de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Heimat », la patrie d’Edgar Reitz

Par Sophie Avon

Ce sont deux films qui n’en font qu’un. Impossible d‘entrer dans cette histoire sans enchaîner aussitôt. Quant à se contenter du second volet, ce serait absurde tant avec « Chronique d’un rêve » et « L’exode », le cinéaste allemand Edgar Reitz a élaboré un diptyque homogène, vibrant, dans lequel chaque détail compte et où court un souffle picaresque. Ceux qui avaient suivi la série « Heimat » à la télévision ont une idée de ce vaste portrait d’une patrie (Heimat ) tour à tour pays natal,  pays perdu et pays fantasmé. Avec ce préquel – tourné après la série mais se situant avant dans la chronologie -, ils auront la confirmation d’une œuvre  où tout concourt à la puissance poétique : exigence de la mise en scène et grandeur du sujet alors même qu’il est question d’une humble humanité. Celle d’un village allemand de 1842, dont les habitants et la famille Simon en particulier, sont accablés par la misère, la famine et le froid. D’ailleurs, il n’est pas un jour sans que passe à Schabbach un convoi de carrioles dans lesquelles s’entassent des émigrants décidés à trouver meilleure fortune en Amérique du sud.

Jakob les regarde passer du haut de son rocher qui forme un gué en hauteur du bois où il aime se réfugier. Il est jeune, beau, innocent, peureux, toujours prêt à déguerpir devant l’inconnu. Il est surtout  doué pour l’apprentissage, lisant sans cesse et découvrant à travers ses lectures qu’il existe des paradis sur terre, loin de cette région pauvre d’Allemagne. « Prend garde à tes rêves » lui dit sa grand-mère qui le voit écrire la nuit. Sa mère aussi l’a vu se lever pour entamer son journal en cette nuit du premier avril 1842, pendant que le père dormait. Pas très amène, le père forgeron, qui dès le réveil, engueule Jakob, l’oblige  à travailler au feu et jette ses livres. L’oncle les ramasse et les lui garde. Le vieil homme a beau perdre la boule, il sait que son neveu aspire à « La beauté captivante des tropiques », titre du dernier ouvrage dans lequel il semble trouver sa respiration.

Comment ne pas s’intéresser au monde quand on sait lire et que le moindre récit donne une idée de la petitesse de sa vie ? Jakob se passionne pour les Indiens, apprend à parler la langue Caycachua, enseigne quelques mots de bienvenue à la jolie Jettchen dont le père ne parle plus depuis 12 ans et traîne sa mélancolie d’homme brisé jusque dans la roue de son moulin à eau.  Jakob aime l’ailleurs, et lui aussi sera pris par ce rêve d’immigration, mais il ne veut pas s’en aller pour les mêmes raisons que ceux qui, dans son village, se disent adieu en pleurant. Il ne veut pas suivre l’appel de l’époque comme on le lui dit lorsqu’il demande pourquoi tous ces gens partent vers le nouveau monde. Il a besoin d’une utopie à l’image de sa pensée, et sans doute a-t-il davantage besoin d’une idée de départ que du départ lui-même. Au fond, « Heimat » est l’histoire d’un garçon qui s’enfuit toujours mais qui ne part jamais.

Jakob est un astre qui a besoin de faire marcher sa tête. Ses jambes le portent, mais c’est son esprit qui fait la route.

Dans le village entièrement réinventé avec des matériaux d’époque mais si vivant, si présent à l’image qu’on a du mal à évoquer une reconstitution historique, les poules courent en tous sens, la pluie a creusé des flaques métalliques et les chevaux, conduits au pas, tirent sans cesse de nouveaux chargements. Les villageois sont tous à l’église quand revient Gustav, le frère de Jakob qui se battait dans l’armée prussienne. Il est épuisé, aspire au repos et à la tendresse. A la fête de novembre, les couples semblent aller d’eux-mêmes : Jakob avec Jettchen et son amie Florinchen avec Gustav.

Ce n’est bien sûr pas ainsi qu’Edgar Reitz en décide, hanté par l’idée que son film soit ne soit pas dans les conventions d’un genre mais de l’étoffe de la vie même, allant de la farce à la tragédie. L’aléa, la valse des hasards, mais aussi le désir, la foi, la peur et l’aveuglement orchestrent en souterrain un récit à la fois vertigineux et simple où les personnages tâchent de survivre, souffrent et connaissent la joie à tour de rôle. Les vrais sacrifiés sont les enfants en bas âge, victimes d’une époque dont le réalisateur rappelle la cruauté dans un passage poignant où la mère de Gustav et Jakob se souvient des petits qu’elle a perdus. Devant ses fils immobiles qui l’ont portée dans le champ de lin pour qu’elle respire le grand air car ses poumons sont malades, elle les nomme tous, un par un. Six enfants repris par Dieu, qui lui faisaient signe, dit-elle, depuis l’autre côté. C’est alors que le champ semble soulevé par le vent tandis que la neige recouvre en un clin d’œil les arbres et la prairie. Le vieux médecin lui aussi compte les morts et ces tout petits que l’hiver a emportés.

