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La République Du Cinéma

« Gravity », la beauté sans pesanteur

Par Sophie Avon

« Ne rien lâcher » dit l’affiche. L’injonction hollywoodienne fait sourire. Evidemment, « Gravity » est l’histoire d’un individu qui ne renonce pas. Mais c’est bien autre chose qu’une affaire de survie –  comme si l’espace modifiait les enjeux en annulant toute gravité et magnifiait la fiction en l’arrachant à l’attraction terrestre. Pour autant  – et malgré l’enthousiasme de James Cameron-,  « Gravity » n’est pas une œuvre fantastique. L’intrigue est réaliste sinon possible. Le réalisateur, Alfonso Cuaron, a d’ailleurs fait appel à des astronautes pour peaufiner un scénario qu’il a écrit avec son fils, Jonas. Mais on ne filme pas impunément l’au-delà de la terre, même en 3 D, sans aller ver la métaphysique, et  de ce point de vue,  le film est un modèle d’équilibre entre cinéma de genre et méditation.

On y entre par un plan séquence d’une vingtaine de minutes donnant immédiatement accès à la matière même du récit, ce monde amniotique dans lequel on flotte en surplombant la terre. Kowalski (Georges Clooney), emmitouflé dans sa combinaison, teste son propulseur en se promenant autour de la navette tandis que le docteur Ryan Stone (Sandra Bullock), répare une carte défaillante. La contemplation du paysage – mais cette mappemonde est-elle encore un paysage ? – n’empêche pas  le dialogue entre la terre et ses émissaires d’être à la blague. On y devise comme dans un salon, sauf que l’espace n’a rien d’un salon. Ryan Stone a l’estomac à l’envers depuis le début de l’expédition – on la comprend.  La brutalité de ce qui arrive va tout à coup bouleverser la donne en passant d’un climat suave à un déchaînement  inattendu qui amorce le film d’aventure. Car même là-haut, la violence est aveugle et inattendue : elle attaque, passe et laisse les objets et les corps flotter pareillement sans sépulture ni mémoire. Réduite à ce qu’elle est, une simple matière, la chair dérive telle un déchet inerte…

Dans ce jamais-vu d’un espace cinématographique où le corps – quasiment invisible, planqué sous le scaphandre et la combinaison – est une poussière, cette poussière n’a de cesse pourtant de se rebeller et de faire face à une adversité absolue dont le risque est la mort, bien sûr. Mais quelle mort ! Une lente agonie devant le plus beau spectacle du monde. « Faut avouer, dit Kowalski, y’a pas plus belle vue … » Autant dire que lorsque le docteur Ryan Stone se retrouve projetée hors du périmètre de la navette, sans harnais, a priori condamnée à errer en pleine galaxie, elle a de quoi flipper. Le Nil peut bien apparaître tel une caravane de lucioles scintillant sur la terre, elle a du mal à apprécier…  La mésaventure lui arrive assez vite, on se doute bien qu’elle va être récupérée, mais il est trop tard, Alfonso Cuaron a joué avec nos nerfs, nous faisant intégrer la combinaison de Ryan en caméra subjective, et ce grand effroi de mourir si loin de la vie même, ce fantasme morbide et mortifère n’aura de cesse de nous poursuivre.

Nous voilà errant dans un no man’s land placentaire, passant du silence à une brutalité sonore dont le dosage et le travail sur le son donnent davantage d’ampleur à l’illusion. Quant à la 3 D, elle n’est jamais aussi efficace qu’appliquée au détail, faisant merveille dans les petites saillies, dans les fragments prêts à sortir du cadre, comme des morceaux du plan qui se désolidariseraient pour courir vers le public.  Dans « Gravity », on est servi car les détails abondent, objets qui volent tout seul, flocons d’acier qui deviennent des armes dès qu’ils se heurtent à une paroi, outils que les doigts lâchent.  « Dans mon laboratoire, les objets tombent parterre » commente Ryan quand la mission n’a pas encore viré au cauchemar. Après, elle parlera encore, et même sans doute un peu trop, mais que ne ferait-on pas pour se donner du courage ?

Sans éventer l’intrigue, on peut révéler ce que la bande annonce dévoile, à savoir que Ryan se débat, se bat, s’en sort. Mais si sa survie est au prix d’une lutte, sa renaissance est au prix d’une mort. « Gravity » est l’histoire d’une femme qui veut se soulager de son statut de terrienne. Elle a de bonnes raisons pour cela. Elle-même ne le sait pas et prendra conscience de sa désespérance de vivre au cours d’une scène magnifique où elle consentira à s’en remettre au destin, écoutant les bruits venus du monde des vivants et trouvant la paix dans un repos de quelques secondes.  Après quoi, elle pourra renaître.

« Gravity » d’Alfonso Cuaron. Sortie le 23 octobre.

