de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Guillaume Gallienne, fils prodigue

Par Sophie Avon

Peut-être est-ce en Anglais chevaleresque et pudique, dans « Astérix et Obélix au service de sa Majesté», que Guillaume Gallienne a le mieux affiché son idée du masculin.  Masculin, oui, jusqu’au bout des ongles, autrement dit avec sa part de féminité et son indéfectible attachement à une mère qui se pose là. Masculin, oui, indépendamment d’une construction intime qui elle aussi se pose là. Masculin et en quête de vérité, quitte à rire de soi, des siens et encore de soi. Il y a chez ce comédien estampillé Comédie française, une qualité suprême qui tient en un seul mot, le charme. Guillaume Gallienne a du talent, c’est évident, de la sincérité, c’est sûr, une grande aptitude à transformer en or le plomb de sa vie – mais il a surtout une fantaisie, une innocence, une façon d’être à la fois lui-même et ses personnages qui enchante.

Il faut bien cette capacité pour arriver à faire rire et pleurer avec une telle histoire – délétère et banale à la fois : une mère traitant obsessionnellement son troisième garçon comme une fille si bien qu’il en perd son latin.  Mais ce qu’en fait Guillaume Gallienne n’est pas ordinaire et son film, prolongement cinématographique de son one man show – et qui d’ailleurs, se déroule pour partie sur scène -  achève de faire de ce sujet très personnel un miroir poignant.

« Les garçons et Guillaume, à table ! » s’ouvre sur sa loge. Il est à, clown blanc aux traits fermés, grave et concentré, avant d’entrer en scène. Tout l’amour du comédien pour les planches est dans son souci du détail. Gros plan sur un éventail ou sur un pied, musique lyrique pour dire à quel degré le monde des chimères projette la vérité.  Il appelle : maman ! Voilà, nous sommes au cœur du dispositif : un garçon idolâtre sa mère au point de l’imiter à la perfection. Mieux, il EST elle, allongée sur le lit, perruque blonde et mine lasse. Il n’a pas à se forcer, leurs voix ont toujours eu le même timbre et il lui ressemble tellement qu’on les confond. Même la grand-mère (Françoise Fabian), même le père (André Marcon, extra en géniteur dubitatif et viril) s’y trompent. Et puis franchement, comment cet acteur-fils renoncerait-il à incarner sa mère, réunissant d’un même coup de baguette magique ce drôle d’Œdipe à l’envers et le plaisir du jeu ?

Il peut tout jouer, la preuve, y compris lui-même, ce tout jeune homme qu’il a été, à la fois gracieux et maladroit, efféminé et brave, sentimental et enfantin. Tellement désireux de  plaire à sa génitrice et redoutant à ce point de la décevoir qu’il demeurait d’instinct celui qu’elle voulait – une essence de fille. Comme il se plaint de ne jamais partir en Espagne avec son père et ses frères, sa mère ne trouve rien de mieux que de l’envoyer dans le sud, face à Gibraltar, chez une certaine Paqui ne parlant qu’espagnol et lui apprenant d’emblée à danser la sévillane.  Il imite aussitôt la gestuelle, apprivoise les mouvements. Tant et si bien qu’il finit par danser comme son modèle féminin, ce qui lui vaut d’être moqué par les autres. Eternel garçon-fille, doublure transgenres, trop doué pour imiter ses semblables dont il se sent si loin : « Les garçons et Guillaume, à table ! » est l’histoire d’un petit gars qui copie les autres pour être lui-même. Avait-il prévu que ce faisant, il deviendrait si singulier qu’il renverrait à tous une idée universelle d’eux-mêmes ?

Après l’Espagne, l’Angleterre, ce pays merveilleux où l’on peut tenir en laisse des dindons et porter une citrouille sur la tête sans affoler personne, et où le jeune Guillaume, si affamé de tendresse et de conformité, se sent merveilleusement chez lui. Exception faites du cricket, de l’aviron et du rugby car il est dit que pour les sports, il n’a pas les dispositions requises. Trop peureux, trop délicat, trop doux. Même l’armée ne veut pas de lui- mais donne au film l’une de ses scènes les plus réjouissantes.