On n’en dira pas plus tant les destins singuliers se trament sur la vérité de l’Histoire, recomposant dans l’intimité des familles le vent d’un siècle où aux grandes révolutions agraires et économiques, s’ajoutent la révolution des esprits, l’alphabétisation des enfants et la notion de bonheur. « Dans la Prusse de ces années-là, explique Edgar Reitz, où la scolarité avait été introduite, la plupart des enfants nés après 1810 apprirent à lire et à écrire. A l’époque du romantisme allemand et de l’éveil des idéaux de liberté, régnait un climat intellectuel et social nouveau dans lequel la grande vague d’émigration puisa sa dynamique. Mon hypothèse est que la connaissance a été radicalement modifiée par la lecture. »

Le bonheur tangible – ne serait-ce que sous sa forme la plus cruelle : ce à quoi il faut renoncer -, est l’une des grandes batailles de Jakob qui se voit dépouillé de tout mais y consent faute de se croire légitime. Le film, porté par des personnages sans médiocrité, emplis d’amour et de noblesse, taille son sillon dans le drame mais il va aussi jusqu’à la légèreté. La vie dans ce qu’elle a de plus universel est là, drôle, terrible, intemporelle. Magnifiée par un récit en noir et blanc où la couleur s’invite par touches délicates : bleus, le mur et les fleurs de lin, vert le feuillage d’un sapin de décoration, rouges les cerises, ocre la pièce que la mère trouve dans une poche et dont le reflet d’or illumine le visage.

Ce travail extraordinaire sur la forme dû à une volonté farouche de ressusciter dans son essence un monde disparu, est d’autant plus impressionnant qu’il est dans la stylisation sans jamais empêcher  l‘intrigue de se déployer. Pas d’artifices dramatiques ni de ficelles narratives. En revanche, le vent dans les épis de blé, la neige saupoudrant le paysage, les arbres gris et ridés, les écorces d’argent, les cieux de plomb, la délicatesse d’un cerisier, la façon dont la nature vibre et dont les hommes vivent, donne à chaque plan une sorte d’éternité qui n’a rien à voir avec la solennité. Le petit village de Schabbach a beau être fictif, il est réel. Edgar Reitz nous invite à le regarder avec ses yeux. C’est captivant.

« Heimat » d’Edgar Reitz. Sortie le 23 octobre.       

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commentaires

25 Réponses pour « Heimat », la patrie d’Edgar Reitz

Jacques Barozzi dit: 23 octobre 2013 à 12 h 36 min

Les diptyques seraient-ils à la mode ? Après Shokuzai de Kurosawa, voilà Heimat 1 et 2 D’Edgar Reitz. Est-ce une conséquence des séries télévisuelles ?

Jacques Barozzi dit: 23 octobre 2013 à 19 h 13 min

Vus les deux volets d’Heimat, magnifique, en effet, Sophie !
Rien de plus à ajouter à ce que vous en avez dit. Parfait. J’aime ce plan vers la fin où l’on voit la grand-mère, qui a enterrée plusieurs générations de membres de sa famille, moudre vaillemment et coûte que coûte son moulin à café : symbole de son accroche à la vie, si les autres partent en masse, elle, elle reste rivé à son clou…

Jacques Barozzi dit: 23 octobre 2013 à 20 h 44 min

J’ai été également content de voir le visage apaisé de Werner Herzog, ce fou du cinéma allemand, dans le rôle de l’illustre savant berlinois de la moitié du 19e siècle, Alexander von Humboldt himself, faisant un détour sur la route de Paris jusqu’à ce village improbable et paradoxalement réel… Mieux qu’un clin d’oeil, une revendication d’appartenance à la même famille cinématographique ?

xlew.m dit: 23 octobre 2013 à 22 h 34 min

Je crois que Herr Barozzi hat einen Tick mit dem Wort « diptyque », il l’a écrit partout aujourd’hui dans ses pots.
« Heimat », patrie, oui, ou peut-être encore tout simplement « la maison », ce que nos voisins britanniques traduisent très volontiers par « home » (die Heimat verlassen dit aussi l’allemand, quitter sa maison, to leave one »s home, partir sur les routes du nouveau monde…) Remarquez les Américains compliquent tout avec leur « Homeland. »
L’hématome de l’Heimat, le blues du homesick bloom, l’appétit de la patrie, tout cela se ressent très fort quelquefois lorsqu’on est loin de ses pénates, et qu’on glisse doucement sur le long ruban blanc cinématographique de la vie tout en perdant de vue les vieux repères biographiques. Beaucoup de souvenirs en train d’agoniser sur le papier baryté de notre mémoire collante, sont laissés sur le carreau. Le Rolleiflex et le Hasselblad ne sont pas toujours à la hauteur pour nous réconforter.
Le Vaterland étant rangé, la patrie n’a plus aucune raison d’être en danger. On passe à autre chose. Seuls les cinéastes savent capter le paysage de ces moments de l’intimité nouvelle de chacun. Peut-être. (Les critiques de ciné aussi.)
Faut jamais perdre le lien, lâcher la patate, même dans la gravitas de la gravity, savoir se débrouiller pour rester spirituellement gravide même en apesanteur, avec ses racines terriennes. comme Ryan Stone et Matt Kowalski, nos héros en cet octobre 2013.