 

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commentaires

27 Réponses pour « Gravity », la beauté sans pesanteur

JC..... dit: 21 octobre 2013 à 9 h 49 min

Immédiatement, les images m’ont fait penser à une nouvelle de Ray Bradbury qui aborde un sujet semblable : dialogue entre des survivants d’un équipage accidenté.

Humains se dissolvant dans un espace trop grand pour l’homme … et rien ne change.

Polémikoeur. dit: 21 octobre 2013 à 13 h 01 min

L’odyssée de l’espace,
beaucoup plus fantasmée que vécue
et, peut-être bien, avortée avant même
qu’un Terrien ne sorte de sa banlieue
en dépassant l’orbite du satellite lunaire
mais quelle fabrique de décors grandioses !
Quant au naufragé de l’espace, consommable ou non,
il n’est que l’ingrédient dramatique nécessaire,
pour ainsi dire consubstantiel du voyage.
Gravité d’accord, vide aussi et surtout !
Vide intégral, néant, macache, nib, rien.
Il faut rappeler de temps en temps
que là-haut est tout le contraire
d’un milieu accueillant.
Lune de miel, mon œil !
Hors de l’oasis de vie,
point de salut à portée,
la règle est la pulvérisation
et le « Happy end », l’exception.
Terreminutieusement.

u. dit: 23 octobre 2013 à 9 h 03 min

Ce billet est très bon.

Les différents films qui ont été présentés semblent passionnants.

En conséquence, je suis un gros nul.

On en est quand même à 4.
Plus qu’un doigt pour faire une main.

u. dit: 23 octobre 2013 à 9 h 13 min

Je me retire, satisfait d’avoir fait aussi bien à moi tout seul que trois plumes aussi illustres que JC, Polemikoeur et Barozzi.

u. dit: 23 octobre 2013 à 9 h 16 min

« Nous voilà errant dans un no man’s land placentaire »

C’est sûr qu’on a tous le sentiment de n’être jamais complètement nés.

Quand on coupe le cordon, le bébé appelle déjà: « Allô Houston? »

u. dit: 23 octobre 2013 à 9 h 17 min

1. Je suis sûr d’aller voir ce film.

2. Je suis sûr d’aller boire un coup juste après.

La métaphysique galactique, ça me fait toujours cet effet-là.

JC..... dit: 23 octobre 2013 à 9 h 22 min

Je vous en supplie, camarade u., retirez moi* de votre liste des plumes illustres : je ne supporte plus les honneurs !
(… aller chercher mes fromages chez le crémier en habit d’Académicien me rend malade de gêne, tant mon humilité en souffre …)

*gardez Polémikeur et Jacky, ils frétillent d’aise, je le devine …

u. dit: 23 octobre 2013 à 9 h 50 min

Il ne faut pas mentionner Elia Kazan devant JC, il va avoir des rêveries réactionnaires.

Un corbillard nommé Désir.

JC..... dit: 23 octobre 2013 à 10 h 47 min

« Pado a inséré un gros boulon dans sa clé anglaise. Il ne comprend pas pourquoi c’est lui qui tourne. »

Il m’avait fait le coup en saisissant à pleines mains l’hélice de mon esquif. Etonné de tourner comme une toupie à la poupe du navire ! On aurait dit un politicien en période électorale…

JC..... dit: 23 octobre 2013 à 10 h 49 min

Les remarques pleines de finesse de Sophie me manquent ! ça nous changerait de nos bêbêtises.
Pas vous….?

des journées entières dans les arbres dit: 24 octobre 2013 à 22 h 43 min

Tout cela- ce billet- manque un peu de gravité… philosophique.
On en reste à la lourdeur… psychologique.
Dommage !

castor dit: 3 novembre 2013 à 12 h 05 min

Vu. Le film et la critique de Sophie et le billet de Sophie. Aime. Enfin, pendant le film j’ai failli vomir quand m’aime. Même. N’empêche j’étais fascinée au premier degré, sans interprétation, j’étais dans le casque et dans la combine avec elle, j’avais la gerbe avec elle, la trouille et l’envie d’en finir pareil. D’ailleurs j’ai aussi eu du mal à me lever de mon siège à la fin, impossible de marcher droit. Quel cinéma!

ariane dit: 5 novembre 2013 à 21 h 41 min

Coucou Sophie, beau papier ! Film vertigineux, en effet, en dépit d’une musique un peu trop vrombissante et omniprésente…. La peur du vide, comme d’hab’ mais quelle erreur pour le coup ! Si tu as deux minutes (hum…),je te recommande une lecture stimulante de ce film sur Rue89 par un certain Eddy Chevalier (connais pas, et toi ?),qui nous explique que « Gravity » est un film féministe. Intéressant :-) ! En voici l’accroche :
« « Gravity » d’Alfonso Cuaron n’est pas un film sur l’espace. C’est une fable existentielle sur le lâcher prise, le deuil et le devenir femme (…) ». Ba-baille !

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