De psy en psy, de divan en divan et d’imitation en identification, Guillaume grandit, apprend à dompter ses effrois et à aimer. C’est tout bête bien sûr : on devient soi quand l’autre vous distingue.  Dans une famille qui a décrété qu’il était à part, le voilà en position d’assumer ce qu’il est, un garçon, hétéro de surcroît. Mais c’est ce questionnement qui l’a construit, bâtissant du même coup ce personnage à la marge et si plaisant. Jamais caustique, pas méchant pour deux sous, et pas transgressif, non plus, au contraire ! Dans cette famille, la transgression est du côté de la mère. C’est elle qui est magnifique et folle, désopilante et rude. Une mère quoi. Récapitulant en une silhouette de bourgeoise extravagante et dépressive toutes les figures maternelles du théâtre classique. Répétons-le, il n’est jamais meilleur que quand il est elle.

« Les garçons et Guillaume à table ! » de Guillaume Gallienne. Sortie le 20 novembre.

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12 Réponses pour Guillaume Gallienne, fils prodigue

Jacques Barozzi dit: 18 novembre 2013 à 23 h 32 min

Excédé par le tapage médiatique autour du cas théâtralo-transgenre de Guillaume Gallienne, que vous traduisez par : « ce drôle d’Œdipe à l’envers et le plaisir du jeu », Sophie, me voilà rassuré par votre compte rendu élogieux.
J’irai voir le film !

xlew.m dit: 19 novembre 2013 à 0 h 43 min

Non, on dit j’irai voir LA film.
Guillaume est bien une fille comme son nom de famille l’indique en sus (il ne s’appelle pas « Gallien », comme ses bratiam que l’on sache), et Guillaume le sait prékrasno sans qu’il s’en fâche, lui qui est aussi de langue et de culture russe. C’est donc bien une fille prodigue et un prodige de fille. « Guillaume, ma poule, mon petit toffy, tu mettras la table un peu plus tôt ce soir, tes frères sont affamés et ont rendez-vous au multiplex de la rue Lénine à Malakoff avec leurs camarades sexyflexes du ciné-club Georges Sadoul. »

Polémikoeur. dit: 19 novembre 2013 à 12 h 26 min

Ce comédien s’est essayé à des lectures
à la radio. L’entendre, c’est finir
par l’écouter. Talentueux, certes,
sincère et reconnaissable aussi ;
il semble, souhaitons-le lui,
assez construit pour profiter
de sa vague portante sans qu’elle
ne l’amène à boire la tasse.
Une ration de rire sans méchanceté
est toujours bonne à prendre.

Jacques Barozzi dit: 19 novembre 2013 à 13 h 39 min

Il y a aussi un autre comédien de la troupe du Français, toujours intéressant à suivre : Denis Podalydès…

Jacques Barozzi dit: 19 novembre 2013 à 13 h 44 min

« La Comédie-Française a été fondée par lettre de cachet de Louis XIV le 21 octobre 1680 dans le but de fusionner les deux seules troupes parisiennes de l’époque, la troupe de l’Hôtel Guénégaud et celle de l’Hôtel de Bourgogne. C’est le seul théâtre d’État en France disposant d’une troupe permanente de comédiens. Considéré comme le patron des comédiens français, Molière (1622-1673), était mort depuis sept ans quand est née officiellement la Comédie-Française, dite aussi la « maison de Molière » (…) »

(In « Les lieux de spectacle et la vie artistique de Paris », éditions Massin, nov. 2013)

Ines dit: 22 novembre 2013 à 2 h 51 min

Il avait une bombe entre les mains. Un thème jamais traité au cinéma (que je sache) et, pffffffffffffffff……

fc dit: 26 novembre 2013 à 14 h 37 min

Poignant est le mot juste. J’ai beaucoup aimé la façon avec laquelle il frôle le drame sans jamais vouloir s’y poser de peur peut-être d’en devenir victime. Son éloge aux femmes exprimé par son émerveillement face a leur façon d’inspirer ou d’expirer (dans tous les sens de ces verbes), chacune a leur manière, est une magnifique déclaration d’amour.

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