Jacques Barozzi dit: 24 octobre 2013 à 10 h 11 min

Edgar Reitz : « Récemment, j’ai eu une discussion avec Werner Herzog qui a passé sa vie à voyager dans la jungle et les montagnes à la recherche de l’Eldorado. Il m’a dit : Toi, ton Eldorado, tu l’as trouvé, c’est Schabbach’. »

Jacques Barozzi dit: 24 octobre 2013 à 12 h 46 min

Je vais aller découvrir le nouveau multiplexe de la porte d’Aubervilliers (166, bd Mac Donald, 19 arr.), qui ouvre ses portes aujourd’hui.
Salons la naissance de ces nombreuses salles qui oeuvrent pour que Paris reste la capitale du cinéma :

« La capitale va passer entre 2000 et 2015 de 369 à 431 écrans. En Octobre 2012, le 20e gagnait un multiplexe baptisé Etoile Lilas. En avril 2013, la capitale retrouvait une salle mythique et rénovée, le Louxor au décor inimitable. Malgré quelques complications, les cinémas d’art et d’essai le Méliès à Montreuil (93) et la Pagode dans le 7e devraient retrouver leurs séances dans les prochains mois. Ce jeudi 24 octobre, UGC inaugure son nouveau multiplexe Ciné Cité 19, dans le 19e arrondissement, donc. Tandis qu’à l’autre bout de la capitale, ce mercredi 23 octobre, le nouveau centre commercial Beaugrenelle accueille également un nouveau multiplexe, de la maison Pathé. »

J.Ch. dit: 24 octobre 2013 à 17 h 26 min

quel beau papier, Sophie, mais je n’irai voir ce film, pas tout de suite, ajouter un coup de blues au cafard, ce n’est pas le moment pour moi, j’ai besoin d’un grand éclat de rire

Jacques Barozzi dit: 24 octobre 2013 à 18 h 06 min

Je ne vous conseille pas, J.Ch., la dernière réalisation normando-hollywoodienne de Luc Besson, pas grand intérêt que ce Malavita-là !

christiane dit: 24 octobre 2013 à 19 h 22 min

Que c’est agréable de vous lire ! Rien ne vous échappe de ce très beau film. J’aime particulièrement votre présentation de Jacob, du père et de ce village traversé par les poules et les chevaux.
Deux en un : le film puis vous lire ! Merci

J.Ch. dit: 25 octobre 2013 à 8 h 43 min

Jacques B, rassurez-vous à part Subway et Léon, je n’ai jamais vu un autre film de Besson depuis longtemps… en plus j’apprécie peu le cinéma français, alors !

J.Ch. dit: 25 octobre 2013 à 11 h 30 min

OUF ! ça va mieux cet EXTRAVAGANT MR RUGGLES de Leo McCarey avec Charles Laughton est un petit chef-d’œuvre à recommander aux déprimés ; moi, guéri

Jacques Barozzi dit: 25 octobre 2013 à 18 h 16 min

Je viens de voir Gravity, j’en ai encore le coeur qui palpite, les oreilles qui bourdonnent et l’iris chaloupant dans la troisième dimension.
Je suis tout flageolant comme l’héroïne à la fin quand, sortant de l’océan, elle se retrouve le nez collé au sol et les mains creusant le sable, l’astronaute étant entre temps redevenu le poisson annonçant l’apparition prochaine sur terre du genre humain ?
En regardant le film, on reste accroché au fauteuil du début à la fin…

des journées entières dans les arbres dit: 25 octobre 2013 à 20 h 05 min

Jacques Barozzi,
C’est aussi le fait de se dresser, qui fut difficile. Cette gravité, cette attraction… cette fatale attraction terrestre, un peu grégaire, qui nous « scotche », ici bas.
J’ai aimé l’audace de Matt Kowalsky, sa légèreté; son « détachement ».
Mais bon, on peut comme Sophie Davon, penser uniquement à la gamine à récupérer à la sortie de l’école. Et encore ! faut-il passer à côté du  » cinquième élément »…
Bref, « Gravity », un film à percevoir, yes.

des journées entières dans les arbres dit: 26 octobre 2013 à 8 h 06 min

Renato, en fait, je ne voudrais pas spoiler le film  » Gravity », mais ce serait interessant d’y revenir dans quelques semaines, lorsque les « retombées » de ce film auront fait leur chemin. Tout ce que je peux vous dire est qu’il ne m’a pas semblé, -perso,mais pourquoi pas- y voir le développement d’une quelconque théorie de l’évolution, qu’elle soit créationniste ou évolutionniste, ou que sais-je.

Polémikoeur. dit: 26 octobre 2013 à 12 h 05 min

La terre d’origine
exerce avec gravité
une certaine pesanteur.
Fertilisée ou quittée
par ses descendants,
elle conserve sur eux
son pouvoir d’attraction.
Cordombilicalement.

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