A mon humble avis, un désastre tout court. Une enfilade de clichés, un Luchini en boulanger pas crédible une demi-seconde, une scène de pétrissage de pain ridicule, un dénouement qui ne l’est pas moins façon Rashomon. Consternant. Mais G. Arterton est jolie. C’est tout ce que je peux en dire de positif.

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